Articles en relation
La communication des banques centrales s’est longtemps montrée volontairement vague et ambiguë. Loin de s’apparenter à un manque de connaissance de la communication et de ses outils, cette forme de communication relevait d’une véritable stratégie. Alan Greenspan, président de la Réserve Fédérale entre 1987 et 2006, en était un fervent adepte. Il a même donné son nom à un langage spécifique : le Greenspeak ou Fedspeak. L’objectif ? Cultiver l’ambiguïté, assurant aux banques centrales l’occasion de s’adapter continuellement à la situation économique sans présenter d’engagement durable. Cette position a souvent été résumée par l’une de ses célèbres formules : « Si je semble clair, c’est probablement que vous m’avez mal compris. »
Le danger des prophéties autoréalisatrices
Les non-locuteurs – et la maîtrise de cette langue n’était à la portée que d’un cercle restreint d’initiés – se risquaient toutefois à l’interprétation, façonnant leurs comportements par les prévisions et l’anticipation des phénomènes qu’ils avaient cru traduire. La figure du banquier central mystérieux et imprévisible étant censée tempérer les anticipations de quelques intervenants de marché financier, particulièrement attentifs aux déclarations des banques centrales.
Rappelons-nous la crise sanitaire du Covid-19 : anticipant une pénurie de certains produits alimentaires, les ménages se sont rués vers ces derniers, provoquant d’eux-mêmes la pénurie attendue. Cette prophétie autoréalisatrice, la mythologie l’avait déjà décrite : Œdipe, en fuyant l’oracle de la Pythie de Delphes, fait, sans le savoir, ce qui lui avait été annoncé. C’est donc pour éviter d’influencer les agents économiques par un excès d’informations que les banquiers centraux limitaient leur communication.
Informer plutôt que surprendre
Après le sillage de la crise financière de 2008, les taux directeurs de la Banque centrale européenne (BCE) se rapprochent de zéro. La politique conventionnelle trouve ses limites dans cette période d’incertitude et de crise de la confiance, alors que les taux ne peuvent plus être abaissés.
Sous l’impulsion de Mario Draghi et son célèbre « Whatever it takes » prononcé en juillet 2012, marquant un tournant dans la gestion de la crise de la zone euro, la BCE s’engage à protéger l’intégrité de la zone euro. Dès septembre 2012, la crainte de la déflation pousse la BCE à mettre en place des mesures non conventionnelles pour assouplir les conditions financières – limitées par l’atteinte du plancher des taux – en recourant à un nouvel outil : la « forward guidance », ou guidage prospectif.
Cette stratégie est la résultante d’un mouvement engagé à partir des années 1990 : les banques centrales ont alors commencé à recourir à une communication active, s’inscrivant dans la gestion de leur politique monétaire. Progressivement, l’idée d’informer les marchés plutôt que de les surprendre s’est imposée auprès des banquiers centraux. La communication améliore en effet l’efficacité de la transmission de la politique monétaire, en rendant la banque centrale plus crédible et, ainsi, la cible d’inflation plus facile à atteindre.
L’art et la méthode
pour parler d’une seule voix
Tel Stentor, crieur de l’armée grecque à Troie, les banques centrales doivent adopter une voix puissante, retentissante et audible, sans toutefois être alarmistes. Une communication régulière est un véritable impératif pour éviter de dépendre de ses engagements : ces derniers ne peuvent être inconditionnels et doivent reposer sur l’évolution de la conjoncture. La communication est une arme sensible, à manier avec précaution pour se prémunir des conséquences dommageables de messages aux détails inaccessibles ou aux indications trop diverses.
Pour la BCE, l’exercice se révèle particulièrement complexe. Elle doit délivrer un message unique pour rester crédible, sans multiplier les voix. Pour ce faire, une période de réserve entoure les conseils des gouverneurs – durant lesquels sont prises les décisions de politique monétaire – et une déclaration unique est publiée.
À noter, depuis les crises géopolitiques de 2022 et le relèvement des taux directeurs suite au choc inflationniste, la BCE a abandonné les engagements précis pour se tourner vers une approche plus souple.
Savoir s’exprimer...
et se taire
La communication doit aussi prendre en compte des faits économiques : la politique monétaire est efficace dans un délai estimé de 12 à 24 mois. En d’autres mots, la première remontée des taux de juillet 2022 devrait être pleinement effective jusqu’à juillet 2024. Dès lors, en période d’incertitude, il serait périlleux de recourir à un engagement qui pourrait être remis en cause par une évolution rapide de la conjoncture.
Pour pouvoir ajuster leurs déclarations rapidement, les banques centrales construisent leur communication autour d’une analyse exigeante et dynamique des données. La crédibilité gagnée pendant des années auprès des agents économiques permet de limiter la communication à un aperçu des évolutions futures, car ces derniers ont confiance en l’atteinte de la cible d’inflation à 2 % à moyen terme.
Vers une communication
plus accessible ?
Comme Circé, les banques centrales ont prouvé que leur voix leur confère un pouvoir non négligeable : celui de contribuer à la métamorphose de leur environnement. Ainsi, même lorsqu’elles ralentissent leur communication – en s’assurant toutefois de ne pas s’enfermer dans le mutisme –, elles savent se faire comprendre et assurer qu’elles agissent activement pour conduire leurs missions.
Si les banques centrales ont su adopter un langage accessible, encore doivent-elles poursuivre leurs efforts pour le rendre universel. Il est vrai qu’un accès continu à l’information limite l’effet de la communication des banques centrales : la transmission d’une information nouvelle n’est que rarement une surprise pour les observateurs attentifs ; en revanche, elle reste encore parfois trop inaccessible pour le grand public.
Pourtant, pour assurer la bonne transmission de la politique monétaire, il est essentiel de savoir s’adresser à tous. L’avenir de la communication des banques centrales repose donc à la fois sur un impératif de clarté et de simplification des discours, aussi bien que sur un effort essentiel d’éducation financière et de dialogue avec les citoyens. Une banque centrale qui communique efficacement, c’est une banque centrale qui sait parler, mais qui sait également écouter, au risque, à défaut, de se transformer en Sisyphe.