Conjoncture

Pertes des banques centrales :
est-ce grave docteur ?

Créé le

14.03.2025

-

Mis à jour le

26.03.2025

La hausse des taux a fait son œuvre sur les résultats des banques centrales, après les achats massifs de titres obligataires au motif des politiques monétaires non conventionnelles. Qu’importe, tout va bien... tant que la confiance dans la monnaie n’est pas remise en cause !

Depuis la remontée des taux d’intérêt, de nombreuses banques centrales enregistrent des pertes significatives. En 2024, la Banque centrale européenne (BCE) affiche un déficit record de 8 milliards d’euros. La Bundesbank, 19 milliards ! Les pertes cumulées de l’Eurosystème sont, elles, estimées à 230 milliards d’euros sur la période 2023-2028. De son côté, la Banque d’Angleterre prévoit un déficit de 95 milliards de livres sterling d’ici 2034, tandis que la Réserve fédérale américaine pourrait accuser 700 milliards de dollars de pertes.

Bien que ces montants soient alarmants, la Banque des Règlements Internationaux et divers experts estiment qu’ils ne compromettent pas la mission des banques centrales. Christine Lagarde, la présidente de la BCE, partage cet avis, comme elle l’avait confirmé lors d’une conférence de presse, le 15 décembre 2022.

Taux, devises et actions : le trio susceptible de plomber les comptes

Ces pertes résultent principalement de la hausse des taux pour combattre l’inflation. Elle a renchéri la rémunération des réserves bancaires tout en diminuant la valeur des obligations acquises à taux bas dans le cadre des politiques monétaires non-conventionnelles d’assouplissements quantitatifs. Des assouplissements critiqués par l’économiste belge Paul de Grauwe, notamment les 146 milliards d’euros d’intérêts versés par la BCE sur les réserves excédentaires des banques de la zone euro en 2023, car il y a vu une subvention masquée, dans un article du Soir, le 18 septembre 2023. Le modèle de bilan des banques centrales les expose aux fluctuations des taux : leurs achats d’obligations à taux fixe sont financés par des réserves à taux variable, une source d’éventuels déséquilibres.

Les pertes peuvent aussi provenir des fluctuations de change et des marchés boursiers. La Banque nationale suisse a ainsi perdu 132 milliards de francs suisses en 2022 sur ses réserves de change. Soit 15 % de son bilan et 18 % du produit intérieur brut helvétique. De son côté, la Banque du Japon détenait en 2023 un portefeuille d’actions nippones à hauteur de l’équivalent de 350 milliards de dollars. Soit 7 % de son bilan, mais plus de cinq fois ses fonds propres ! Une chute de 20 % des bourses japonaises plongerait donc ses capitaux propres dans le rouge.

Un capital négatif, c’est possible !

Pour une entreprise classique, cette situation signifierait la faillite. Cependant, une banque centrale n’est pas une entreprise ordinaire. Elle n’a pas d’obligation de capital minimum et n’est pas soumise aux mêmes règles comptables. Avant tout, les banques centrales peuvent « autofinancer » leurs pertes car elles ont le pouvoir souverain, certes un privilège exorbitant mais constitutif de leur mission de stabilité financière, d’émettre la monnaie et peuvent ainsi opérer avec des fonds propres négatifs.

Ces pertes compromettent-elles pour autant l’efficacité des banques centrales ? Plusieurs études de la Banque des Règlements Internationaux (BIS Papers no 71 d’avril 2013 et BIS Bulletin no 68 en 2023) affirment que non. Les banques centrales peuvent fonctionner avec un capital négatif, comme l’ont déjà fait celles de Tchéquie, du Chili, d’Israël ou du Mexique et de... la Suisse, sans impact sur la stabilité financière et monétaire. Certaines banques centrales disposent toutefois de mécanismes d’absorption des pertes : la Banque d’Angleterre bénéficie ainsi d’une indemnité gouvernementale. Les règles comptables permettent aussi d’étaler les pertes en ajustant la valorisation des actifs et en modulant la distribution des bénéfices.

Une situation potentiellement dangereuse

Néanmoins, ces pertes posent des enjeux politiques et institutionnels. La réduction des bénéfices versés aux États pourrait inciter les gouvernements à intervenir dans la gestion des banques centrales, menaçant leur indépendance. Et une mauvaise communication autour de ces pertes pourrait fragiliser la confiance des citoyens et des marchés financiers. En conclusion, les pertes des banques centrales sont une conséquence des politiques monétaires non conventionnelles mises en place lors des crises financières et sanitaires passées. Elles ne compromettent pas leur stabilité ni leur efficacité, et ces institutions pourraient, par conséquent, même envisager d’effacer une partie des dettes publiques figurant à leurs bilans !

Cependant, pour préserver leur crédibilité et leur indépendance, une gestion rigoureuse et une communication transparente restent essentielles. En somme, pour maintenir la confiance dans cette construction sociale fondamentale, qui s’appelle la monnaie...

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº903