L’utilité très incertaine des nouvelles hausses des taux directeurs de la BCE

Créé le

11.09.2026

Face au rebond de l’inflation, essentiellement sous l’effet du choc énergétique, la BCE a relevé ses taux directeurs de 25 points de base. Une décision qui interroge. Avec une inflation hors énergie proche de l’objectif, des salaires modérés et une croissance fragile, ce resserrement monétaire semble davantage répondre à un impératif de crédibilité qu’à une véritable nécessité économique.

Lors de la réunion de politique monétaire du 10 septembre 2026, la BCE a décidé d’augmenter ses taux directeurs de 25 points de base. Cette hausse suit, après une pause, une augmentation de même ampleur qui avait été actée au cours d’une réunion précédente du 11 juin par le conseil des gouverneurs.

Cette décision est présentée par la BCE comme une réponse à la hausse récente de l’inflation, dont les projections à moyen terme restent aussi un peu supérieures à l’objectif. Toutefois, les caractéristiques particulières de cette poussée inflationniste conduisent à s’interroger sur l’efficacité d’une hausse des taux d’intérêt pour la contrer.

Une hausse de l’inflation entièrement due aux prix de l’énergie

L’inflation annuelle de la zone euro a légèrement augmenté en août 2026, à 3,2 %, après 3 % en juillet et 2,8 % en juin, et est ainsi retournée à la situation du mois de mai. Cette inflation est bien supérieure à l’objectif de la BCE.

Elle est toutefois entièrement due à l’accélération de l’augmentation annuelle des prix de l’énergie de la zone euro, à 14,3 % en août après 10,3 % en juillet et 8,6 % en juin. L’inflation hors énergie de la zone euro est restée inchangée à 2,2 % en août comme en juillet et en juin, et est presque égale à l’objectif de la BCE. La hausse annuelle des prix de l’alimentation reste très modérée à 1,2 % en août, tout comme celle des prix des biens industriels hors énergie à1,2 % également. L’inflation sous jacente est même en très légère baisse au mois d’août, comparée à l’estimation de juillet.

Une absence d’effets de second tour confortée par la modération salariale

Une hausse des taux directeurs de la BCE serait évidemment inefficace pour lutter contre l’augmentation des prix de l’énergie, due au conflit. Les conditions d’un retour à la liberté de navigation sur le détroit d’Ormuz sont indépendantes de la politique monétaire des pays acheteurs d’hydrocarbures.

La BCE craint toutefois que la poussée inflationniste due aux prix de l’énergie soit amplifiée par des effets de second tour. Un phénomène par lequel, en réaction à l’inflation en hausse, les travailleurs réclameraient et obtiendraient des revalorisations de salaires qui seraient répercutées ensuite par les entreprises sous forme d’augmentations de prix, ce qui renforcerait l’inflation. Cet effet de second tour pourrait être entrenu aussi par une forte hausse des prix de vente des entreprises en réaction à l’augmentation de leurs coûts énergétiques.

Jusqu’à présent, la grande modération de l’inflation hors énergie et de ses composantes montre qu’il est difficile de déceler de tels effets de second tour.

Les hausses des salaires négociés, observées ou prospectives, sont aussi rassurantes. La croissance annuelle des salaires négociés a diminué au second trimestre 2026, à 2,44 % après 2,56 % au trimestre précédent et 2,91 % au quatrième trimestre 2025.

Les données du suivi prospectif des salaires négociés de la zone euro montrent également, aux dires mêmes de la BCE, une bonne stabilité de leurs tensions jusqu’au premier trimestre de l’année prochaine avec alors une croissance annuelle de 2,7 %1.

Les anticipations d’inflation encore sous contrôle

Les résultats de l’enquête de juillet montrent une stabilisation ou une très légère diminution des anticipations d’inflation par les consommateurs de la zone euro à l’horizon de 12 mois, 3 ans et 5 ans2. Il semble donc peu urgent d’essayer de réduire les projections d’inflation du public par des mesures de politique monétaire.

La croissance annuelle du PIB réel de la zone euro a bien résisté, à 1 % au second trimestre après 0,5 % pour la période précédente.

Cela peut encourager la BCE à remonter ses taux en dissipant les craintes d’un impact trop récessif sur l’activité réelle. Toutefois cette croissance réelle reste réduite, et est loin d’indiquer une surchauffe de la demande potentiellement inflationniste qui nécessiterait d’être ralentie par une hausse des taux d’intérêt. La dynamique de la croissance pour les trimestres suivants est encore incertaine, vu la forte croissance des prix des carburants et du gaz. L’acquis de croissance pour l’ensemble de 2026 s’élève à 0,638 %. Il s’agit de la croissance annuelle qui serait mesurée pour l’ensemble de l’année si le PIB réel stagnait aux 3e et 4e trimestres, soit un niveau très limité.

L’hétérogénéité de la croissance s’avère aussi très forte entre pays de la zone euro, avec certains très à la traîne. La croissance annuelle du PIB réel au 2e trimestre 2026 a ainsi été de 2,7 % en Espagne, 2,5 % au Portugal, 1,5 % aux Pays-Bas, 1 % en Allemagne et en Italie, 0,5 % en France, 0,4 % en Autriche.

Un impact déjà restrictif de la hausse des taux longs

Même si la BCE voulait vraiment réduire la demande par une hausse du coût du crédit, augmenter ses taux directeurs serait inutile. En effet, les taux longs ont déjà fortement augmenté au cours des semaines récentes. Ceux sur les obligations souveraines ont augmenté pour plusieurs raisons. Les investisseurs essaient de protéger le pouvoir d’achat de leur épargne contre la hausse de l’inflation due à l’augmentation des prix de l’énergie. Les émissions d’obligations publiques et privées sont en forte hausse à l’échelle internationale. La crise énergétique fragilise les finances publiques et augmente ainsi le risque inhérent aux emprunts souverains. Ce phénomène entraîne alors une hausse des taux du crédit à long terme pour les investissements résidentiels et des entreprises.

Pourquoi alors avoir augmenté quand même les taux directeurs ?

Un examen rationnel de la situation montre qu’il est peu nécessaire de resserrer la politique monétaire. Mais la BCE les a quand même augmentés. C’est plutôt une mesure de communication, d’autoprotection et de préservation de la crédibilité, sans vraie justification économique. La BCE souhaite éviter d’être accusée de rester sans réaction contre une inflation en hausse, même si ses causes sont en réalité hors de portée de la politique monétaire.

La BCE va sûrement continuer à affirmer qu’augmenter les taux directeurs permet de réduire les projections autoréalisantes d’inflation formulées par les ménages et les entreprises. Cela permettrait d’éviter que pour se prémunir contre une inflation projetée, les ménages exigent des hausses de salaires et les entreprises augmentent leurs tarifs, provoquant ainsi les hausses de prix craintes au départ. Bien que les recherches scientifiques soient loin de confirmer qu’il y ait un impact significatif de la politique monétaire sur les projections d’inflation formulées par le public, la BCE est attachée à ce narratif.

Aucune communication sur l’orientation ultérieure de la politique monétaire

Au vu de cette situation qui rend déjà difficile d’argumenter en faveur d’une hausse des taux, il est logique que la BCE évite tout préengagement sur des hausses futures. C’est donc une stratégie cohérente avec une situation internationale aussi chaotique.

La BCE maintient son approche de décider réunion par réunion en fonction de l’évolution des données disponibles.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº920
Notes :
1 BCE, « L’outil de suivi des salaires de la BCE s’établit à 2,7 % au premier trimestre 2027, indiquant des tensions stables sur les salaires négociés », communiqué de presse du 29 juillet 2026.
2 BCE, « Inflation Perceptions and Expectations » : https://www.ecb.europa.eu/stats/ecb_surveys/consumer_exp_survey/results/html/inflation_results.fr.html