Le déploiement d’outils de politique industrielle est devenu banal. Il y a dix ans, organiser une journée sur le sujet à la Banque Mondiale faisait encore sourire et faisait surtout « très français ». Investir pour le long terme alors que les moyens sont limités et la demande infinie est un défi majeur ! Souhaitons qu’il ne soit pas oublié dans les campagnes pour les élections qui s’ouvrent un peu partout dans le monde, notamment dans l’Union européenne.
L’Europe fait ainsi face à un enjeu d’investissement de long terme pour remplacer des réseaux vieillissants et pour soutenir la double transition environnementale et numérique qu’elle s’est fixé comme direction. Comme le souligne l’IDDRI1, un effort de développement des infrastructures est au moins nécessaire pour soutenir le déploiement des véhicules électriques, pour étendre et mieux connecter les réseaux électriques2 et pour renforcer le transport ferroviaire notamment de fret.
Mettre à niveau les infrastructures
Les estimations des besoins en investissements de long terme pour mettre à niveau les infrastructures abondent. Selon l’I4CE3, les investissements dans la modernisation de l’énergie, des transports et des bâtiments devraient doubler et se monter à quelque 400 milliards d’euros par an pour espérer atteindre les objectifs climatiques de 2030. Selon la Commission européenne4, les investissements nécessaires pour se conformer à la législation européenne d’ici à 2030 dans le domaine de l’eau et de l’assainissement s’élèvent à 255 milliards d’euros et ceux pour atteindre les objectifs en matière d’économie circulaire et de gestion des déchets sont estimés entre 13 et 28 milliards d’euros par an jusqu’en 2030.
Il est important de considérer ces chiffres agrégés avec précaution car dans bien des cas, il reste à faire des études poussées des impacts profonds des transitions sur la demande d’infrastructure – à titre d’exemple, voir l’étude des impacts sur les infrastructures gazières européennes des stratégies bas carbone5. Plus que jamais une réflexion est nécessaire sur les besoins nets d’infrastructure, en liaison notamment avec les enjeux de gestion de la demande et de localisation. Il n’en reste pas moins que les besoins de financement de long terme restent importants.
Face à ces besoins, les sources de financement sont insuffisantes et le modèle inadapté. L’IDDRI6 note qu’en l’absence d’un outil de financement commun de taille adaptée (le recours à la dette commune étant limité et l’union du marché des capitaux pour mobiliser l’épargne incomplète), la stratégie adoptée pour faire face à l’ampleur des besoins liés à la pandémie et entérinée à l’adoption du Net Zero Industry Act a été de décentraliser la mobilisation des financements aux États membres via l’assouplissement des règles en matière d’aides d’État. Tout le monde reconnaît les failles de cette approche et le risque qu’elle porte de fragmentation de l’espace européen. De taille économique hétérogène, les pays ont une capacité de financement variée et sont donc inégaux et peu coordonnés pour le financement des stratégies de long terme.
À cela s’ajoute un contexte qui n’aide pas à la mobilisation des ressources publiques. Les finances publiques nationales pâtissent d’un environnement macroéconomique adverse en raison de la persistance de l’inflation et de taux d’intérêt élevés. La gestion de la dette est de nouveau au centre des préoccupations des pouvoirs publics, les marges d’action budgétaire ont décru et le pouvoir d’achat des utilisateurs (qui contribuent in fine aux cash-flows des projets d’infrastructure) se rétrécit.
De son côté, la mobilisation des financements privés de transition des entreprises reste à consolider et l’attractivité indéniable des fonds verts à crédibiliser car le domaine est sensible à la désinformation7, au manque de transparence et de comparabilité des méthodologies utilisées8. La poursuite des objectifs établis par le Pacte vert est un facteur décisif de la stabilité de l’environnement de l’investissement. Un cap a été donné. Alors même que les entreprises ont amorcé leur transition, rien ne serait pire que de lancer des signaux contraires, ce qui serait de nature à générer des attitudes attentistes.
Jouer collectif et inclusif
C’est précisément le moment où l’Europe doit se montrer stratégique et jouer collectif. La question du financement de long terme en soutien aux transitions est précisément un domaine où elle doit se montrer à la hauteur de son projet initial. Il en va notamment de sa capacité à produire les résultats attendus en face de ses ambitions climatiques sur lesquelles elle est fortement attendue, en particulier par les pays du Sud9. Il en va aussi de sa capacité à mettre en place les dispositifs concrets en termes de politiques industrielles qui, sous un certain nombre de conditions discutées par l’IDDRI10, conditionnent sa compétitivité et sa résilience de long terme.
Dans ce contexte, Andrea Renda11 rappelle l’importance de poursuivre le plan de relance , notamment le déploiement d’importantes ressources communes d’au moins 500 milliards d’euros par an pour la double transition verte et numérique, et de renforcer les politiques d’investissement et d’accompagnement. Dans son rapport sur le marché commun commandé par la présidence belge de l’UE12, Enrico Letta souligne l’importance de l’intégration du marché des capitaux et de canaliser l’épargne et l’investissement des Européens qui fuit largement vers les États-Unis via le développement d’une Union de l’épargne et des investissements et celui de produits financiers dédiés.
Mais comme toujours, l’argent ne suffira pas. Il y a des enjeux d’accompagnements interne et externe. Il y a notamment des enjeux de planification stratégique et territorialisée (les administrations infranationales étant responsables de 50 % de l’investissement public)13, des enjeux de prise en compte d’une transition juste (qui a largement fait défaut au Pacte vert), des enjeux d’acceptabilité d’un certain nombre d’infrastructures majeurs (syndrome NIMBY et réactions face aux infrastructures ferroviaires – ligne Paris-Turin). Il y a aussi un enjeu particulier à développer les partenariats avec les pays tiers, qui conditionnent la pérennité des investissements de long terme.
Il ne s’agit pas de compléter sur tableur Excel un hypothétique plan d’investissement « qui marche ». Nous ne réussirons que si nous embarquons tout le monde, les citoyens européens au premier chef, mais aussi nos voisins. Il ne s’agit pas de bâtir une forteresse durable ni de valider année après année un tableau de bord et ses « KPIs ». Il s’agit de se positionner pour un futur qui soit celui de tous, résilient, durable et inclusif. Nous connaissons le chemin. À nous de jouer !