L’investissement à long terme ? Chacun l’invoque pour bâtir son projet (les entreprises), certains le redoutent (les régulateurs), d’autres en font un levier et une condition pour un avenir meilleur (les politiques, les ONG). Les investisseurs eux, qu’ils soient personnes physiques ou institutionnels, sont souvent la cible d’injonctions amicales parfois, réglementaires quelques fois (épargne trop abondante, appels à la responsabilité sociale, initiatives de tous ordres ...). Mais, dans tous les cas, l’investissement à long terme est surtout un reflet des projets et des consensus d’une époque. Or la nôtre, en Europe, est marquée par le projet européen et la volonté d’appliquer les Accords de Paris.
Nous vivons donc des temps où les objectifs européens environnementaux, sociétaux et de gouvernance (ESG) en général, et climatiques en particulier, s’inscrivent dans la réalité et le quotidien de beaucoup d’investisseurs. Toutefois les transitions engagées au nom de l’abandon d’un régime d’activité et de croissance jugée insoutenable se font dans un contexte de plus en plus troublé.
Les menaces géopolitiques, les bouleversements des équilibres politiques dans les pays, mais aussi le renforcement d’hostilités structurées contre l’ESG, notamment aux États-Unis, viennent compliquer l’exercice des décideurs politiques et économiques et donc des investisseurs.
L’Europe est tout particulièrement en situation difficile. Après avoir pris position, par exemple, sur une analyse en double matérialité de l’impact écologique des activités des entreprises, sa position – soutenue par de nombreux acteurs européens et notamment l’Af2i – est handicapée par la fragilisation de son économie et du consensus politique dans la plupart des pays.
En effet, trois principales menaces pèsent sur trois politiques structurantes de l’Europe : une défense reposant quasi exclusivement sur l’OTAN, un choix de mix énergétique calqué sur celui de l’Allemagne et enfin une stratégie internationale fondée sur le libre-échange.
Ces trois thèmes sont bien connus mais ils n’en sont pas moins difficiles à traiter ou à intégrer dans des choix d‘investissement.
Le retour de la géostratégie
La géostratégie n’avait pas disparu des réflexions mais le modèle d’un monde structuré par la domination économique, financière et culturelle américaine accélérée par le développement des GAFAM, et donc des cyber relations, avait semblé être irrépressible et durable. En cette fin du XXe siècle, ce mouvement avait réinstallé ce que l’historien Immanuel Wallerstein appelait une économie-monde.
Toutefois, les observateurs attentifs avaient noté, non seulement la montée d’un discours de plus en plus dur face à la Russie, mais aussi la mise en place dès la présidence d’Obama, de dispositifs de plus en plus contraignants visant la Chine. Ainsi, les spectaculaires décisions du Président Trump (relèvement de droits de douane, interdiction d’exportations de biens stratégiques...) ont été non seulement maintenues par le Président Biden mais aussi amplifiées par ce dernier, pourtant peu avare de critiques sur son prédécesseur.
La guerre en Ukraine a bouleversé ce contexte en apparence serein. L’Europe a dorénavant une guerre d’importance à ses portes. La politique européenne de défense fondée sur l’OTAN implique de facto tous les pays européens dans le conflit. Mais cette politique a eu aussi pour conséquence non seulement le retour en force des Etats-Unis dans les choix politiques et stratégiques européens mais aussi de renforcer leur capacité à imposer des choix de matériels de guerre et encore plus, hélas, des référentiels financiers.
La poursuite de la guerre et l’implication accentuée de l’Europe pose la question : la grande transformation de l’économie sera-t-elle écologique ou, plus inquiétant, le passage dans une économie sinon de guerre du moins d’armement ?
Des choix énergétiques calés
sur ceux de l’Allemagne
Fondé sur le rejet de toute utilisation du nucléaire pour la production d’électricité décarbonée, et le lancement d’une politique de production d’électricité à base d’énergie renouvelable et de gaz russe, le mix énergétique retenu en Europe a été frappé de plein fouet par l’effet des sanctions contre la Russie.
Un choc de prix de l’énergie principalement électrique, a donc secoué les activités industrielles européennes. Les conséquences de ce choc ont été aggravées par la conception d’un marché de l’électricité européen dont les principes (merit order) adoptés dans une situation de capacités de production excédentaires, se sont révélés désastreux, face au choc que fut la réduction drastique des achats de gaz à la Russie, et ce, dans un marché déjà en situation de déséquilibre par une insuffisance de production. Au total ce choc a eu une intensité et des effets analogues aux chocs pétroliers : transfert massif et brutal de richesse entre agents économiques internes ou externes, et pertes brutales de compétitivité.
Ce choc gazier ne fut comblé que par un coÛteux appel à du GNL américain issu de l’exploitation par fracturation de sols (le gaz de schiste : ce qui est un comble sur le plan écologique), ou le détournement de GNL du Moyen Orient donnant quelques effets d’aubaine non seulement aux Etats-Unis mais aussi à la Chine et à l’Inde.
Or la production d’électricité à bas prix est une des conditions essentielles du succès à la fois de la transition énergétique et d’une réindustrialisation pour répondre aux enjeux de la transformation des activités et le retour à une situation de souveraineté plus assurée dans des domaines jugés stratégiques. Cette situation rend encore plus incertaine les rentabilités des investissements industriels que seront amenés à financer les investisseurs institutionnels.
Cette compétitivité est incontournable car elle est la conséquence de l’organisation européenne des échanges internationaux. Ce qui introduit le troisième point.
Une large ouverture des marchés européenns
Installée par les accords de l’OMC et des traités de libre-échange, l’ouverture des marchés européens paraît de plus en plus en décalage avec les contraintes pesant sur les différents secteurs d’activités.
Les producteurs européens largement internationalisés font face en Europe à des injonctions contradictoires : une énergie chère, des contraintes généralement coûteuses de transformation de leurs process et une concurrence redoublée des autres zones bénéficiant de prix de l’énergie beaucoup plus faibles et de contraintes plus réduites, voire de stratégies de dumping.
Or, en Europe, contrairement aux États-Unis, l’activité ne pourra pas être durablement soutenue par une accentuation des déficits et donc de l’endettement.
Le risque est donc une contraction durable des activités. Certes, les objectifs de réduction de l’empreinte écologique des activités seraient atteints, mais non pas au terme d’une transformation pilotée, mais par le résultat d’un échec économique. Or cet échec éventuel, ou cet étouffement des activités, bloquerait toutes capacités d’investissement à long terme, mais auraient surtout de graves conséquences, car cet échec fragiliserait de larges parties des populations et donc renforcerait des contestations politiques.
Face à ce danger, la capacité d’action de la Commission européenne est, hélas, faible car elle a toujours été plus à l’aise avec l’application de principes généraux (marché unique, libre circulation ou libre échange...) ou avec des décisions d’urgence, qu’avec le choix et la mise en place de politiques pragmatiques, notamment en matière d’énergie.
La conclusion de ces quelques lignes est donc un appel pour que l’Europe, le Conseil européen et la Commission européenne fassent évoluer et adaptent l’espace économique et politique européen aux nouveaux contextes géopolitiques et économiques, afin que les capacités d’investissement à long terme puissent être le support d’un développement pour le bien de tous, à court et à long terme.