Pour organiser la sortie des énergies fossiles, votre think tank The Shift Project présente des leviers de transformation par secteur. Hormis la banque. Pourquoi ?
Parce que nous avons choisi de commencer par la description physique de l’économie, qui consiste en pratique à extraire et transformer des ressources pour fournir des biens et services utilisés par un consommateur final. Nous parlons donc d’abord litres, tonnes, mètres cubes et joules avant de regarder les euros. La raison est que les flux physiques possèdent des limites qui s’imposent à nous alors que l’argent est une convention humaine. Le secteur financier est brièvement évoqué à la fin du plan mais nous avons délibérément choisi de ne pas en faire un point central en première approche.
Financements et investissements ne sont en effet abordés dans ce « plan de transformation de l’économie française » qu’à travers l’épargne et les finances publiques. Est-ce suffisant ?
La question de la décarbonation se retrouve dans une impasse dès lors qu’elle est d’abord considérée sous l’angle de l’argent. Nous avons un problème de physique : il faut avant tout le voir comme tel ! Par ailleurs l’argent seul ne crée pas les compétences. Il faut aussi du temps et de la volonté pour cela.
Est-ce un sujet pour le cabinet de conseil Carbone 4 que vous avez fondé en 2007 avec Alain Grandjean ?
Carbone 4, avec ses 120 collaborateurs spécialisés dans la stratégie bas carbone et l’adaptation au changement climatique, dont 30 dédiés à la production de données pour le monde financier, doit aussi se doter de ces compétences. Le régulateur peut également s’interroger à ce sujet.
La finance verte est-elle porteuse de sens ?
Certains acteurs de la finance estiment que ce n’est pas à eux, mais aux États, de définir les règles du jeu, parce que la finance ne peut que se nourrir de l’économie telle qu’elle est, et non fondamentalement modifier cette dernière. Je suis assez en phase avec cette approche. Cela ne dispense pas le monde financier de comprendre où il se situe par rapport au problème climatique avec les métriques appropriées, pour avoir ensuite la capacité à réaliser des arbitrages, de sa propre initiative ou lorsque le régulateur ou les circonstances l’y obligeront.
Parmi les 70 clients que Carbon4 Finance (offre de Carbone 4 dédiée au secteur financier, ndlr) compte dans le monde, Natixis a adopté en 2019 un outil de notation de l’impact climatique des entreprises qui est utilisé pour l’allocation de capital : le green weighting factor (facteur de pondération vert, ndlr). Chaque emprunteur se voit attribuer une note environnementale sur une échelle de couleurs à sept niveaux allant du brun foncé au vert foncé. Chaque couleur correspond à un facteur d’ajustement qui est appliqué aux actifs pondérés en fonction des risques, ajustés des contreparties. Cette méthode a pour objet de rendre le climat « matériel », et d’en tenir compte dans le coût du risque. C’est une initiative intéressante que pourtant, à ma connaissance, aucune autre banque française n’a reprise.
X81, vous étiez à l’École Polytechnique avec Jean-Laurent Bonnafé (BNP Paribas),
Frédéric Oudéa (Société Générale), Jean-Pierre Mustier...
Il y avait aussi Tidjame Thiam (directeur général de Credit Suisse de 2015 à 2020, alors que Jean-Pierre Mustier dirigeait UniCredit, ndlr). À l’époque, la banque recrutait probablement 10 à 20 % des promotions de l’X. Michel Lepetit, vice-président du Shift Project, qui était aussi à Polytechnique avec moi, est par exemple passé par le Crédit local de France, les Caisses d’Épargne et Axa. La formation nous donne un langage commun, mais les valeurs, les désirs et les parcours ensuite, peuvent être très différents !
Comment les grands groupes bancaires pourraient-ils contribuer à changer le monde ?
Les banques ont peu de levier, en pratique, puisqu’elles suivent l’économie telle qu’elle est. Aujourd’hui, 90 % des affirmations faites par le secteur financier sur sa contribution à la décarbonation sont surfaites. Avec une gestion qui est très majoritairement indicielle, les gestionnaires d’actifs ne peuvent pas être d’une autre « température » que celle des émetteurs en moyenne ! L’économie dans son ensemble nous mène à +3 degrés, et les émetteurs de titres, qui sont plus mondialisés que la moyenne, sont aussi plus carbonés.
Comment la finance peut se prétendre verte en se « nourrissant » d’une économie mondialisée qui est plutôt à 4 ou 5 degrés ?
La finance gère des risques : c’est son métier. Le changement climatique doit être considéré comme un risque réel, qui va au-delà du risque de réputation. Il faut l’aborder avec des méthodes appropriées et largement déployées. Et ensuite il faut avoir de la marge pour pouvoir s’en extraire.
Mais trop d’établissements financiers considèrent encore la donnée climat comme une « commodité » : peu importe la méthode et les résultats, il faut surtout avoir un chiffre à publier pour montrer que l’on s’en occupe ! Nous avons très peu de grands établissements parmi les clients de Carbon4 Finance. La raison est probablement que nous ne fournissons pas de quoi devenir vert à bon compte (ce qui est impossible pour les établissements systémiques tant que l’économie sous-jacente est « brune »), mais juste de quoi se situer par rapport au problème climatique pour ensuite regarder ce qu’il est possible de faire ou pas. Et agir demande une grosse mobilisation de moyens (intellectuels et informatiques) pour inclure le carbone dans tous les processus opérationnels.
La réglementation, la taxonomie, va-t-elle les y pousser ?
La taxonomie part d’une idée simple en apparence : faire le tri entre les « bons » et les « mauvais » objets ou secteurs. Malheureusement, dans la réalité, il peut y avoir des actions pertinentes à financer dans tout secteur. Et investir dans un « bon » objet qui vient se rajouter aux « mauvais » ne garantit en rien que la société va se décarboner...
Une première approche de Carbon4 Finance consiste à analyser l’évolution de chaque entreprise pour repérer les plus performantes sur le plan climatique au sein de chaque secteur, avec la méthode Carbon Impact Analytics. Nous avons aussi une méthode d’évaluation de l’exposition des portefeuilles d’actifs aux risques physiques (sécheresses, élévation du niveau de la mer, tempêtes, etc.), Climate Risk Impact Screening ; et une base de données sur l’empreinte biodiversité lancée en 2021, Biodiversity Impact Analytics basée sur le Global Biodiversity Score de CDC Biodiversité.
Carbon4 Finance est devenu fournisseur officiel de données liées au changement climatique pour les banques centrales nationales de la zone euro et la Banque Centrale Européenne (BCE). Sur quels critères ?
L’Eurosystème voulait disposer de données permettant le calcul de l’impact, des risques de transition et du risque physique pour leurs portefeuilles de politique non monétaire libellés en euros. La Bundesbank a mené l’appel d’offres au nom du système européen de banques centrales, dont la BCE. Carbon4 Finance a annoncé, le 10 mars, avoir été retenu et l’ensemble des banques centrales de la zone euro, plus une ou deux hors zone euro, ont depuis annoncé qu’elles allaient utiliser nos données pour travailler sur « l’investissement durable ». Nos données vont ainsi être utilisées pour évaluer l’exposition des actifs détenus par ces banques au changement climatique et aux risques liés au climat. Les banques centrales de l’Eurosystème vont certainement publier des informations à la suite.
Serait-il possible de trouver un nouvel équilibre mondial pour répondre à nos besoins en énergies ?
La pandémie de Covid-19 illustre ce qu’est une démondialisation forcée et partielle ; la guerre en Ukraine aussi. Climat ou pas, les analyses du Shift Project nous conduisent à conclure que le pétrole va devenir une denrée plus rare dans les décennies à venir. À court terme, le Moyen Orient pourrait pallier partiellement l’absence d’exportations russes, mais l’Opep dit ne pas vouloir produire davantage. Sur une consommation européenne de dix millions de barils de pétrole par jour, trois venaient jusqu’à présent de Russie. Changer de fournisseur n’est par ailleurs pas si simple, car toutes les raffineries ne sont pas adaptées à tout type de brut. Pour le gaz, 41 % de la consommation communautaire – 450 milliards de mètres cubes – vient de Russie. En 2020, les États-Unis nous ont fourni 25 milliards de mètres cubes sous forme de GNL. On voit bien que ce n’est pas le même ordre de grandeur... En avoir beaucoup plus suppose, outre des gisements, plus de trains de liquéfaction, de méthaniers, et de terminaux de gazéification. Ça ne se fait pas en un claquement de doigts.
Va-t-on devoir faire avec moins ?
Oui, nous allons devoir accepter une forme de rationnement équitable. Pour limiter les émissions, une réponse souvent évoquée concerne les « technologies bas carbone », comme le solaire ou les batteries. Leur prix a fortement baissé depuis 2010, ce qui fait penser que leur déploiement sera facile. Mais, en fait, cette baisse de coût a été obtenue grâce aux progrès de l’industrie qui utilise des combustibles fossiles ! Sans ces derniers, il sera beaucoup plus difficile de fabriquer panneaux ou batteries, et donc nous allons avoir beaucoup moins d’énergie de toute façon...
La seule voie physiquement possible pour limiter les émissions de gaz à effet de serre et la dégradation de nos écosystèmes est la maîtrise de nos consommations (d’énergie, de ressource, d’espace...).
En 2009, vous avez coécrit avec Alain Grandjean C’est maintenant ! 3 ans pour sauver le monde. Comment peut-on agir en 2022 ?
Dans l’idéal, il aurait fallu commencer à agir très fortement il y a longtemps. Quand le problème commence à nous affaiblir, il y a un grand risque de basculer dans une perpétuelle gestion de l’urgence, en affectant comme on le peut les moyens – donc les combustibles – résiduels à se protéger des conséquences croissantes de l’usage des combustibles passés, sans moyens supplémentaires pour empêcher la cause d’empirer. Les conséquences sont déjà bien là – sécheresses impactant les récoltes et la forêt, par exemple – et elles vont s’amplifier. Il va donc falloir de plus en plus, en même temps que de se décarboner, s’adapter. La difficulté est qu’une baisse significative des combustibles fossiles signifie une récession et donc nous allons devoir décarboner en contraction économique.
Avec l’opposition au nucléaire des 20 dernières années, nous avons affaibli nos marges de manœuvre. Tout d’abord nous avons mis beaucoup de moyens pour faire des énergies renouvelables électriques qui n’ont pas significativement décarboné le pays – de 100 à 150 milliards d’euros pour les projets construits ou contractualisés à fin 2020 – qui auraient pu être affectées à la transformation des bâtiments, au renouvellement des véhicules, au remembrement du paysage agricole, etc. Ensuite, nous n’avons pas mis en chantier de réacteurs supplémentaires qui auraient été plus efficaces que les dispositifs éoliens ou solaires pour fournir de l’électricité décarbonée en grande quantité. Désormais cette marge de manœuvre est hors de portée pour 10 ans. Et déployer massivement des éoliennes et des panneaux solaires dans un contexte de démondialisation est un pari que nous ne sommes pas sûrs de gagner.
Pourrait-on subvenir durablement aux besoins alimentaires dans le monde ?
Si chaque terrien veut consommer 120 kg de viande par an et par personne, comme aux États-Unis, cela va être difficile de manière durable. Si 10 ou 20 kg nous suffisent, on peut sans doute répondre plus facilement oui. Les rendements agricoles ont été très fortement dopés par l’énergie (mécanisation, engrais, phytosanitaires, transports amont et aval) et savoir sur quoi nous pouvons compter dans un monde sans fossiles est un exercice difficile.
Par ailleurs, les sols ont été libérés par la civilisation industrielle, qui puise énergie (hydrocarbures et charbon) et minerais sous le sol. Revenir aux énergies renouvelables va créer une forte concurrence d’usage des sols qui existe beaucoup moins pour le nucléaire.
Cette conception a laissé penser que vous pourriez entrer au gouvernement. Que pensez-vous de « la planification énergétique », entre EPR et éolien en mer, ou de la « planification écologique territoriale », avec la rénovation thermique des bâtiments et la conversion du parc automobile, évoquées par le président Macron ?
Vos confrères ont créé le « buzz », mais je n’ai jamais été candidat ! Quant à l’origine du terme « planification », elle est conjoncturelle et très liée au calendrier électoral. Il faudra attendre un peu pour savoir à quoi nous en tenir.
Propos recueillis par Sylvie Guyony le 10 mai 2022.