La fécondité, angle mort du progrès

Créé le

30.09.2026

-

Mis à jour le

21.10.2026

La baisse de la fécondité est devenue mondiale. Plutôt que d’y voir une crise à corriger, il faut comprendre ce qu’elle dit de nos sociétés et les transformations économiques qui l’accompagnent.

Il y a 197 pays dans le monde. Sur les cinq dernières années, 185 ont vu leur fécondité baisser, une dizaine sont stables et un seul, l’Ouzbékistan, l’a fait remonter. Voilà le fait par lequel tout raisonnement sur la démographie devrait commencer, et par lequel presque aucun ne commence.

Chacun, en effet, a son explication. Abraham Maslow, le psychologue de la pyramide, disait que lorsqu’on a un marteau, tout problème ressemble à un clou. La fécondité est le clou parfait : l’écologiste y voit l’éco-anxiété, le professionnel de l’immobilier le prix du logement, le conservateur le recul de la religion. Chaque diagnostic est plausible, chaque diagnostic est réfuté par le monde réel. Le Brésil reste un pays très croyant et sa fécondité est passée sous celle des États-Unis. À Saint-Étienne comme dans les campagnes, où le logement ne coûte rien, la chute est la même qu’à Paris. Des pays obsédés par le climat et des pays qui l’ignorent suivent la même pente. Un phénomène qui touche 185 pays sur 197 ne s’explique pas par une cause locale, et encore moins par un gouvernement. La France, deuxième fécondité d’Europe derrière la Bulgarie, deuxième des pays développés derrière Israël, est d’ailleurs un excellent élève... qui s’ignore, comme souvent chez nous.

Reste l’explication la plus répandue, celle d’une génération égoïste. Je pense qu’elle est exactement inverse à la vérité. Prenons une Française de 1600. Elle travaille la terre, comme 95 % de l’humanité. Elle n’a choisi ni son mari ni son métier. Elle a besoin d’enfants au sens vital du terme : sans bras, les rendements agricoles ne nourrissent pas. Elle en fait donc sans cesse, en perd beaucoup, et reprend le travail quelques jours après chaque accouchement, si elle y survit. Trois siècles de progrès ont changé chaque terme de cette phrase. Le progrès sanitaire lui permet d’avoir deux enfants en en concevant deux. Le progrès technique, qui ne mobilise plus que 4 à 5 % de la population aux champs, lui ouvre les études, un métier, des loisirs. Le progrès social lui donne le droit de choisir son métier, son hobby, son ou sa partenaire de vie. D’en changer. Plusieurs fois si nécessaire. Bref, disposer d’un choix que l’on n’avait pas n’est pas de l’égoïsme, c’est la définition du progrès. Et si l’on avait proposé à la femme de 1600 la vie de celle d’aujourd’hui, elle aurait accepté sur-le-champ.

Une raison peut en cacher une autre

Cette lecture a une conséquence pratique. Si c’est le progrès qui a fait baisser la fécondité, aucune allocation financière ne la fera remonter. Une vie plus heureuse qu’avant ne s’achète pas contre 2 000 euros par naissance. Des dizaines de pays ont essayé, aucun n’a réussi. Ce qui fixe le nombre d’enfants et l’âge auquel on les fait n’est pas une politique, c’est une transmission : ce qu’une mère dit à sa fille de la carrière, du temps, du moment. Cette transmission peut s’inverser un jour, quand les femmes constateront que les nuits blanches sont plus lourdes à 38 ans qu’à 25. Personne ne peut le décréter.

Il faut enfin admettre que nous ne savons pas où nous sommes. La fécondité française s’établit à 1,56 enfant par femme, mais l’âge de la maternité continue de reculer. Chaque année, nous ignorons si les enfants qui ne naissent pas sont annulés ou reportés. Corrigée de cet effet de calendrier, la fécondité réelle serait peut-être proche de 1,75. Ce n’est pas un drame. C’est une inconnue.

Ma conviction, développée dans mon livre Démographie, la bombe tranquille, est que la baisse va bientôt s’arrêter et que la remontée n’aura pas lieu. Nous vivrons dans un monde de fécondité durablement plus basse et d’économie modifiée : croissance plus faible, salarié plus rare donc plus fort, corps électoral vieillissant donc moins réformable. Ce monde a ses défis et ses opportunités, et il faut les interroger sans a priori. Une population moins nombreuse est-elle une chance pour le climat ? Et comment financer le vieillissement quand les cotisants ne suivent plus ?

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº19