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L’Interview de... Béatrice Kosowski, présidente, IBM France, avec Jean-Philippe Desbiolles, Managing Director services financiers & Generative AI Europe Leader, IBM France

« L’enjeu pour les banques
est patrimonial : c’est le legacy »

Créé le

22.02.2024

-

Mis à jour le

07.03.2024

International Business Machines Corporation :
son nom a plus d’un siècle, sa réorganisation à peine deux ans. IBM travaille
« en partenariat avec plus
de 90 des plus grandes banques mondiales », indique son site. Béatrice Kosowski nous explique comment, avec Jean-Philippe Desbiolles.

Avec quels groupes du secteur financier français IBM collabore-t-elle ?

Béatrice Kosowski (B. K.) : L’ensemble de l’industrie des services financiers représente pour IBM France, depuis 110 ans, un secteur prioritaire. La banque et l’assurance ont trois caractéristiques communes. La première est liée à l’environnement incertain, qui nécessite de la flexibilité de leur part. L’enjeu pour les banques est patrimonial : c’est le legacy, l’héritage en français, c’est-à-dire les systèmes informatiques (SI). La deuxième caractéristique des banques relève de la performance financière. La maîtrise de cette performance dépend de la collaboration entre les leaders métiers et ceux des technologies. Elle s’illustre dans l’expérience client ou le réglementaire, par exemple. La troisième caractéristique réside dans le risque d’une prochaine crise systémique qui serait opérationnelle. Les institutions financières doivent s’assurer d’une continuité de leurs activités dans cette hypothèse.

Comment IBM peut-elle intervenir ?

B. K. : Nous intervenons à trois niveaux. En priorité, comme acteur de leur résilience en matière de technologie et de services. Le deuxième niveau porte sur les nouvelles façons de travailler, en tenant compte de la transition écologique comme de la digitalisation – avec la tokenisation, ce processus d’inscription d’un actif sur un jeton (token), et de son enregistrement sur la blockchain, qui est propre au secteur financier. Le troisième niveau, c’est la réglementation, qui est toujours évoquée par les clients bancaires.

À cet égard, Promontory, filiale d’IBM depuis 2016, combine l’expertise réglementaire à la technologie et aux métiers de la banque. L’objectif est d’assister les entreprises de la banque, des marchés financiers et de l’assurance dans la mise en œuvre et l’adaptation aux enjeux réglementaires.

Comment vos équipes sont-elles organisées ?

B. K. : IBM Promontory est positionnée sur le conseil en stratégie et peut assister les institutions financières dans plusieurs domaines (résilience, cybersécurité, souveraineté, blockchain, DLT, monnaies numériques de banques centrales, etc.).

Globalement, depuis le rachat de Red Hat en 2019 et la scission des activités de services d’infrastructures lors du spin-off de Kyndryl en 2021, IBM avance sur deux jambes. L’une, IBM Consulting, est basée sur les métiers de nos clients afin d’y intégrer les dernières technologies d’IBM et du marché. L’autre, IBM Technology, intègre l’ensemble du portefeuille logiciel et matériel ainsi que le cloud public et les services de support, avec cinq sujets majeurs : les données et l’intelligence artificielle (IA), le cloud hybride, l’automatisation, la sécurité, mais aussi la sustainability, car IBM est présente sur la plupart des 17 engagements de l’ONU sur le développement durable et partenaire technologique de la COP 27.

Désormais, il y a un vendeur pour un expert technique, contre cinq pour un dans le passé. Nos équipes ont réinventé leur approche du marché, en se recentrant sur l’innovation et les technologies pour nos clients et partenaires. Les relations sont très personnalisées et prennent en compte l’écosystème (les grands intégrateurs et la plupart des fournisseurs de services cloud, les hyperscalers, etc.). Dans l’Hexagone, nous disposons également d’une ressource rare : un centre de recherche, développement et innovation, présent à Biot, à côté de Nice, et à Pornichet, et le Co-Innovation Center de Paris-Saclay, que j’ai inauguré fin 2021, environ un an après ma nomination comme présidente, dans lequel nous développons aussi une expertise quantique.

Pouvez-vous citer vos clients du secteur bancaire ?

B. K. : Nous accompagnons les directions générales à différents titres, que ce soit pour la mise en œuvre de la réglementation DORA sur la résilience opérationnelle numérique chez Société Générale ou BPCE, ou sur des sujets de cybersécurité, comme pour BoursoBank, pour lutter contre la fraude.

Les principaux clients d’IBM Consulting en conseil stratégique via Promontory ces trois dernières années ont été BNP Paribas et La Banque Postale, Crédit Agricole CIB (Cacib) et Natixis.

BNP Paribas a fait le choix d’un cloud public dans un environnement dédié pour répondre aux exigences de conformité, sécurité et résilience définies par le régulateur, basé sur le cloud dédié aux Financial Services (services financiers) d’IBM.

Nous accompagnons aussi le Crédit Agricole depuis plus de 50 ans sur les sujets de risque cyber ou du Planning Analytics. Le groupe Crédit Agricole est un client historique d’IBM Turbonomic®, notre plateforme d’optimisation des performances et des coûts pour les clouds publics, privés et hybrides. En 2022, notre partenariat a été renouvelé pour sept ans pour la modernisation d’une partie des applications du groupe, notamment la gestion des comptes et des crédits aux clients pour l’amélioration de leur expérience numérique.

Nous travaillons également avec le groupe Crédit Mutuel, par exemple avec Crédit Mutuel Arkéa sur la performance applicative, et notre partenariat avec Crédit Mutuel Alliance Fédérale est de très longue date... Il y a encore de très nombreux exemples, mais je ne saurais tous les citer, au risque d’allonger considérablement votre article !

De fait, les banques françaises ont des SI qui datent parfois des années 1970. Que peut faire IBM avec cet « héritage » ?

B. K. : Quarante-cinq des cinquante premières banques mondiales, et huit des premiers assureurs, tournent sur le mainframe d’IBM, dont la version actuelle, z16 et son processeur intégré pour l’IA, permet d’optimiser les SI. L’IBM z16 est aussi le premier serveur au monde qui protège de la principale menace du quantique en termes de cybersécurité (jusqu’en 2030) : des hackers qui piratent des données maintenant, pour les déchiffrer plus tard. Dans un environnement cloud hybride comprenant des ressources en local et dans des clouds publics, cela fait progresser d’un cran la cyber-résilience contre les menaces futures envers leurs applications et leurs données.

Le mainframe IBM modernisé d’aujour-d’hui est au cœur des environnements cloud hybride et est apprécié par deux tiers des entreprises du classement Fortune 100, dont, en plus des banques, 8 des 10 premiers assureurs, 7 des 10 premiers détaillants mondiaux et 8 des 10 premiers opérateurs de télécommunications. Il a encore de beaux jours devant lui.

L’IA est le thème de notre dossier. Qu’apporte en plus l’IA générative (GenAI), qui suscite aussi des inquiétudes ?

Jean-Philippe Desbiolles (J.-P. D.) : Avec la GenAI, tout a changé, mais rien n’a changé : elle est toujours probabiliste, certes, mais son adoption, son ampleur et sa capacité à générer du contenu au sens large à grande échelle ont précisément tout changé. Quant aux grandes banques, en France comme en Europe, elles n’ont qu’un sujet : la transformation de leurs métiers, avec en perspective leur modèle pour mieux servir leur client et leur collaborateur, accroître la résilience de leurs établissements d’un point de vue financier, technologique, sécuritaire, et enfin, réussir une transition environnementale.

Les synergies entre la GenAI et l’informatique quantique laissent présager des avancées prometteuses dans différents domaines. Le futur du système d’information bancaire est une combinatoire du monde traditionnel de l’informatique (bits), du quantique (Qbits) et du réseau de neurones de l’IA (Neurones). Le quantum machine learning devrait rapidement démontrer ses premiers avantages.

Je suis plus que jamais convaincu que le développement de l’IA ne sera possible que si on la considère d’abord comme une intelligence augmentée, au service de l’humain, en veillant à construire les conditions de la confiance et donc de son acceptation. La notion d’éthique est fondamentale et doit se traduire par une charte éthique explicite permettant aux collaborateurs, clients, partenaires de connaître les règles du jeu.

Pour résumer notre stratégie autour de l’IA, elle est « de confiance », au travers de notre plateforme watsonx et des modèles (IBM Granite et notre librairie de modèles ouverts) ; « ciblée », en combinant les très gros modèles avec des modèles plus petits et aussi performants sur des tâches spécifiques ; enfin, « ouverte » avec nos partenariats avec Hugging Face, Meta et d’autres. IBM couvre l’ensemble de la chaîne : hardware, plateforme logicielle, modèles, architecture conteneurisée et hybride cloud avec Red hat.

B. K. : IBM a lancé watsonx au printemps 2023, une nouvelle plateforme qui permet aux entreprises de mettre à l’échelle et d’accélérer l’impact de la GenAI avec des données de confiance : tout en un seul endroit et qui peut fonctionner dans n’importe quel environnement et dans les centres de données des clients. Son volet watsonx.governance est destiné à aider les organisations à appliquer l’IA de manière responsable et à se préparer dès maintenant à l’évolution de la situation et aux réglementations à venir dans le monde entier. La confiance dans l’IA dépend d’une meilleure compréhension de la manière dont les modèles d’IA sont formés, avec quelles données, comment ils parviennent à leurs recommandations, et s’ils sont régulièrement contrôlés pour éviter les biais et les risques d’erreur. IBM a soutenu l’AI Act pendant des années de négociations. L’AI Act est un texte législatif qui fera date. En promouvant la transparence, l’explicabilité et la sécurité de tous les modèles d’IA, il donnera probablement le ton des réglementations à venir à l’échelle mondiale, y compris aux États-Unis.

Quels métiers sont les plus intéressés ?

J.-P. D. : La banque de détail fait l’objet de nombreux cas d’application, notamment dans le domaine des risques et de conformité avec par exemple la détection de la fraude mais aussi dans le domaine de l’expérience client avec de nouveaux scores visant la rétention des clients (client churn). Sur ces domaines d’application, il nous faut souvent enrichir les jeux de données (data sets) paradoxalement en les complexifiant, l’application du quantique peut faire émerger des avantages de segmentation, de détection vs les approches dites traditionnelles. Il permet en effet de détecter des signaux faibles et d’améliorer le taux de détection des fraudes.

Pour la banque de financement et d’investissement (BFI) ou le corporate banking, les données sont en général plus complexes et plus nombreuses. On travaille par exemple sur la gestion de grand portefeuille d’investissement et leur exposition aux risques et donc aux provisions sous-jacentes. Il est intéressant de noter que ce que nous cherchons n’est pas tant le volume mais la richesse des datas. C’est pour cela que de nombreux projets dits quantiques s’opèrent au sein de grands groupes internationaux de banque d’investissement et d’affaires.

Bon nombre de ces projets nous encourage à travailler de front les approches quantiques, les approches d’IA de machine learning et les projets analytiques traditionnels autour de la data au sens large.

B. K. : Tout cela n’est possible que grâce à notre réorganisation, avec une importante communauté technique et de conseil au plus haut niveau. C’est une richesse. Nous nous adaptons aux clients et nous sommes ouverts sur l’écosystème.

Propos recueillis par Sylvie Guyony le 8 février 2024

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº890