L’entrepreneur, mal-aimé
de la théorie économique

Créé le

10.06.2024

-

Mis à jour le

21.06.2024

Pour quelles raisons est-il si compliqué de conceptualiser la figure de l’entrepreneur ? Parmi les éléments de réponse figure « l’incertitude radicale non réductible au risque » à laquelle celui-ci doit faire face.

Bien que son importance ne laisse plus le moindre doute dans le développement de l’économie, l’entrepreneur est le mal-aimé de la théorie économique. Si sa figure traverse cette théorie depuis le XVIIIe siècle, sa caractéristique semble mystérieusement échapper aux modélisations et conceptions qui se sont succédé en trois siècles, pour apparaître comme une énigme dans le champ de la littérature de recherche en économie. Pour donner juste un exemple, l’entrepreneur est souvent assimilé à un manager ou à un chef d’entreprise, alors que quelque chose en lui le constitue en être radicalement différent. Il doit faire face à la présence d’une incertitude radicale non réductible1.

L’entrepreneur
face à l’incertitude

Il est d’usage de considérer, au moins depuis Schumpeter, que c’est au banquier français Richard Cantillon (1680-1734) que l’on doit la première esquisse de la relation entre l’entrepreneur et l’incertitude radicale, même si cette idée peut être discutée – on trouve des prédécesseurs à Cantillon, par exemple, chez Vauban. Dans son Essai sur la nature du commerce en général (1755), Cantillon présente l’entrepreneur comme quelqu’un possédant une aptitude à affronter l’incertain, et le distingue en cela des propriétaires et des fermiers qui vivent de rentes, c’est-à-dire de rémunérations sans incertitude.

Cette spécificité liée à la prise en compte de l’incertitude disparaîtra progressivement dans la pensée économique ultérieure. Adam Smith (1723-1790) dépersonnalise l’entrepreneur avec la main invisible. David Ricardo (1772-1823) le réduit à un capitaliste (l’entrepreneur est celui qui détient le capital). Jean-Baptiste Say (1767-1832) en fait un organisateur répartiteur de risque en avenir certain. John Stuart Mill (1806-1873) le voit comme une sorte d’intermédiaire obligé entre production et consommation. Alfred Marshall (1842-1924) l’assimile à un manager.

La disparition de l’entrepreneur est confirmée dans la pensée microéconomique classique. Chez Léon Walras (1834-1910), l’entrepreneur est confiné à la fonction de production. Chez Vilfredo Pareto (1848-1923), l’entrepreneur devient l’agent de liaison entre les produits et les marchés. La pensée économique néoclassique achève de faire disparaître la personne de l’entrepreneur avec deux postulats qui rendent inutile sa présence : la transparence du marché (symétrie dans l’information) et l’homogénéité des produits (substituabilité des biens et différenciation par les seuls prix).

Au XXe siècle, John Kenneth Galbraith (1908-2006) considère que l’entrepreneur doit être remplacé par des organisations collectives. Pour couronner cet édifice, la théorie financière de l’efficacité informationnelle des marchés d’Eugene Fama ignore simplement l’entrepreneur, dont le principal défaut est d’invalider les hypothèses néoclassiques sur lesquelles se fonde cette théorie. S’il n’y a pas d’incertitude mais seulement du risque aléatoire annulable par les marchés, aucune prudence n’est nécessaire. Seule la précaution est utile pour faire tendre le risque vers zéro.

Précisément, la pensée néoclassique définit le risque comme de l’incertitude mesurable et ne peut modéliser les situations d’incertitude dans lesquelles les statistiques et les lois des grands nombres ne fonctionnent pas. Justement les situations auxquelles l’entrepreneur est confronté. Le « vrai » entrepreneur travaille dans l’incertain. Pour Frank Knight (1885-1972), la justification du gain des entrepreneurs n’est pas à chercher dans la rémunération de la prise de risque mesurable, mais dans un engagement hardi dans l’incertitude non mesurable en prenant des risques que ne voudraient pas supporter les autres. La rémunération des entrepreneurs payerait donc quelque chose qui n’est pas contenu dans l’apport en capital des actionnaires et le travail des salariés : l’affrontement des entrepreneurs au danger. Cet affrontement serait leur travail et leur marque de fabrique propres.

Dans son roman La Carte et le Territoire, Michel Houellebecq imagine un tableau intitulé « la conversation de Palo Alto » entre Steve Jobs et Bill Gates. Il commente : l’entrepreneur n’intervient pas sur des marchés existants qu’il sature, comme Bill Gates, mais crée de toutes pièces des marchés nouveaux par des intuitions géniales de produits qui n’existent pas encore, comme Steve Jobs. Les entrepreneurs ne sont, de ce point de vue, ni des capitalistes, ni des managers. Ce sont des aventuriers, des francs-tireurs. Dans ce sens, Knight rejoint Cantillon et c’est la raison pour laquelle on parle en histoire de la pensée économique d’une « tradition Cantillon-Knight ».

La prise en compte de l’incertitude

Contrairement à la tradition néoclassique, l’école autrichienne a abordé le problème de l’incertitude radicale. Karl Popper (1902-1994) a montré l’impossibilité de prévoir les connaissances futures : l’inconnu technique est un inconnu radical pour l’entrepreneur. Joseph Schumpeter (1883-1950) fait de ce progrès technique imprévisible le moteur de l’économie, d’où il en résulte un processus de destruction/création sans fin d’activités nouvelles.

Il n’y a pas qu’une incertitude exogène. Friedrich Hayek (1899-1992) a montré les limites de nos connaissances face à la complexité et l’incomplétude intrinsèque de tout calcul économique. L’interaction des agents entre eux est aussi une source d’incertitude, d’où il résulte que l’inconnu de la concurrence est un inconnu radical pour l’entrepreneur. L’entrepreneur doit donc faire face à une incertitude radicale d’origine double, exogène (technique) ou endogène (concurrence).

Comment doit-on décider en présence d’incertitude radicale ? Une question qui renvoie à la limite de la théorie de la décision, quand le risque est remplacé par de l’incertitude.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº894
Notes :
1 Les analyses présentées ici sont issues de l’article « La mesure de l’incertitude radicale en économie : un roman du hasard ? », Revue française d’économie, vol. 38 (3), 2024, pp. 3-30. Elles rejoignent les réflexions sur les modélisations des investisseurs en capital, voir « Perrette parétienne : attentes des investisseurs et actions du régulateur », supplément au Revue Banque n° 754, décembre 2012, pp. 20-44 : https://www.revue-banque.fr/archive/perrette-paretienne-attentes-des-investisseurs-YQRB11023.