Le monde se politise. La relocalisation des activités économiques, la volonté d’inverser la dynamique industrielle pour préparer l’économie de demain ou encore les objectifs de décarbonation sont autant d’éléments dépendants de choix politiques. Ils ont une dimension économique mais leur mise en œuvre dépend de choix politiques forts.
Jusqu’à la pandémie, le monde, qui était davantage conditionné par l’attitude des banques centrales, fonctionnait sous une forme d’optimisation qui structurait l’économie globale dans un marché mondialisé. Les choix politiques n’ont pas cette forme et ont tendance à privilégier les arbitrages privilégiant les problématiques locales. L’idée plus générale est que la gouvernance économique s’appuie désormais davantage sur des choix politiques que sur un mécanisme d’optimisation.
Les repères sur lesquels s’appuyait l’optimisation économique sont ceux d’un monde plat comme le soulignait Thomas Friedman en 2006. C’était un monde où toutes les opportunités étaient accessibles et où les mécanismes de financements étaient disponibles. C’est le modèle qui prévalait jusqu’à la pandémie même si les prémices d’un changement fort étaient déjà perceptibles, notamment aux États-Unis avec la campagne de Donald Trump, alors à la Maison Blanche, contre la Chine avec ses développements et innovations technologiques rapides.
Le repère principal était un monde sans contrainte qui permettait d’investir ici ou là, soit pour saisir une opportunité de marché, soit pour délocaliser une production avant de la réexpédier dans le pays d’origine. C’est un cadre dans lequel les transferts de technologies étaient importants. Il fallait pouvoir développer ailleurs les produits que souhaitaient acheter les consommateurs des pays occidentaux avec les critères de qualité associés.
Les banques centrales ont facilité ces transferts en adoptant des stratégies monétaires accommodantes dans la durée. La période après la grande récession de 2008 a été, de ce point de vue, spectaculaire. Les taux d’intérêt des autorités monétaires étaient à 0 % et les achats d’actifs étaient massifs permettant de financer à moindre coût les dépenses des États.
Ce monde n’était pas inflationniste, car la production délocalisée dans des régions à bas coûts participait à l’importation d’une forme de désinflation. Pour preuve, la contribution du prix des biens au taux d’inflation a été nulle en moyenne aux États-Unis de 2000 à 2019. Cette contribution était à un peu plus de 0,1 en moyenne pour la zone euro.
Les sources de fragilité
Toutefois cette construction n’était pas exempte de points de fragilité.
Le premier portait sur la dynamique du marché du travail. Avec la mondialisation de l’économie, le marché du travail est devenu global. La main-d’œuvre à bas coûts est devenue concurrente des personnes peu qualifiées dans les pays développés. Ce point majeur a été un support pour Donald Trump lors de son élection à la Maison Blanche. C’est aussi un justificatif pour Joe Biden dans la mise en œuvre de l’Inflation Reduction Act.
L’autre fragilité de la construction portait sur l’idée que le bénéfice associé à la croissance économique ainsi qu’à l’augmentation de l’emploi et du pouvoir d’achat allait permettre une forme de statu quo dans l’équilibre géopolitique. Cette perception du monde a gagné les faveurs de beaucoup d’analystes après la chute du Mur de Berlin puis n’a pas été remise en cause alors même que la Chine devenait le premier contributeur à la croissance mondiale.
L’Empire du Soleil Levant a pu croître de façon très rapide et innover au risque de devenir le pays qui, sur certaines technologies clés, était capable de définir les standards s’imposant à tous. À vouloir exploiter davantage cette possibilité, le président Xi Jinping a provoqué l’hostilité des États-Unis.
Aujourd’hui, le monde qui se construit repose sur les leçons de la pandémie et du choc énergétique de 2022 mais aussi sur un monde divisé, comme le montrent les prises de position sur les conflits en Ukraine et en Israël. Les votes au conseil de sécurité de l’ONU ne sont pas unanimes et les États-Unis n’ont plus un poids suffisant pour imposer leurs vues. Les équilibres économique et politique ont changé. Chaque région doit définir sa position. Avec au global deux dimensions.
L’une est économique car le monde reste globalisé avec de fortes interdépendances avec, toutefois, une concurrence très vive à la fois sur les productions existantes et sur celles à venir. L’exemple des véhicules électriques est, à ce titre, exemplaire avec des prises de position parfois brutales. Les surcapacités chinoises se heurtent aux volontés de développements locaux tant sur la construction de véhicules que de batteries. La réaction américaine a été très brutale avec un droit de douane de 100 % sur les véhicules électriques importés de Chine. La réplique américaine porte sur la définition des standards technologiques en tant que références qui feront le marché. La Maison Blanche ne veut pas laisser cela à Pékin alors que Xi Jinping le souhaite.
L’autre dimension est politique avec choix forts. Les pays développés sont bousculés et doivent définir leur propre espace de fonctionnement. Les relations de l’Union Européenne avec les États-Unis et avec la Chine doivent être redéfinies pour prendre en compte les choix politiques des Chinois et des Américains. C’est une nouvelle étape complexe qui n’est pas qu’économique puisque la défense de l’Europe est en jeu. Le sujet concerne aussi l’élargissement des BRICS ou encore l’émergence du « Sud Global » avec la volonté des Indiens de sortir le Sud de la dépendance aux pays développés et à la Chine.
Une mesure de ces bouleversements est la vente d’hydrocarbures russes qui s’est accrue vers l’Inde et la Chine, en dépit de l’embargo américain et européen. On est loin de la coordination et de la complémentarité du monde d’avant.
Occident et Sud global
Si le monde se morcelle, il y aura forcément des conséquences sur le marché du travail. Celui-ci deviendra moins global et les salariés reprendront une part de leur pouvoir de négociation. Avec le vieillissement de la population active, notamment en Europe, la problématique de l’emploi devient plus locale, nécessitant des mesures d’accompagnement. Autrement dit, la nouvelle configuration aura aussi des effets forts et durables sur les équilibres internes.
Le changement de paradigme est d’autant plus complexe qu’il y a un nécessaire engagement des pays de la planète à converger vers la neutralité carbone. Sur ce point, on ne peut plus réfléchir en termes d’optimisation globale : il est trop tard. Il faut prendre des mesures qui changent les comportements. Là encore, le rôle des gouvernements sera capital car le coût du changement est considérable. Il l’est dans l’adaptation pour suivre la trajectoire décarbonée, il l’est aussi dans la croissance manquée si la température continue de progresser au rythme trop rapide qui est le sien actuellement. Cela suggère une sorte de planificateur social pour caler les séquences de mise en œuvre de cette contrainte dans la durée.
Aujourd’hui la population vieillit dans les pays occidentaux, l’économie y est moins dynamique et il faut définir le moyen de conserver une autonomie de croissance pour satisfaire aux engagements pris. La gouvernance n’est plus assurée par l’optimisation économique mais par des choix politiques. C’est vrai à court terme, cela l’est encore davantage à moyen et long terme car la transition énergétique n’est pas discutable et l’on ne peut pas repousser le moment où il faudra vraiment de retrousser les manches. La tentation de laisser aux générations à venir le soin de faire le nécessaire n’a que trop duré.