Pourquoi le Haut-Commissariat à l’enfance a-t-il été créé et quelles sont aujourd’hui ses principales ambitions ?
Créé en février 2025, le Haut-Commissariat à l’enfance a pour ambition de décloisonner les politiques publiques concernant les enfants. Jusqu’alors, les initiatives étaient organisées par administration et selon les différents pans de la vie d’un enfant (éducation, santé, justice, solidarité), plutôt qu’autour de ses besoins réels et globaux. Chaque institution regardait l’enfant à travers son propre prisme : l’élève pour l’Éducation nationale, le patient pour la santé, l’usager pour les services sociaux.
Mon ambition est de replacer l’enfant au centre et d’assurer une véritable coordination interministérielle et pluridisciplinaire. Cette approche repose sur trois priorités. La première concerne la protection : lutter contre toutes les formes de violences faites aux enfants : contre la pédocriminalité, contre le harcèlement, etc.
La deuxième repose sur la prévention. Il faut promouvoir des politiques qui agissent dès le plus jeune âge sur la santé, l’alimentation, le développement cognitif, le numérique ou encore l’environnement de vie. L’objectif est de construire une société plus favorable aux enfants à travers l’ensemble des politiques publiques.
Enfin, l’accompagnement est indispensable. Il est important de développer une culture commune entre tous les professionnels de l’enfance et de la petite enfance, de mieux soutenir les parents dans leur rôle éducatif et de renforcer la participation des enfants eux-mêmes aux décisions qui les concernent.
Concrètement, quelles ont été vos principales réalisations depuis votre prise de fonction ?
Le premier chantier concerne la protection des mineurs. Nous avons travaillé au renforcement des dispositifs de contrôle et de vérification des antécédents des professionnels au contact des enfants, avec un objectif simple mais essentiel : éviter que des personnes condamnées puissent exercer auprès d’eux. L’attestation d’honorabilité a été généralisée sur l’ensemble du territoire pour les professionnels de la petite enfance, de la protection de l’enfance, les assistants maternels et, plus récemment, les candidats à l’adoption.
Mais, pour aller plus loin, un projet de loi relatif à la protection des enfants vise à empêcher toute personne ayant des antécédents de travailler au contact des enfants, que ce soit dans le public ou dans le privé.
Nous avons également avancé sur les enjeux de l’aide sociale à l’enfance, grâce à de nouvelles évolutions législatives. Ainsi, un avocat est désormais aux côtés des enfants entendus ou accompagnés par le juge des enfants.
Le numérique constitue notre deuxième axe de bataille. La montée des risques liés à la pédocriminalité en ligne, à l’exposition précoce à la pornographie ou encore aux mécanismes de captation de l’attention impose une réponse publique forte. Le Haut-Commissariat porte une vision équilibrée. Il ne s’agit pas d’être opposé à la technologie, mais de promouvoir un numérique conçu pour respecter les besoins spécifiques des enfants, protéger leur développement et préserver leur autonomie cognitive. Nous avons ainsi porté plusieurs mesures fortes, comme l’interdiction des réseaux sociaux aux moins de 15 ans, dont l’adoption est aujourd’hui en bonne voie.
Le troisième pilier est celui de la prévention. Cela passe par le soutien aux victimes, la lutte contre les violences, le harcèlement et l’inceste, mais aussi par le renforcement de dispositifs essentiels comme le numéro 119 Enfance en danger ou le numéro 116 000, dédié aux enfants disparus. On compte 40 000 enfants qui disparaissent chaque année, principalement dans le cadre d’enlèvements intra-familiaux. L’ambition est d’agir en amont, plutôt que de réparer les conséquences des difficultés une fois qu’elles sont installées.
Enfin, l’un des développements les plus prometteurs concerne l’implication croissante des entreprises, des investisseurs et du secteur financier. Nous défendons l’idée que le capital humain, en particulier les enfants qui sont notre avenir, constitue un actif stratégique pour la société. Comme les enjeux environnementaux ont progressivement trouvé leur place dans les décisions économiques, nous souhaitons que l’impact des activités économiques sur les enfants devienne un critère davantage pris en compte dans les stratégies d’investissement et de création de valeur.
Quel regard portez-vous justement sur le secteur financier au regard de ces sujets ?
Les acteurs de la finance ont largement déployé des métriques pour évaluer leurs risques environnementaux, en particulier leur impact carbone, mais pour le moment ils n’évaluent pas l’impact enfance.
Par exemple, le détenteur d’un contrat d’assurance-vie ne sait pas s’il finance, à travers ce placement, une économie numérique prédatrice qui dégrade la santé mentale des enfants. Les grands-parents qui mettent de l’argent de côté pour leurs petits-enfants ne savent pas s’ils financent un urbanisme « no kids », etc. Et, il y a une raison à cela : il n’existe aujourd’hui aucun indicateur en la matière, et c’est bien là le problème.
L’enjeu est donc de donner aux acteurs du monde financier une lisibilité bien plus forte, à l’instar de ce qu’a apporté l’empreinte carbone. Les événements récents ont replacé l’enfance au cœur du débat public. Il y a un véritable momentum autour de leur protection parce que les enfants se trouvent précisément à la croisée de trois grandes transitions majeures : la transition environnementale, dont ils sont les premières victimes ; la transition technologique et numérique, avec l’irruption de l’IA et tout ce qu’elle soulève ; et la transition démographique. On ne peut pas déplorer l’effondrement de la natalité sans commencer par protéger ceux qui sont déjà là. Le secteur financier a donc tout intérêt à mieux mesurer cet enjeu. Nous assistons à une phase de judiciarisation qui s’accélère, comme le montre la récente condamnation par l’Union européenne de Temu à 200 millions d’euros d’amende pour avoir vendu notamment des jouets pour bébés défectueux.
La question que chaque acteur économique doit désormais se poser est donc la suivante : quel est mon impact sur l’enfance ? Puis-je le mesurer ? Quels sont les risques encourus ? Existe-t-il des indicateurs clés de performance ? Quelles transformations cela implique-t-il ? Faut-il se défaire de certains actifs ou, au contraire, en soutenir d’autres ?
Avez-vous déjà travaillé sur le détail de ces indicateurs « impact enfance » que vous préconisez ?
Nous y travaillons actuellement, selon une logique de qualification progressive du risque. L’étape la plus facile consiste à écarter les activités dont les effets délétères sont déjà objectivés, notamment en matière de santé mentale. C’est le cas, en particulier, de certains réseaux sociaux. Dans le secteur technologique, la notion de safe by design fournit à cet égard une grille de lecture intéressante : un produit ou un service a-t-il été conçu, ou non, en intégrant la spécificité du mineur ? À défaut, un risque existe de facto. À partir de là, un scoring peut être élaboré puis évalué afin d’estimer la sinistralité potentielle ou, à tout le moins, le degré d’exposition au risque. L’analyse peut toutefois aller plus loin.
Sur l’enfance, certains repères sont déjà établis. Les cinq premières années sont déterminantes pour le développement du cerveau d’un enfant. Cela confère à cette période un caractère décisif, qu’il s’agisse du développement cognitif, de la motricité fine ou du capital santé. D’autres transitions structurantes doivent également être prises en compte, comme le passage de l’école primaire au collège, souvent associé à l’arrivée du premier smartphone et à l’entrée plus intense dans le numérique. Dès lors, la question devient aussi industrielle : faut-il soutenir le développement d’outils ou d’équipements conçus pour mieux protéger les mineurs, qu’il s’agisse des terminaux, des opérateurs ou des services ?
Cela pose donc la question du choix explicite des financements ou des stratégies commerciales qui doivent mieux prendre en compte la dimension enfance. Il est déjà à l’œuvre dans certains secteurs. L’hôtellerie-restauration apparaît, de ce point de vue, comme l’un des domaines les plus avancés, précisément parce qu’elle s’adresse à cette clientèle et en mesure les enjeux. À l’inverse, l’essor d’offres « no kids » n’est pas compatible avec cette dimension. Elles sont même, à mon sens, contraires à la loi et s’apparentent à de la discrimination. En réponse à cette dynamique, nous avons par exemple créé un label, « Le Choix des familles », destiné à valoriser les établissements qui favorisent l’accueil des familles et des jeunes enfants, en particulier dans la restauration et, plus largement, dans le secteur culturel.
Les fonds de partage, les initiatives déjà lancées par des acteurs comme Raise, AXA ou BNP Paribas, ainsi que les stratégies d’investissement intégrant par exemple les Objectifs de développement durable des Nations unies, constituent-ils les prémices d’une véritable finance de l’enfance et, surtout, que faudrait-il faire de plus ?
Effectivement, des initiatives existent déjà et on peut donc parler de premiers jalons. Mais nous arrivons aujourd’hui à un tournant. L’enjeu n’est plus seulement de sensibiliser ou de redistribuer une partie de la valeur créée, mais de structurer de véritables offres financières orientées vers l’enfance. Autrement dit, de passer d’initiatives encore dispersées à une logique de marché plus lisible, plus assumée et plus ambitieuse.
La finance a su développer des stratégies dédiées à la transition écologique, à la souveraineté énergétique ou, plus récemment, à la défense.
Demain, elle devra être capable d’identifier et de financer les activités qui contribuent concrètement au développement des enfants. C’est précisément l’ambition des futurs indicateurs « impact enfance » : offrir une grille de lecture qui permette à la fois d’orienter les investissements et de mieux mesurer les risques comme les opportunités.
C’est d’autant plus important que, dans un pays où l’épargne est abondante, parents et grands-parents mettent chaque année des milliards d’euros de côté pour leurs enfants et petits-enfants, sans toujours savoir quel monde cette épargne contribue à financer. Un produit comme le PEAC (Plan d’Épargne Avenir Climat) n’a pas trouvé son marché à un instant donné, mais cela ne signifie pas qu’il ne répond à aucun besoin. De la même manière, l’ouverture de dispositifs d’épargne retraite à des mineurs allait dans le sens d’une logique de transmission de long terme. La vraie question, désormais, est donc la suivante : comment mobiliser cette épargne pour qu’elle serve réellement la cause même pour laquelle elle est constituée, c’est-à-dire l’avenir des enfants ?
Il y a en réalité tout un retard à combler. Les questions environnementales sont aujourd’hui mieux intégrées parce que des données existent, que des métriques ont été construites et qu’une culture du pilotage s’est installée. Sur l’enfance, nous n’en sommes pas encore là. Pourtant, vouloir protéger la planète sans se demander pour qui on le fait revient à manquer une partie essentielle du sujet. Protéger une planète sans enfants en bonne santé mentale et physique n’a pas de sens.
Quelles priorités recommanderiez-vous aujourd’hui aux investisseurs et aux entreprises qui veulent intégrer concrètement l’enjeu de l’enfance dans leur stratégie ?
La question de l’enfance a trop longtemps été renvoyée à la seule sphère privée et familiale, comme si elle échappait à la responsabilité des entreprises et des investisseurs. C’est une erreur profonde. Les banques centrales elles-mêmes reconnaissent désormais que le risque démographique constitue un enjeu majeur pour la croissance et la prospérité. Or l’enfance, en tant qu’actif stratégique, reste aujourd’hui largement sous-évaluée.
C’est particulièrement vrai face à ce qu’il faut appeler l’économie de l’attention. Il ne s’agit pas de condamner le numérique dans son ensemble, mais de regarder lucidement une catégorie de produits et de services conçus pour capter l’engagement à travers le modèle de la donnée et du cognitif, parfois au moyen de dark patterns particulièrement délétères. Dès lors, il ne s’agit plus seulement d’une question philanthropique ou d’un sujet cantonné aux directions RSE ou ISR. C’est une lecture stratégique du risque, qui doit remonter au niveau du comité exécutif.
La première étape consistera donc à créer des outils de mesure et de screening, avec ces indicateurs « impact enfance ». La suivante sera de bâtir de véritables stratégies d’investissement multisectorielles autour de l’enfance : prévention, santé, éducation, parentalité, protection numérique. Il faut garder ensemble les deux dimensions à savoir d’un côté l’engagement philanthropique, et de l’autre une logique d’investissement classique, stratégique et rentable. Investir dans des secteurs liés à l’enfance n’exclut ni la performance ni le retour sur investissement. Comme les premiers fonds environnementaux l’ont montré en leur temps, l’enjeu est bien de conjuguer impact et création de valeur.
Propos recueillis par Audrey Spy