Macroéconomie

Au secours, vraiment ?

Créé le

16.07.2026

-

Mis à jour le

20.08.2026

Le choc pétrolier provoqué par la fermeture du détroit d’Ormuz n’a pas enrayé la croissance mondiale, mais il ravive le risque inflationniste et contraint les banques centrales à revoir leur trajectoire. Dans cet environnement plus heurté, les actions conservent des atouts, à condition d’élargir les thèmes d’investissement au-delà de l’IA.

«Il ne peut plus rien nous arriver d’affreux maintenant ! » Je vous laisse chercher sur Internet ou dans votre mémoire la source de cette citation (que j’assume pleinement). Elle symbolise un des ressorts narratifs classiques des films d’horreur : lorsque les personnages (et les spectateurs) pensent que le tueur a été neutralisé, il ressurgit contre toute attente, assurant une ultime séquence de frisson ou annonçant une suite.

En ayant bien conscience que les tensions géopolitiques ont des conséquences sur les populations, il est malgré tout tentant de se dire que les investisseurs ont vécu début juillet un rebondissement dont ils se seraient bien passés. Le cours du pétrole (le méchant de l’histoire) est reparti à la hausse après la reprise des attaques contre des navires traversant le détroit d’Ormuz le 6 juillet. Il était retombé le 26 juin sous le seuil qui prévalait avant le déclenchement du conflit, le protocole d’accord signé le 17 juin entre l’Iran et les États-Unis semblait alors ouvrir une nouvelle phase, plus apaisée.

Les échanges de menaces entre les deux belligérants à propos du détroit (ouvert/ fermé ; évolution du statut dans les prochains mois) ont repris. Il semble que les investisseurs restent convaincus que chacune des parties a intérêt à éviter l’enlisement du conflit, mais cette saga n’est vraisemblablement pas terminée. Le 8 juillet, l’Agence internationale de l’énergie (AIE), le Fonds monétaire international (FMI), la Banque mondiale et l’Organisation mondiale du commerce (OMC) ont publié un communiqué conjoint appelant à « de nouveaux progrès vers une résolution du conflit et la réouverture du détroit d’Ormuz ». Des appels de ce type devraient se multiplier tant paraît indispensable le retour à la normale du trafic dans le détroit.

La croissance résiste

Les conséquences de la fermeture du détroit ont, pour le moment, été moins négatives sur l’activité que ce qui avait été initialement envisagé, la demande et l’offre s’étant adaptées à la nouvelle situation.

La réactivité des agents économiques est allée au-delà du marché des hydrocarbures. Les enquêtes auprès des directeurs des achats ont révélé que les entreprises avaient procédé à un stockage de précaution pour se mettre à l’abri des hausses de prix et, surtout, des risques de pénuries ou de retards d’approvisionnement. À court terme, cette attitude a soutenu l’activité manufacturière au 2e trimestre. À plus long terme, elle révèle une capacité d’adaptation qui rappelle le comportement des entreprises avant les annonces de hausse des droits de douane en avril 2025. Dans les deux cas, le choc inflationniste est moins important qu’attendu.

Ces stratégies d’adaptation trouvent bien sûr leurs limites si la situation de crise se prolonge trop. En l’état, et sauf nouvelles mauvaises surprises entraînant une dégradation marquée de la situation géopolitique, l’économie mondiale aura traversé un choc énergétique court et d’une ampleur modérée qu’elle semble en mesure d’absorber.

Dans ce contexte, nos hypothèses de croissance reflètent la prise en compte d’une inflation plus élevée qu’avant le conflit, de nature à peser sur le pouvoir d’achat. Aux États-Unis, nous envisageons que l’activité des entreprises, dopée par les investissements autour de l’intelligence artificielle (IA), compensera une consommation un peu plus poussive pour permettre à la croissance de revenir rapidement au-dessus de son potentiel (2,0 % selon les estimations de la Réserve fédérale américaine et du Congressional Budget Office). Dans la zone euro, après un premier trimestre décevant, l’activité devrait renouer avec une tendance plus favorable alimentée par les programmes de dépenses structurelles (défense, infrastructures). Le PIB progresserait ainsi de 1,3 % en moyenne en 2027.

Attention à l’inflation,
même temporaire

Ces chiffres, aux États-Unis comme dans la zone euro, sont légèrement inférieurs aux prévisions de croissance que nous avions réalisées début 2026. La conséquence principale du choc énergétique se verra sur l’inflation, avec des effets sur la conduite de la politique monétaire.

Les banques centrales (pas seulement la Réserve fédérale américaine et la Banque Centrale Européenne) ont pris davantage en compte le risque inflationniste dans leur fonction de réaction. Dans les économies émergentes, les pressions inflationnistes se sont renforcées au cours du premier semestre, en particulier dans les services hors alimentaire et énergie. Cet élément et les perspectives de resserrement monétaire aux États-Unis sont de nature à retarder les baisses de taux directeurs (voire à les empêcher). Alors que les taux réels ont mécaniquement baissé du fait de la hausse de l’inflation, les banques centrales ont moins de marge de manœuvre qu’en début d’année pour assouplir leur politique monétaire et attendre que le choc soit absorbé.

Davantage que les décisions de politique monétaire prises cet été aux États-Unis et dans la zone euro, le compte rendu des discussions des réunions de juin, qui ont marqué une étape importante (première réunion de Kevin Warsh à la tête de la Fed, remontée des taux directeurs de la BCE après un an de statu quo), reflète l’état des réflexions au sein des deux institutions.

Aux États-Unis, les membres du FOMC (Federal Open Market Committee) considèrent qu’une remontée des taux directeurs serait « justifiée » si l’inflation restait élevée. Par ailleurs, les débats ont porté sur les risques inflationnistes nés du conflit au Moyen Orient, bien sûr, mais aussi à la forte demande liée aux investissements autour de l’IA et aux conséquences de la hausse des droits de douane en 2025. Les risques d’un désancrage des anticipations inflationnistes ont été évoqués. Les investisseurs doivent encore s’habituer au nouveau mode de communication que Kevin Warsh souhaite privilégier (plus court, plus direct, davantage centré sur le respect de l’objectif de prix après cinq années au cours desquelles il a été dépassé).

Du côté de la BCE, tous les Gouverneurs ont considéré que les risques sur l’inflation, par rapport aux prévisions publiées, sont orientés à la hausse et que le scénario « plus modéré » est peu probable. Fin juin-début juillet, les niveaux de cours du pétrole constatés (72 dollars le baril) étaient pourtant largement inférieurs aux niveaux envisagés dans le scénario plus favorable. Le cours du gaz naturel (à 45 euros/MwH) restait supérieur. Par ailleurs, la hausse des taux en juillet 2011, qui avait été rapidement suivie d’une baisse et apparaît depuis comme l’exemple d’une erreur de politique monétaire, a laissé des traces dans tous les esprits. Les gouverneurs estiment que « la leçon de 2011 ne doit pas être que le Conseil ne devrait jamais augmenter les taux d’intérêt lorsque des risques sur la stabilité financière existent, mais plutôt éviter de s’engager à l’avance concernant les décisions politiques futures ».

En résumé, ces considérations sont venues confirmer que l’hypothèse d’une poursuite de l’assouplissement monétaire dans la plupart des économies développées et émergentes qui prévalait début 2026 peut être oubliée. Pour paraphraser la formule forgée par un conseiller de Bill Clinton pendant la campagne de 20121, « c’est l’inflation qui compte ».

Quelle allocation d’actifs privilégier ?

Un resserrement, modéré, des politiques monétaires dans un environnement où la croissance résiste ne doit pas être un frein à une surexposition aux actions dans la mesure où les fondamentaux sont bons et où les perspectives bénéficiaires apparaissent encore très solides. Les éléments microéconomiques nous paraissent d’ailleurs mieux à même de refléter la santé des entreprises et leurs capacités d’adaptation au choc énergétique exposées plus haut.

IA : des interrogations

À supposer que le risque géopolitique passe peu à peu au second plan de leurs préoccupations, les investisseurs pourraient reporter leur attention sur des interrogations préexistantes. Les doutes sur la pertinence du thème de l’IA ont fait leur retour vers la fin du premier semestre. Les performances dans le secteur technologique restent concentrées sur un très petit nombre de valeurs et les questions qui se posaient en début d’année à propos de l’IA sont entières. Elles s’organisent en deux groupes : quels seront les modèles économiques bouleversés par l’adoption massive de l’IA et peut-on parler d’exubérance irrationnelle ?

Sur le deuxième point, les valorisations du secteur technologique restent raisonnables du fait d’une robuste dynamique bénéficiaire. Toutefois, la nervosité ambiante et le positionnement de certains investisseurs (notamment sur les semi-conducteurs et la mémoire) pourraient entraîner de la volatilité à court terme. Une surexposition sur les actions reste appropriée mais mérite d’être élargie à des thèmes d’investissement structurels et à des segments du marché moins exposés à l’IA sans abandonner ce thème. Les personnages des films d’horreur ont la réputation de ne pas être bien malins. Essayons de survivre dans cet environnement complexe.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº919
Notes :
1 « It’s the economy, stupid! »