On le sait, les monnaies numériques font l’objet d’investigations des banques centrales, mais tant la Banque Centrale Européenne (BCE) que la Banque d’Angleterre mettent aujourd’hui l’accent sur les cas d’usage retail plutôt que wholesale. Cette situation peut sembler paradoxale, car les citoyens européens disposent déjà de moyens de paiement numériques diversifiés et efficients.
Elle répond au constat de la diminution progressive du rôle des espèces dans les paiements, plus marquée dans les pays nordiques que dans le reste de l’Europe. Cette évolution pourrait, à terme, conduire à la marginalisation de la monnaie de banque centrale dans les échanges et à l’émergence de solutions de paiement alternatives fournies par des acteurs privés.
À plus long terme, le rôle que pourraient jouer les MNBC dans l’internationalisation des devises – comme le e-yuan dans la stratégie chinoise d’alternative au dollar – attire l’attention sur leur dimension géopolitique, dans un environnement marqué par des tensions croissantes. Bref, des raisons objectives justifient l’intérêt que portent les banques centrales aux MNBC de détail.
Monnaie fiduciaire : atouts durables et inconvénients croissants
Si la monnaie fiduciaire présente d’incontestables atouts liés à son statut d’instrument au porteur protégé juridiquement (cours légal) et demeure pertinente dans de nombreuses situations, du fait de sa grande facilité d’utilisation, ceux-ci ne doivent pas occulter des caractéristiques en décalage croissant avec les usages et besoins des acteurs économiques, confrontés à une numérisation accélérée de leurs interactions :
– l’anonymat intrinsèque des paiements en espèces, favorable aux usages illicites. À cet aspect, auquel s’efforcent de répondre les pouvoirs publics en limitant leur utilisation pour de nombreux paiements, s’ajoutent des risques de pertes et des coûts de manipulation non négligeables pour les agents économiques, sans même parler des risques sanitaires en période de pandémie ;
– la difficulté à réconcilier les encaisses en espèces, qui nécessitent un comptage physique laborieux, avec les flux économiques ;
– enfin, si la monnaie fiduciaire se transporte facilement, elle implique en pratique un face-à-face et s’avère inadaptée aux échanges à distance.
Comme des espèces... sur wallet
Si les MNBC de détail présentent de réels éléments de parenté avec la monnaie fiduciaire (dette directe de l’institut d’émission, inclusion dans M0, distribution prioritaire auprès des particuliers via des intermédiaires financiers, voir même cours légal), des différences structurelles font qu’elles ne pourront être un substitut direct aux billets. Ces derniers restent en effet marqués par des caractéristiques physiques et juridiques spécifiques et répondent à des besoins particuliers, par exemple des personnes à faible appétence numérique ou des non-résidents. Le scénario le plus probable est donc celui de la coexistence dans la durée de la monnaie fiduciaire et des MNBC, sans qu’il soit possible de prédire, à ce stade, à quel rythme ces dernières pourraient supplanter les espèces dans les paiements.
En Chine, où le déploiement du e-yuan est une réalité tangible mais encore en phase pilote, celui-ci est disponible dans des cartes de paiement dédiées (hard wallet) ou dans des applications sur smartphone (digital wallet). Ce dernier format semble celui considéré de façon prioritaire en Europe, mais il sera en concurrence avec d’autres solutions de paiement sur mobile, parmi lesquelles on citera naturellement les solutions X-Pay, promues par de très grands acteurs du digital, et les applications bancaires ou de monnaie électronique. On notera également, pour compléter le tableau, l’arrivée prochaine de wallets d’identité numérique ayant également vocation à couvrir les cas d’usage d’autorisation de paiement. Bref, les wallets de paiement existent déjà et n’ont pas attendu l’arrivée – au demeurant encore incertaine en Europe – des MNBC de détail.
Un wallet MNBC devra donc trouver sa place dans une structure d’accueil (le terminal mobile), mais surtout offrir un service différenciant à son utilisateur, le tout avec une expérience utilisateur de toute première qualité. Le challenge est réel et important.
Une proposition de valeur
On l’a vu, la mise en place de MNBC de détail répond à de légitimes préoccupations des banques centrales. Mais est-ce suffisant pour garantir leur succès ? De fait, leur déploiement interviendra dans un environnement déjà marqué par de nombreuses solutions de paiement électroniques : cartes, virements et autorisations de prélèvement, monnaie électronique, paiements instantanés... Dans un monde où les solutions X-pay offrent déjà une expérience aboutie en point de vente sur terminal mobile, quelle sera la force d’attraction d’une MNBC de détail, qui lui permettra de s’imposer comme une alternative de paiement pertinente ? Car l’adoption par les utilisateurs demeure une condition essentielle, et on voit mal comment pourrait prospérer une MNBC qui ne répondrait pas à de véritables attentes des agents économiques. S’il n’y a pas de cas d’usage déterminant et si le modèle économique de distribution et de gestion des MNBC n’est pas stabilisé, le succès est tout sauf garanti.
Dans ce contexte, nous pensons que l’utilisateur de MNBC préférera gérer ses moyens de paiement numériques à partir d’une application mobile ou d’un processus commun plutôt que dédiée à chaque moyen de paiement. De la même manière que les commerçants incluront les MNBC comme une option de règlement parmi d’autres, les utilisateurs de MNBC préféreront gérer celles-ci comme une simple alternative aux autres solutions de paiement disponibles sur wallet. Pour que ceci soit possible, les MNBC devront partager un protocole d’interaction commun (en ligne et hors ligne) avec celui applicable aux paiements instantanés ou par carte.
Mais quel que soit le choix de l’interface utilisateur, les MNBC se devront d’offrir une facilité d’utilisation comparable à celle des espèces mais, pour susciter l’adhésion, nettement supérieure pour les interactions numériques.
Le mode hors-ligne et ses enjeux
Les règlements en espèces n’ont évidemment pas besoin de connexion internet et il devrait en aller de même pour ceux en MNBC, à l’instar de ce qui existe en Chine avec l’e-yuan. En pratique, le mode hors ligne des wallets met en œuvre des protocoles d’échange de proximité (à base de QR Code, NFC, Bluetooth et bientôt bande ultra-large) et implique, pour les MNBC de détail, un transfert immédiat et définitif pour les parties prenantes – principe de finalité des paiements.
Si le mode hors ligne peut sembler anecdotique, nous pensons au contraire qu’il est déterminant et on perçoit mal l’intérêt d’une MNBC de détail qui ne gérerait pas le mode hors ligne. En effet, quel serait son apport face à des wallets de paiement par carte qui le gèrent déjà ou des applications bancaires pour lesquelles le virement instantané sera disponible de façon généralisée ?
Outre le fait de permettre des règlements localisés sur wallets, le mode hors ligne présente des avantages déterminants dans les zones blanches ou mal connectées (sous-sols, parkings, etc.), là où la rapidité d’interaction est essentielle (points de vente, grands événements...) mais aussi dans les interactions entre particuliers. De plus, alors que le contexte ukrainien montre à quel point la résilience des réseaux est une donnée essentielle en période de conflit, le mode hors ligne offre une flexibilité supplémentaire appréciable.
Car le mode hors ligne ouvre une perspective nouvelle pour les paiements électroniques – hors de portée des schémas de paiement par carte ou virement – en permettant à la partie créditée hors ligne des MNBC de les réutiliser immédiatement hors ligne et sans attendre l’enregistrement des paiements dans les livres de la banque centrale émettrice. En pratique, cette approche met en œuvre une architecture de règlements décentralisés avec réconciliation différée dans les livres des instituts d’émission.
Digital cash better than real cash ?
Si elles vont plus loin que les schémas de paiement classiques, les MNBC peuvent-elles offrir davantage que la monnaie fiduciaire ? La situation qui vient à l’esprit est celle de la récupération des CBDC en cas de panne, perte ou vol du terminal mobile. À la différence des billets dont la perte ou le vol est le plus souvent définitive, les schémas de gestion de CBDC devront permettre une récupération des soldes enregistrés. On voit d’ailleurs mal comment il pourrait en aller autrement, tant la confiance des utilisateurs dans des wallets dont ils ignorent le fonctionnement technique implique un mécanisme garantissant la pérennité des avoirs en CBDC en cas de panne ou de perte du terminal mobile de l’utilisateur.
La possibilité de récupérer ses avoirs en MNBC en cas de perte du wallet, qui nous semble une condition indispensable de sa diffusion auprès d’un large public, a néanmoins de profondes implications sur les architectures de mise en œuvre des MNBC : elle implique des schémas dits ‘account-based’ dans lesquels chaque échange de MNBC est in fine retranscrit dans un registre central géré au moins en partie par la banque centrale et dont les écritures permettent le cas échéant de déterminer les avoirs en MNBC liés à chaque wallet. En effet, l’autre option généralement considérée, à base de tokens anonymes dont les échanges dépendent de la seule connaissance de clés cryptographiques privées, pose de réels problèmes de cohérence avec les règles LCB/FT et ne nous semblent pas pouvoir répondre de façon satisfaisante aux situations de perte du wallet.
La privacy : une donnée politique au cœur des enjeux techniques
Un schéma account-based implique en pratique un registre central identifiant, directement ou indirectement via des prestaires financiers, les avoirs en MNBC de chaque wallet et alimenté en informations sur les échanges de MNBC lorsque le wallet est en ligne. Ce constat pose la question des informations susceptibles d’être communiquées et du niveau de protection des données personnelles offert dans le cadre des interactions en MNBC.
Les Européens sont, on le sait, attachés à un niveau élevé de protection des données personnelles, préoccupation renforcée par la comparaison entre MNBC et billets, pour lesquels la confidentialité des échanges est totale. De fait, si les MNBC de détail ont vocation à servir de substitut numérique aux espèces, pour laquelle aucune remontée d’information à l’institut d’émission n’est effectuée sur les échanges entre agents économiques, le niveau de privacy doit alors, logiquement, être le plus élevé possible. On objectera toutefois que cette comparaison occulte les nombreuses restrictions juridiques aux règlements en espèces, destinées à prévenir leur utilisation à des fins de blanchiment d’argent ou financement de terrorisme.
Mais comment est-il concrètement possible d’organiser cette privacy tout en préservant la possibilité de reconstituer les avoirs en MNBC en cas de perte des smartphones ? Le débat reste aujourd’hui ouvert et n’est pas stabilisé sur une solution faisant consensus.
Une solution régulièrement évoquée est de fixer des limites (de transaction et/ou de détention de MNBC), en deçà desquelles la confidentialité des données serait totale ou très significative. Si cette solution est techniquement possible, elle n’évacue pas le problème en totalité. Si je perds mon portable avec lequel je gère mes MNBC, le fait que je puisse récupérer mes avoirs implique la possibilité de lier ces avoirs à mon wallet et mon wallet à mon identité civile.
Les wallets d’identité numérique
L’arrivée prochaine de wallets d’identité numérique pourrait justement offrir une solution pertinente, en assurant le lien entre wallet et identité civile avec un niveau de garantie élevé, sans avoir à passer par un tiers et tout en garantissant un niveau élevé de privacy. Ces wallets ont en effet l’ambition de permettre de communiquer des attributs d’identité et d’autres attributs certifiés mais également d’authentifier les parties de façon à garantir que chacune soit bien en relation de proximité ou en ligne avec la personne qu’elle prétend être. En outre, en appliquant des techniques relativement simples de protection de la vie privée basées sur la minimisation et la pseudonymisation des données, il est possible de limiter les informations échangées et de décorréler les usages entre contreparties pour renforcer la privacy et éviter la surveillance des interactions digitales.
Ces considérations expliquent l’intérêt porté aux wallets d’identité numérique, tout particulièrement lorsqu’ils reposent sur un schéma de conservation locale (interne au smartphone) des données d’identité permettant les partages d’information en ligne comme hors ligne dans des conditions de sécurité renforcée, c’est-à-dire avec un niveau de garantie élevé.
On n’en est pas encore là aujourd’hui et de nombreux aspects restent à clarifier, notamment, sur le plan technique, les conditions d’utilisation du mode hors ligne et la possibilité d’utiliser les Secure Elements des terminaux mobiles pour permettre des interactions sécurisées. Ces sujets sont évidemment au cœur des discussions sur la mise en œuvre des wallets d’identité numérique eIDAS 2 et du cas d’usage paiement qui leur est lié.
À terme, l’horizon qui se profile pourrait donc être celui d’une convergence entre l’identité et les paiements numériques au sein des wallets pour répondre au défi de la digitalisation des interactions de paiement dans des conditions de privacy acceptables et qui repose sur des schémas et architectures locaux et décentralisés. Il est, à n’en pas douter, porteur d’innovations majeures encore difficiles à imaginer aujourd’hui.