Prudents par nature, les responsables des grandes institutions financières ont pris le temps de s’intéresser aux innovations technologiques aptes à modifier profondément la pratique de leur métier. La collision technologique était cependant inévitable et la majorité des acteurs financiers sont désormais en phase d’implémentation. Avec quelles conséquences ?
Responsable Innovation chez Société Générale Securities Services, basé au Luxembourg, Laurent Marochini travaille sur la transformation de la filiale du groupe Société Générale par l’adoption de nouvelles technologies. En veille permanente de ce qui apparaît sur le marché et des solutions éventuellement développées par la concurrence, il observe que depuis le lancement de Chat GPT, au début de l’année 2023, le sujet de l’intelligence artificielle (IA) est devenu prioritaire dans les stratégies de développement des acteurs des services financiers. « La plupart des banques développent des projets à partir de modèles d’IA », observe-t-il. Une technologie beaucoup plus ancienne qu’elle le laisse croire puisque les premières applications datent de la fin des années 1950, note le spécialiste de l’innovation, mais qui permet aux acteurs financiers de viser un triple objectif : améliorer l’efficacité opérationnelle en facilitant l’automatisation des tâches à moindre valeur ajoutée, développer l’expérience client et assurer une meilleure gestion des risques et des menaces de fraudes.
Cofondatrice et directrice générale d’Active Asset Allocation, une fintech niçoise spécialisée dans l’IA et la gestion des risques de portefeuilles financiers, Adina Grigoriu a rapidement pris le virage de l’IA pour faire évoluer son activité à destination des investisseurs. Il y a 14 ans, à la création de son entreprise, elle propose la création d’algorithmes d’investissement pour des investisseurs institutionnels en fonction de leurs objectifs. Depuis, sa société a évolué vers le digital et l’utilisation de l’IA. Elle propose désormais une plateforme digitale qui est devenue une place de marché pour l’épargne et met en lien les différents acteurs (assureurs, investisseurs, gestionnaires de fonds...). « L’IA permet avant tout l’individualisation, la personnalisation des services, constate-t-elle. Auparavant, nous construisions déjà des stratégies tailor-made mais uniquement pour des gros clients. Cela pouvait prendre plusieurs semaines. Grâce à l’IA, en quelques secondes, nous pouvons prendre en compte tous les paramètres importants pour un investisseur et concevoir un algorithme sur-mesure. »
Industrialiser la personnalisation des solutions d’investissement, comme dans le cas d’Active Asset Allocation, est un des grands objectifs du recours à l’IA par les acteurs financiers. L’autre est d’accroître la productivité de l’entreprise en se dotant de nouveaux outils, en développant des solutions qui offrent des réponses plus rapides. « L’IA facilite notamment le traitement de la donnée non structurée ou la production de reportings financiers, remarque Adina Grigoriu. Aujourd’hui, par exemple, certains acteurs sont incapables d’informer les clients en temps réel sur la performance de leurs placements. Grâce à l’IA c’est désormais accessible. »
Dans le même esprit, les deux spécialistes estiment qu’il est désormais inévitable de se pencher sur la tokenisation d’actifs que les opérateurs financiers traditionnels ont jusqu’à présent regardée avec prudence, voire un certain scepticisme. Mais la réglementation européenne Mica (Markets in Crypto-Assets Regulation) qui se met progressivement en place – l’ensemble de ses dispositions législatives devront être appliquées à partir du 30 décembre 2024 – est faite pour les rassurer et la plupart des acteurs sont en phase de demande de leur licence auprès des régulateurs.
À moyen long terme
« Les banques analysent la manière dont elles peuvent se positionner à moyen terme par rapport à la tokenisation, note Laurent Marochini. Elles doivent s’adapter à une nouvelle génération d’investisseurs professionnels pour qui les crypto-actifs sont un outil d’investissement qu’ils ont déjà adopté. Beaucoup de choses vont évoluer au cours des prochaines années et c’est dans ce sens que Société Générale a contribué à lister les premiers produits tokénisés sur la Bourse de Luxembourg en 2022 et à agir en tant que teneur de compte de l’émission digitale de la BEI en 2023. » L’objectif reste d’émettre et de faire circuler des actifs financiers classiques (actions, fonds, obligations) en tirant parti de technologies qui pourraient améliorer l’efficacité opérationnelle et faciliter le transfert de la propriété des actifs (immobilier tokenisé, actions tokenisées d’entreprises non cotées) et augmenter la liquidité sur les marchés.
Toutefois, il l’admet, la transformation prendra du temps. « Même si le bitcoin a été lancé il y a déjà 14 ans, nous ne sommes qu’au début de l’histoire. La réglementation se met en place, des investisseurs institutionnels se positionnent, mais on commence seulement à observer des cas d’usage significatifs tels que l’autorisation accordée aux États-Unis par la SEC, au début de cette année, aux premiers ETF Bitcoin. »
Les enjeux de la révolution technologique dans le secteur financier posent aussi la question du rapport de force entre les acteurs traditionnels et les fintechs. Ces sociétés nées d’un projet très innovant ont, dans un premier temps, déstabilisé les acteurs classiques convaincus de la pérennité de leur modèle. Mais après des menaces de disruption du modèle bancaire, les antagonismes se sont atténués et les coopérations se sont multipliées. « Les fintechs ont compris qu’il était difficile d’exister sans les institutions financières et celles-ci se sont peu à peu convaincues que l’innovation serait beaucoup plus compliquée sans les fintechs », résume Adina Grigoriu. Les banques, en quête de nouveaux outils et services, s’allient désormais avec ces acteurs du changement, voire les intègrent dans leur propre écosystème. « La disruption a été remplacée par la co-construction, admet Laurent Marochini. Il faut maintenant faire les ajustements nécessaires pour pouvoir vivre ensemble avec des cycles de vie de la prise de décisions très différents. » Au Luxembourg, l’émergence des fintechs est devenue stratégique pour la place financière. La LHoFT (Luxembourg House of Financial Technology), l’incubateur pour le développement de ces jeunes pousses financières, recense plus de 200 entités dans le domaine des regtechs, fundtechs, blockchains et greentechs. « Ils sont avant tout attirés par notre écosystème financier, qui compte quelque 120 banques, par le côté multilingue et stable du pays », analyse Alex Panican, vice-CEO de la LHoFT.
Enfin, en guise de conclusion, les experts veulent envoyer un message optimiste au sujet de l’affrontement entre l’homme et la technologie. Pour eux, la technologie réclamera toujours des moyens humains. Des gens capables de déjouer les pièges des nouveaux outils et de prendre la décision finale mais d’autres aussi qui sauront développer une force de conviction pour les faire adopter dans leurs organisations. « Quant aux plus jeunes, qui ont grandi dans un environnement déjà dominé par internet, vous ne pouvez pas les placer devant des technologies désuètes, ils ne l’accepteraient pas », pointe Adina Grigoriu. Un mal ou un bien, ce qui est sûr, c’est que l’évolution technologique est inévitable. Et les invités de lancer à l’attention des futures générations « surtout il ne faut pas en avoir peur. L’essentiel est de se former, de se montrer curieux et de savoir s’adapter. »
En moins de 10 ans, le Luxembourg a développé un des plus importants écosystèmes Fintech d’Europe. Ces start-up créées pour faire le lien entre la finance et les technologies y trouvent un environnement idéal pour essaimer : la place financière du Grand-Duché compte 120 banques, 280 compagnies d’assurances et 3 500 fonds d’investissement.
Le coup de pousse ultime est venu en 2017 avec la création de la LHoFT (Luxembourg House of Financial Technology), un incubateur qui abrite actuellement 85 jeunes pousses développant des innovations dans cinq domaines : paiement, regtech, fintech, blockchain et greentech. Une de ses principales missions est de mettre en contact des entreprises financières classiques à la recherche de solutions innovantes avec ces start-up technologiques.
Article rédigé par Jean-Michel Lalieu, Luxembourg for Finance