Géopolitique

D’un choc à l’autre, le pétrole ne raconte jamais la même histoire

Créé le

19.03.2026

-

Mis à jour le

24.03.2026

Conséquence de la guerre en Iran, la fermeture du détroit d’Ormuz, passage maritime stratégique, laisse craindre un choc d’offre persistant et un renchérissement durable des prix de l’énergie. De quoi faire germer, en Europe, un scénario de stagflation. Mais, à moyen terme, on devrait assister à un regain du renouvelable.

La guerre en Iran a provoqué une envolée des prix du pétrole, qui a brièvement atteint 120 dollars le baril le 9 mars, avant de retomber aux alentours de 100 dollars le 23 mars, soit un niveau supérieur de 70 % à celui de début d’année. La crise actuelle présente des similitudes avec les chocs pétroliers des années 1970, tant par son origine géopolitique – il s’agit d’un choc d’offre exogène – que par les risques de dérapage de l’inflation qui en découlent. Dans ce type de choc, le spectre de la stagflation hante les investisseurs. Au niveau mondial, l’intensité pétrolière a chuté de plus de la moitié depuis les années 1970. Qui plus est, la crise énergétique se déroule dans une économie plus désindustrialisée et engagée dans la transition bas carbone, ce qui modifie la propagation du choc. Enfin, la cartographie des perdants et des gagnants a radicalement changé. L’impact macroéconomique et financier du choc énergétique dépendra naturellement de la durée de la guerre et de la fermeture du détroit d’Ormuz.

Une chose est néanmoins claire : un arrêt rapide des offensives américaines et israéliennes ne suffirait pas à faire baisser immédiatement les prix de l’énergie. Le détroit d’Ormuz ne rouvrirait que de façon graduelle. La normalisation de la production et de la circulation des navires dans ce détroit ne pourra être que progressive, le temps de sécuriser les lieux, de faire revenir les assureurs et de résorber les engorgements de tankers. Néanmoins, malgré l’incertitude, quelques lignes de force se dégagent.

Des chocs d’offre de nature différente

Dans les années 1970, les chocs pétroliers étaient liés à un rationnement volontaire de l’offre par l’OPEP, ce qui avait fait quadrupler le prix du baril. Aujourd’hui, comme en 2022, on observe également un choc d’offre, mais cette fois-ci, il est lié à des conflits (Ukraine, Iran) perturbant l’approvisionnement en énergie fossile. De plus, comme en 2022, la crise actuelle touche davantage le gaz que le pétrole et ses effets se font sentir sur l’électricité. L’intensité énergétique a certes diminué de moitié depuis les années 1970, mais la fermeture quasi totale du détroit d’Ormuz, si elle dure, pourrait impacter très significativement les coûts de nombreux approvisionnements (engrais, alimentation) et amplifier l’effet direct du renchérissement des coûts de l’énergie.

Un point commun : la fragilité de l’Europe

Comme dans les années 1970, l’Europe reste néanmoins le grand perdant en raison de sa forte dépendance aux importations et de l’inflation importée, qui pèsera inévitablement sur la croissance du continent. En 2022, l’Europe a subi un bond des prix du gaz (jusqu’à 350 €/MWh).

En 2026, le choc est certes important, mais de moindre ampleur (+65 %, avec une stabilisation à environ 60 €/MW à la mi-mars). Le renchérissement de l’électricité pèsera néanmoins sur la compétitivité industrielle et se produit au moment même où l’Europe doit commencer à reconstituer ses stocks de gaz, en vue de l’hiver prochain.

L’une des grandes différences avec les années 1970 est que l’Europe dispose désormais de banques centrales indépendantes et crédibles sur l’inflation ; il n’y a pas de raison de voir les anticipations d’inflation déraper comme alors. Toutefois, la facture sociale sera lourde : la hausse des prix de l’énergie accroît les inégalités et peut exacerber les tensions sociales et la fragmentation politique. À cet égard, les négociations salariales en Europe seront suivies de près.

Les États-Unis : le bouclier exportateur

Dans les années 1970, les États-Unis étaient un grand importateur de pétrole. Il en avait résulté une forte inflation et l’économie était tombée en récession. La Réserve fédérale a été conduite à durcir brutalement sa politique monétaire, à la fin des années 1970, sous Volcker, pour enrayer l’inflation. Aujourd’hui, les États-Unis sont devenus exportateurs nets de gaz et de produits pétroliers, ce qui les place en bien meilleure position face aux chocs sur l’offre mondiale enregistrés cette année.

Comme en 1973-79, les hausses de prix de l’énergie alimenteront l’inflation et pèseront certes sur le pouvoir d’achat (via un impact significatif sur les prix à la pompe), mais les revenus supplémentaires du secteur énergétique et les coûts de l’énergie, plus bas que ceux de l’Europe, améliorent parallèlement la compétitivité industrielle par rapport à la zone euro. En ce sens, le choc actuel ressemble davantage à un transfert de richesse de l’Europe vers les États-Unis (et certains producteurs) qu’à un choc symétrique pour les pays du G7, comme dans les années 1970.

Une situation très contrastée pour les pays émergents

Dans les années 1970, la flambée des prix du pétrole avait lourdement pénalisé de nombreux pays importateurs émergents et en développement (déficits courants, endettement, dépendance aux financements extérieurs), tandis que les exportateurs du Golfe avaient bénéficié d’une manne financière. Les pays émergents importateurs d’hydrocarbures subissent un renchérissement brutal de leur facture énergétique, ce qui pèse sur leurs devises, l’inflation alimentaire et la stabilité sociale. L’une des grandes différences est que les pays producteurs du Golfe sont aujourd’hui touchés de plein fouet par la guerre, avec des destructions de capacités de production. Les conséquences économiques et financières pour la région seront lourdes, mais il est encore difficile de les évaluer.

À court terme, un policy mix
en question face au risque
de stagflation

Le risque de stagflation apparaît aujourd’hui particulièrement élevé en Europe, alors qu’il demeure très limité aux États-Unis. Dans la zone euro, le nouveau choc énergétique intervient dans un contexte de croissance encore faible, de forte dépendance aux importations d’hydrocarbures, de coûts de l’énergie structurellement élevés, ce qui combine pression inflationniste et affaiblissement de l’activité. À l’inverse, les États-Unis bénéficient d’une position énergétique beaucoup plus favorable et d’un potentiel de croissance plus élevé.

En outre, l’Europe aborde ce nouveau choc énergétique avec des déficits plus élevés et des taux d’intérêt plus importants, ce qui réduit drastiquement sa capacité à mettre en œuvre des plans de soutien massifs similaires à ceux de 2022 (environ 3 % du PIB). La question du mix de politiques ne se pose pas de la même façon de part et d’autre de l’Atlantique : si la Fed partage avec la BCE un dilemme de politique monétaire, celui-ci est moindre aux États-Unis. En outre, l’économie américaine bénéficie d’une rente énergétique et d’instruments budgétaires (crédits d’impôt, subventions, taxes éventuelles sur les superprofits) qui lui permettront de soutenir directement les ménages, alors que la zone euro cumule un choc d’offre, des contraintes budgétaires et le risque de devoir mener une politique monétaire plus stricte, pour ancrer les anticipations d’inflation.

À moyen terme, cette crise peut néanmoins être un accélérateur de la transition

La crise énergétique actuelle peut être vue, du point de vue européen, comme une opportunité stratégique pour accélérer à la fois la décarbonation et la souveraineté énergétique : sous l’effet des chocs de prix, la part des renouvelables dans la consommation énergétique de l’UE progresse déjà pour atteindre environ un quart de l’énergie finale et près de la moitié de l’électricité en 2023, tandis que le plan REPowerEU et les contributions nationales rehaussent désormais l’ambition à environ 45 % de renouvelables dans l’énergie et plus de 60-65 % dans l’électricité à l’horizon 2030, impliquant un triplement du solaire et un doublement de l’éolien par rapport à 2022.

En parallèle, la nouvelle stratégie européenne pour les petits réacteurs modulaires (SMR) vise à mettre en service les premiers projets dès le début des années 2030, dans le cadre d’un programme nucléaire qui mobilise plusieurs centaines de milliards d’euros d’ici 2050.

Dans cette perspective, la crise actuelle peut être l’équivalent, pour la transition énergétique, de ce que furent les chocs pétroliers pour la sécurité énergétique : un « moment de vérité » qui justifie des changements structurels. Elle crée une fenêtre pour accélérer la décarbonation à condition de ne pas neutraliser ce signal par une fuite en avant budgétaire dans des subventions aux carburants et à l’électricité carbonée, mais au contraire de réorienter l’effort public vers la protection ciblée et les investissements bas-carbone. C’est ce basculement – des subventions de consommation fossile vers le financement de la transition et un soutien social bien ciblé – qui permettront de concilier acceptabilité, soutenabilité budgétaire et efficacité climatique.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº915