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Rencontre avec... Dante Disparte, directeur de la stratégie et de la politique mondiale, Circle

« Notre monnaie électronique est une partie intégrante du système de paiement »

Créé le

10.03.2023

-

Mis à jour le

23.03.2023

Dans le sillage de la faillite de la Silicon Valley Bank, le « cryptostable » émis par Circle a décroché avant de retrouver sa parité avec le dollar. Dante Disparte, directeur de la stratégie et de la politique mondiale de Circle, répond sans détour aux questions de Revue Banque.

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Avant de rejoindre Circle à Boston, vous avez été l’un des dirigeants de Diem, qui chapeautait le projet de cryptomonnaie Libra de Facebook, et le président-fondateur de Risk Cooperative, société de courtage en assurances et de gestion des risques. Qu’est-ce qui vous a amené chez Circle ?

Je suis venu au monde de la cryptomonnaie et de la blockchain par la voie de la gestion des risques et de la sécurité nationale et internationale. Ma carrière a commencé comme entrepreneur dans la gestion des risques et comme membre de l’Agence fédérale de gestion des urgences américaine (FEMA). Au niveau global, le système de paiement n’a pas connu d’innovation depuis 50 ans. Si chaque téléphone mobile dans le monde pouvait devenir un point de paiement bien réglementé et permettre partout sur la planète la transmission d’argent, ce serait une évolution très importante de notre système financier. Cela apporterait beaucoup de bénéfices sociaux contre la pauvreté. Je faisais partie de l’ancien projet Libra, la cryptomonnaie de Facebook, dont la vision originale m’a attiré. Libra, même si cela n’a pas abouti, a changé le monde. Après Libra, la réglementation européenne MiCA (Market in Crypto-Assets) a été accélérée. La plupart des banques centrales ont commencé leurs expérimentations avec les monnaies numériques de banque centrale (MNBC). Une société comme Circle montre qu’il peut y avoir des innovateurs responsables dans ce domaine avec plein de croissance sans poser de risque au système financier. Au contraire, nous faisons partie de ce système et avons noué des partenariats étroits avec les banques et les autres sociétés dans l’industrie.

Quelle est la principale innovation de Circle ?

Cette année est notre dixième année d’opération. Circle a été fondé à Boston en 2013, mais notre siège social, c’est Internet. Nos activités suivent les mêmes réglementations aux États-Unis que les grandes compagnies de paiement comme PayPal, Stripe ou Apple Pay. Notre innovation principale est une monnaie numérique adossée au dollar américain, l’USD Coin (USDC). Cette année est très importante pour nous, parce que c’est aussi le cinquième anniversaire de l’USDC. L’USDC est vraiment une innovation de paiement sur Internet. Aujourd’hui, la plupart des paiements que nous utilisons, que ce soit une carte de crédit, un virement ou un transfert international, sont basés sur les anciennes technologies et il n’y a pas beaucoup d’interopérabilité entre les divers réseaux de paiement ou les réseaux bancaires. L’innovation de l’USDC est de permettre les transferts d’argent au niveau global avec la facilité de l’Internet.

L’USDC est-il si « stable » que cela ?

À vrai dire, nous n’aimons pas le terme « stablecoin », car notre activité relève plutôt de la monnaie électronique. Dans le domaine des stablecoins, l’année dernière déjà a été riche d’enseignements, principalement avec la faillite totale du stablecoin algorithmique Terra Luna (UST) et les difficultés des autres stablecoins en circulation. Notre innovation est différente, car elle doit pouvoir être utilisée tous les jours comme une vraie monnaie numérique et comme une partie intégrante du système de paiement. Par exemple, l’ONU utilise l’USDC pour livrer l’assistance humanitaire aux réfugiés ukrainiens. Aucun autre crypto-actif n’est utilisé de cette façon. Nous bénéficions aussi de l’intégration au système bancaire traditionnel, les sociétés de paiement comme Visa, Mastercard ou MoneyGram utilisent l’USDC pour une partie de leurs activités de paiement. Aujourd’hui, si vous prenez la plupart des crypto-actifs, y compris les stablecoins, ils n’offrent pas cette intégration au système financier traditionnel.

Comment fonctionne votre modèle full-reserve ?

C’est une question clé. C’est un modèle de gestion de risque beaucoup plus prudent que celui des banques traditionnelles. Ce modèle garantit un équilibre entre les USDC en circulation et notre réserve financière. Aujourd’hui, la composition de la réserve est d’environ 20 % de liquidités en dollars placées dans les banques américaines et 80 % en bons du Trésor américain de moins de 90 jours. Chaque USDC en circulation garde toujours l’équilibre financier et est remboursable, à tout moment, sur une base 1:1 en dollars américains. Aujourd’hui, nous travaillons avec BlackRock et nous avons commencé à investir dans le Circle Reserve Fund pour gérer une partie des réserves de l’USDC.

L’USDC concurrence-t-il le projet de dollar numérique de banque centrale ?

Avant le lancement de Libra, la plupart des banques centrales ont commencé des expérimentations de monnaies numériques de banque centrale. Mais la réalité est que la plupart de ces projets en sont toujours à un stade expérimental, à l’exception de la Chine. Aucun pays occidental n’a lancé de monnaie numérique de banque centrale. Nellie Liang, sous-secrétaire au Trésor pour les Finances, vient juste de déclarer devant l’Atlantic Council que, même si les États-Unis veulent lancer un dollar digital, ils n’auront pas le droit de le faire sans l’aval du Congrès américain. La grande différence avec la MNBC est donc le fait que l’USDC est opérationnel dès aujourd’hui. Nous bénéficions de plus de 43 milliards de dollars d’USDC en circulation et il est déjà intégré au niveau de l’Internet. Nous avons un réseau de plus de 190 pays où les paiements en USDC sont acceptés dans les porte-monnaie électroniques.

Sur le plan technologique, il y a aussi une différence de taille. La décision des banques centrales de lancer une expérimentation dans le temps n’est pas concurrentielle avec l’économie basée sur Internet. Les banques centrales vont préférer des technologies fermées et des réseaux de paiement fermés, c’est pour cela que la plupart des projets de MNBC imposeront des limites de bilan pour chaque utilisateur parce qu’elles ont peur que les monnaies numériques gouvernementales soient en concurrence avec les bilans de banques traditionnelles.

Envisagez-vous de demander une licence bancaire américaine ?

En 2021, nous avons sérieusement envisagé de devenir une banque. Aujourd’hui, nous sommes dans une petite crise institutionnelle aux États-Unis. Circle est réglementé au niveau des États et a des licences de transmission d’argent à travers tout le pays. Nous étions parmi les premiers à obtenir la licence de transmission d’argent de New York. Nous faisons aussi partie de FinCEN sur le blanchiment d’argent. Nous sommes très réglementés aux États-Unis, mais il manque une licence nationale pour les activités de paiements, comme en Europe avec la licence d’émission de monnaie électronique. On attend donc que le législateur du Congrès adopte de nouvelles lois permettant aux acteurs comme Circle ou PayPal d’avoir une licence nationale. Nous ne sommes plus sur la trajectoire de devenir une banque, mais nous avons noué de vrais partenariats avec des grandes banques américaines et internationales.

Vous avez annoncé en décembre l’annulation de la fusion à 9 milliards de dollars avec SPAC Concord Acquisition Corp. ainsi que du projet d’introduction en bourse. Est-ce définitif ?

L’année dernière, nous étions dans une société d’acquisition à vocation spécifique qui était pour nous une opportunité de devenir public. Nous avons décidé de rester privé pour l’instant, mais notre vision est toujours de devenir une société publique cotée en bourse aux États-Unis. Cela fait partie de notre stratégie. En attendant, nous nous concentrons sur notre expansion. Circle est devenu rentable et en ce moment en pleine phase de croissance. Cette année, nous sommes en mesure de nous développer aux États-Unis, mais aussi d’investir hors des États-Unis et d’entrer sur de nouveaux marchés. Pour nous, chaque personne dotée d’un téléphone mobile devrait aussi avoir un porte-monnaie numérique. C’est notre vision cette année : avoir beaucoup plus d’intégration dans le système de paiement traditionnel et au niveau mondial. Fin 2022, nous avons fait un investissement à Singapour où nous avons obtenu une licence de société de paiement de l’Autorité monétaire de Singapour (AMS). Nous regardons aussi toutes les activités de l’autre côté de l’Atlantique.

L’Euro Coin (EUROC) a, lui, été lancé fin juin 2022 pour les investisseurs institutionnels. Quelles sont vos ambitions en Europe ?

Notre siège social européen se situe en Irlande. Depuis 2019, le marché européen est dans l’attente de la nouvelle réglementation des crypto-actifs, avec MiCA. Aujourd’hui, Circle est bien positionné pour investir en Europe. Nous avons lancé au niveau expérimental l’Eurocoin, en partant de zéro en 2022, et souhaitons importer ce modèle dans une structure européenne qui serve les besoins en Europe. Pour l’instant, les réserves de l’EUROC sont détenues aux États-Unis et non en Europe, mais c’est provisoire. Comme les autres opérateurs de l’industrie, nous sommes dans l’attente des résultats de MiCA. Notre modèle est celui d’un grossiste financier. Nos clients sont des entreprises qui permettent la circulation de l’euro numérique. Notre vision est d’ouvrir le marché en Europe en partenariat avec les acteurs européens qui, pour l’instant, attendent le passage de MiCA.

Restez-vous confiants dans l’avenir des crypto-actifs malgré la pression réglementaire croissante sur les cryptomonnaies et sur le web 3 aux États-Unis ?

La crise des cryptos en 2022 est un peu comme la crise financière de 2008. Après la crise de 2008, on a eu des réglementations étendues des institutions bancaires avec la loi Dodd-Frank. À mon avis, on est dans la même situation aujourd’hui avec les cryptos. Il y a aussi un lien entre les banques centrales et leurs projets de MNBC et l’accélération des réglementations des actifs cryptonumériques. Maintenant, par exemple, un de nos plus grands concurrents aux États-Unis (Binance, ndlr) a perdu le permis d’émettre son stablecoin à cause du Département des services financiers de New York (NYDFS). Mais Circle est bien positionné pour être gagnant dans ce marché.

Ne craignez-vous pas que les USDC soient eux aussi considérés comme des titres non enregistrés par la Securities and Exchange Commission et puissent être bannis ?

C’est une possibilité, certaines sociétés de stablecoins ayant reçu des lettres allant dans ce sens. Mais la définition de l’USDC aux États-Unis est vraiment claire au plan légal et au niveau des États. Il s’agit de monnaie électronique comme en Europe. L’utilisation de l’USDC et sa valorisation est toujours d’un ratio de 1 pour 1 et les personnes l’utilisent comme un système de paiement sans aucune attente de profit financier. L’USDC devrait donc passer le test.

À mon avis, on est protégé : depuis le début de notre activité, il y a dix ans, nous avons toujours suivi un chemin réglementé basé sur la confiance, non seulement avec les partenaires publics, mais aussi avec les grandes entreprises, comme l’illustre notre partenariat avec les Nations unies ou avec des grandes sociétés comme MoneyGram. Avant de conclure ces partenariats ou d’intégrer l’USDC dans leurs systèmes, ces partenaires veulent s’assurer que nous ne faisons pas l’objet de menace réglementaire et que nous avons une bonne gouvernance.

J’ai rejoint Circle en avril 2021. À l’époque, nous étions moins de 200 employés, nous sommes aujourd’hui près de 1 000 personnes aux États-Unis et dans 12 pays. Nous n’avons pas de concurrent sérieux dans le secteur des stablecoins. À notre avis, nous devrions davantage être régulés par le département du Trésor et la Fed, car notre activité est plutôt une activité bancaire et de paiement.

À retrouver dans la revue
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Revue Banque Nº879
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