Elle dope les profits à son seul profit

L’IA au cœur de tout,
pour le meilleur et pour le pire

Créé le

12.01.2026

-

Mis à jour le

13.01.2026

Elle tire la croissance économique, y compris sur le vieux continent. Mais elle pèse sur les marchés de l’énergie, des matières premières et de l’emploi. Analyse humaine des véritables impacts de l’IA sur économie.

Guerre commerciale ou shutdown, l’économie américaine résiste. Au troisième trimestre, le produit intérieur brut (PIB) a progressé de 4,3 % selon les premières estimations. Avec une croissance chétive des créations d’emplois, les gains de productivité ont été, une nouvelle fois, spectaculaires. L’origine de ces succès ? Une seule et unique réponse : la tech, encore la tech et toujours la tech. L’accélération du développement des technologies de l’information autour de l’intelligence artificielle (IA) explique l’essentiel de ces résultats. En effet, que ce soit en matière de croissance du PIB, de productivité et de profits ou, moins attendu, de commerce extérieur. Avant même le lancement des programmes exceptionnels des géants du secteur, les dépenses d’équipement à destination de la technologie ont représenté plus de 90 % de la croissance annuelle des investissements productifs américains ces trois derniers trimestres.

En France, l’informatique tire les commandes
à l’exportation

En Europe, pour la première fois, l’espoir de voir les effets de l’essor des nouvelles technologies dans les résultats économiques pointe son nez. Interrogée durant sa dernière conférence de presse sur l’origine des révisions à la hausse des prévisions de croissance de la Banque Centrale Européenne, sa présidente, Christine Lagarde, a suggéré que les développements de l’investissement autour de l’IA pourraient en être la cause. En France, où la résilience de l’activité a largement surpris depuis le début de l’été, les enquêtes de l’Insee renvoient quelques signaux concordants, là où on les attendait le moins : les commandes au secteur de l’informatique et de l’électronique ont constitué la première – pour ne pas dire l’unique – source d’amélioration des carnets de commandes à l’exportation ces tout derniers mois !

En moins de trois ans, les développements autour de l’IA ont été fulgurants. La rapidité de sa diffusion auprès des entreprises et des particuliers est sans égale. ChatGPT draine déjà plus de 800 millions d’utilisateurs hebdomadaires et 45 % des entreprises déclarent l’utiliser. Dans son sillage, les nouveaux acteurs ou process dérivés ou appliqués se multiplient à travers le monde. En bourse, les géants du secteur ont multiplié les records. Incontournable, Nvidia, le fournisseur de puces électroniques les plus adaptées aux besoins de l’IA, a vu sa capitalisation boursière passer de 500 milliards début 2022 à plus de 5 000 milliards de dollars en octobre dernier. Soit plus que les 4 500 milliards de produit intérieur brut de l’Allemagne. Au-delà, le panier des « 7 Magnifiques », principales valeurs associées à la technologie américaine - Alphabet, Amazon, Apple, Meta, Microsoft, Nvidia et Tesla - a vu son cours multiplié par neuf depuis 2023. Son poids dans la capitalisation du Standard and Poor’s 500 est lui passé à plus de 33 % cette année.

Montée en puissance dans les offres d’emploi

C’était la promesse de l’IA dès le lancement de ChatGPT en novembre 2022 : une source de croissance et de gains de productivité sans précédent, amenés à irriguer, tout à la fois, les techniques de communication mais aussi celles de l’industrie, du commerce, des transports, de la science, la médecine, la connaissance et la création... D’ici 2030, pas un secteur de l’activité ne devrait passer à côté de cette révolution, prometteuse d’un bond technologique sans précédent et de gains de productivité, alors que l’économie mondiale en avait perdu la recette depuis la crise de 2008.

Ces tendances sont de plus en plus palpables aujourd’hui. Outre les cours de bourses des valeurs du secteur, probablement plus exposés à correction qu’à autre chose en 2026, l’IA a déjà transformé nos économies. Selon la plateforme d’offres d’emplois en ligne, Indeed, les annonces mentionnant une qualification dans l’IA montent en puissance : elles représentent déjà 3 à plus de 6 % du total des postes dans de nombreux pays. En France, les gains de productivité, du secteur de l’information et de la communication sont 44 % supérieurs à ceux de l’industrie manufacturière, en hausse de plus de 11 % depuis le début de l’année 2020 au lieu de 1 % dans l’industrie. Les centres de données se multiplient comme des petits pains, avec à la clé des dépenses d’infrastructures, à même, également, de stimuler les investissements.

L’IA aspire, mais ne redistribue pas

Dans le contexte de guerre pour la suprématie technologique entre les États-Unis et la Chine, la course à l’IA a pris une dimension stratégique de premier ordre. Tous les pays s’y ruent, soucieux, tout à la fois, de préserver leur souveraineté dans le domaine et de ne pas passer à côté de cette source inespérée de croissance et de profit. Aux États-Unis, la valeur ajoutée du secteur s’est accrue plus de deux fois plus vite que celle de l’ensemble de l’économie depuis 2020. Des résultats à faire rêver, assortis de prouesses sans précédent en matière de productivité.

Sauf que le rêve pourrait ne pas aller beaucoup plus loin, surtout pour les autres secteurs de la vie économique. C’est bien là que le bât blesse, en effet. Car s’il est un fait frappant à ce stade, c’est bien que l’IA aspire plus de ressources qu’elle ne redistribue des fruits de son essor. La course à l’IA conduit à une frénésie de développements, déjà, d’ampleur inconsidérée. L’investissement dans le secteur représenterait plus de 4,5 % du PIB mondial cette année. Il devrait encore quasiment doubler d’ici la fin de la décennie. Or, pour assurer son développement, l’IA nécessite un essor sans précédent de ressources énergétiques, objet de toute l’attention des acteurs du secteur et des États, dont l’autorité se noie de plus en plus dans le leadership disproportionné d’une poignée d’entreprises.

Une dynamique insoutenable

Déjà, les structures économiques ne suivent pas. Les infrastructures sont à des lustres de pouvoir satisfaire les besoins même les plus immédiats de l’industrie du secteur. Les développer à la cadence requise apparaît impossible, tant en termes de ressources que de moyens financiers ou humains. Aux États-Unis, les prix de l’électricité subissent les tensions grandissantes de la consommation des centres de données. Au niveau mondial, les cours des métaux industriels s’emballent, face à la perspective de hausse de la demande. Les besoins de financement considérables destinés au développement du secteur technologique s’ajoutent à ceux, déjà très conséquents, d’États surendettés, avec pour conséquence de tendre davantage le niveau des taux d’intérêt, tandis que les autres secteurs aux résultats nettement moins prometteurs peinent à séduire les investisseurs.

Dans le climat de guerre économique en présence, la lutte pour l’IA vient exacerber les tensions commerciales, géopolitiques, monétaires, objets d’instabilité croissantes dont les acteurs économiques traditionnels payent l’addition. Les développements de ces trois dernières années ont ouvert un fossé sans précédent entre les activités traditionnelles et les nouveaux acteurs de la technologie, qu’illustrent notamment des écarts de productivité et de résultats des entreprises sans précédent.

Surreprésentées dans les secteurs traditionnels, les petites et moyennes entreprises (PME) en pâtissent, après avoir déjà essuyé les plâtres de la politique commerciale de Donald Trump et du shutdown. Les faillites ont ainsi retrouvé leur plus niveau depuis 2016 et l’emploi, avant même les effets ravageurs promis par l’introduction de l’IA, pâtit des destructions de postes alors que les PME concentrent 83 % des salariés aux États-Unis.

Derrière les chiffres d’une croissance exceptionnelle, se cachent les réalités d’une économie à deux vitesses, source de déséquilibres croissants entre la technologie et l’énergie et le reste de l’économie. Les destructions d’emplois promises par l’IA n’amélioreront pas ces tendances. Elles risquent de fragiliser davantage l’évolution de la demande et d’accroître la précarité des salariés. L’ensemble est annonciateur de ruptures profondes des rouages économiques traditionnels susceptibles de rapidement devenir insupportables par leurs retombées sectorielles et sociétales.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº911-912