Quel taux de croissance annuel du produit intérieur brut (PIB) de la Chine prévoyez-vous pour 2024 ?
Comme l’effet de base est avantageux, je pense que la croissance annuelle du PIB de la Chine devrait tourner cette année autour des 5 %, comme le prédit le Fonds monétaire international (FMI). Cette prévision est d’ailleurs conforme aux objectifs affichés par le gouvernement chinois. L’activité immobilière, qui représente désormais près de 6 % du PIB environ, ne sera ni meilleure ni bien pire. D’après le Bureau national des statistiques de Chine (National Bureau of Statistics of China, NBSC), au premier trimestre 2024, l’immobilier constitue la seule composante du PIB chinois en repli (de 5,4 %) par rapport à la même période de l’année dernière. Les ventes au détail de biens de consommation de mai, quant à elles, sont en progression annuelle de 3,7 %, presque stables d’un mois sur l’autre (légère hausse de 0,51 %). Force est de constater que la dynamique du pays provient surtout de la production industrielle. En glissement annuel, la valeur ajoutée des équipements manufacturiers réalisée au mois de mai représente un accroissement de 7,5 % et celle de la fabrication de haute technologie une hausse de 10 %. De janvier à avril, l’investissement manufacturier a augmenté de 9,7 % en glissement annuel. Ce moteur est sans doute suffisant pour que la Chine atteigne son objectif de croissance du PIB en 2024.
Comment expliquez-vous la faiblesse de la consommation des ménages ?
Le moral des ménages est miné par la perte de valeur des biens immobiliers et des placements boursiers. Certains subissent en outre des réductions de salaires, tant dans le secteur privé que dans le secteur public. En conséquence, les revenus disponibles par personne diminuent. Inquiets pour l’avenir, les ménages sont moins enclins à dépenser et préfèrent épargner. À titre indicatif, fin 2023, l’accroissement annuel de leurs dépôts en renminbi était de 13,8 %, à comparer à 17,3 % fin 2022 et à 10,6 % fin 2021. Autre frein à la volonté de consommer, le marché du travail n’offre guère les perspectives de carrière souhaitées. Poussés depuis leur plus jeune âge à étudier, les jeunes Chinois sont de plus en plus nombreux à candidater pour un troisième cycle. Ils ne veulent pas, contrairement à la génération précédente, effectuer des travaux répétitifs dans les usines manufacturières, ni accepter des emplois peu qualifiés. Or, les grandes sociétés dont ils rêvent, Alibaba ou Tencent, n’embauchent plus. Par compromis, les jeunes chinois se tournent en grand nombre vers les examens très compétitifs de la fonction publique – plus de 2,6 millions de candidats en 2024, à comparer à moins d’1,5 million en 2019 –, qu’ils estiment encore susceptibles de leur apporter une stabilité financière.
La Chine entre-t-elle en déflation ?
En hausse annuelle de 0,3 % en mai, l’indice national des prix à la consommation (IPC) reste en territoire positif. Il est vrai, cependant, que des pressions déflationnistes existent. D’après les statistiques du NBSC, tandis que les prix des articles et services destinés à l’usage quotidien ont augmenté de 0,8 %, ceux des fruits frais ont baissé de 6,7 %. Répertoriant les prix de 268 catégories, l’IPC demeure un indicateur d’analyse pertinent sans pour autant refléter les changements de comportement à la consommation, telle l’habitude presque systématique des ménages d’arbitrer en faveur des produits les moins chers. Cette tendance renforcée pourrait, notamment, contrarier les attentes du secteur du luxe. Avant le Covid, ce dernier avait été porté par un enrichissement régulier des ménages, associé à un état d’esprit optimiste et la fierté d’afficher sa réussite. Résultat, avec un faible PIB par habitant d’environ 13 000 dollars (plus de 76 000 aux États-Unis), la Chine dispose d’un ratio marché du luxe sur PIB excessivement élevé de 2,4 % (presque le double de celui du Japon et des États-Unis).
En juillet, la troisième session plénière du 20e Comité central du Parti communiste chinois (PCC) sera-t-elle l’occasion d’annoncer un grand plan de relance ?
Je ne le pense pas. Cette troisième session plénière du 20e Comité central du PCC devrait plutôt être l’occasion d’annoncer des mesures destinées à réduire les dépenses fiscales, comme l’allongement de l’âge de la retraite. Pour rappel, les entreprises privées ne contribuent aux revenus de l’État qu’à hauteur de 15 %. Cette participation a peu de chance de croître car la politique du pays est peu propice aux privatisations. Un retour immédiat et en force des investissements étrangers semble également peu probable. De fait, actuellement, l’État cherche surtout à freiner la boule de neige fiscale. Ses dépenses budgétaires sont comptées. Le budget fiscal de 2024 en témoigne : en mars dernier, il a été décidé que le déficit budgétaire serait ramené à 3 % du PIB pour 2024 (4060 milliards de yuan, soit 560 milliards de dollars au 29 mai 2024), contre 3,8 % en 2023. Étant donné que les taux de croissance de PIB de ces deux années sont similaires, ceci équivaut à une contraction budgétaire en termes de PIB.
À quels secteurs la politique budgétaire de 2004 donne-t-elle la priorité ?
La Chine croit en une économie de l’offre plutôt que de la demande. Les dépenses de l’Etat pour 2024, prévues pour s’établir à 28 550 milliards de yuan (3,9 milliards de dollars environ, au 29 mai 2024), en hausse de 4 % par rapport à 2023, ciblent principalement la « nouvelle industrialisation ». Elles s’adressent en priorité aux secteurs de la bio fabrication, de l’industrie spatiale commerciale, de la basse altitude (englobant les activités de vol pour drones), de l’intelligence artificielle et des technologies de l’information de prochaine génération. Remarquons à ce propos, qu’au cours des quatre premiers mois de 2024, l’investissement dans les industries de haute technologie s’est accru de 11,1 % par rapport à la même période de 2023. L’investissement dans la fabrication de véhicules aérospatiaux s’est envolé de 49,6 %. Arbitrant en faveur des nouvelles technologies et de la sécurité militaire, le gouvernement ne prévoit pas d’importantes mesures de relance fiscale en faveur des ménages. Concomitamment, le plafond des nouvelles dettes spéciales destinées aux gouvernements locaux (pour soutenir leurs activités clés) n’a été augmenté que de 100 milliards de yuan à 3 900 milliards de yuan. Somme toute, la politique budgétaire du gouvernement central est prudente. Cette orientation est compréhensible au regard du fardeau de la dette des gouvernements locaux. Pénalisés par la difficulté de mettre leurs terrains aux enchères en raison de la crise du marché immobilier, ceux-ci peinent à reconstituer leurs sources de revenus.
L’augmentation de la dette publique peut-elle provoquer un risque systémique ?
Entre 2018 et 2023, autrement dit durant les années covid, le ratio dette sur revenus des administrations locales a presque triplé en moyenne, avec une accélération fulgurante en 2022. L’encours total de la dette publique chinoise (du gouvernement central et des collectivités locales) dépasse désormais 100 % du PIB, selon une estimation du FMI. Pour l’instant, la croissance du PIB demeure suffisante pour couvrir le paiement des intérêts.
Cependant, une remontée accidentelle des taux d’intérêt de la dette locale, notamment dans les provinces les moins développées, pourrait effectivement provoquer des accidents. La dette des administrations locales représente plus de 70 % de la dette publique totale. Ce montant de dette se compose, quant à lui, de 40 % de dette inscrite au bilan et de 60 % non inscrites au bilan, sans garantie officielle, émises via les véhicules financiers LGFVs (Local government financial vehicles). Créés par les administrations locales (non autorisées à émettre directement des obligations municipales), ces LGFVs sont des sociétés d’investissement qui empruntent auprès des banques provinciales ou vendent des obligations d’entreprises municipales sur le marché libre.
La People’s Bank of China (PBOC) lancera-t-elle un programme d’assouplissement quantitatif (quantitative easing, QE) afin de maintenir les taux d’intérêt bas ?
C’est sans doute trop tard. Le risque de créer une trappe à liquidité en lançant, aujourd’hui, un programme d’assouplissement quantitatif est élevé. En revanche, la banque centrale de Chine interviendra régulièrement de manière ciblée. Des programmes d’émissions de dette à long terme, à bas taux, émis par la PBOC – afin de renforcer la centralisation du pouvoir –, seront construits de telle sorte que les prêts émis centralement puissent être transférés, à des taux également très bas, éventuellement via le système bancaire local, aux gouvernements locaux. L’objectif est de favoriser une certaine harmonisation des taux entre les marchés central et local, tout en réduisant le coût de la dette régionale, en attendant que le marché de l’immobilier ne s’assainisse.
L’internationalisation du renminbi progresse-t-elle ?
L’internationalisation du renminbi, devise d’emprunteur et non d’investisseur, se caractérise par une asymétrie. La diffusion de la monnaie chinoise s’effectue via des pays émergents en quête de financements peu onéreux ou soucieux, pour des raisons politiques, de contourner les sanctions internationales. Ces derniers ne peuvent pas utiliser le système SWIFT (Society for Worldwide Interbank Financial Telecommunication). À la place, ils utilisent donc le système chinois CIPS (Cross-border Interbank Payment System) et deviennent, en contrepartie, des partenaires commerciaux de la Chine. En revanche, le renminbi demeure une devise peu convoitée des investisseurs, inquiets du risque de dévaluation.
Propos recueillis par Edwige Murguet, journaliste à Hong Kong