« La rentabilité du secteur bancaire italien va demeurer supérieure
à la moyenne historique »

Créé le

20.12.2023

-

Mis à jour le

11.01.2024

Le 21 novembre 2023, l’agence de notation Moody’s a revu les notations de très nombreuses banques italiennes. Guy Combot, Lead Analyst au sein de l’équipe Financial Institutions de Moody’s à Paris, en explique les principales raisons. Les établissements devraient pouvoir conforter leurs fonds propres aux prochains trimestres.

Moody’s a modifié les perspectives (outlooks) attachées aux notations de plusieurs banques italiennes. Pourquoi ?

C’est principalement l’amélioration générale de l’environnement bancaire et des conditions de crédit qui expliquent nos actions, malgré la perspective d’une faible croissance économique en Italie.

Moody’s considère que les banques italiennes ont retrouvé des conditions de fonctionnement plus normales : elles sont désormais délestées d’une très grande partie de leurs prêts douteux hérités de la décennie 2010. Progressivement, les banques italiennes, sous la pression notamment du superviseur européen, ont cédé des stocks importants d’actifs non performants sur le marché secondaire. Ce faisant, elles ont cristallisé des pertes tout en réduisant le risque de pertes ultérieures plus substantielles.

La qualité d’actif converge vers la moyenne européenne (par exemple à fin juin 2023 avec un ratio de prêts non performants à 2,4 % rapporté à l’ensemble des prêts, versus 1,8 % en moyenne dans la zone euro) sans qu’on ait eu à déplorer une envolée des défauts de paiement. Et cela, malgré la fin de la plupart des soutiens publics qui n’ont, pour le moment, pas entamé de façon drastique la capacité de remboursement des emprunteurs. Mais cette situation favorable pourrait ne pas durer.

Les banques italiennes sont-elles bien capitalisées ?

Oui, elles le sont désormais. Leurs coussins de capital renforcés au fil du temps apparaissent désormais suffisamment amples, à même d’encaisser un retournement de conjoncture qui semble se dessiner. Moody’s anticipe le retour d’une faible croissance du PIB italien jusqu’en 2025 (0,8 % en 2023, 0,7 % en 2024 et 1 % en 2025), soit quatre fois inférieur à son niveau de 2022 (+3,9 %).

Au demeurant, les ratios de capital se sont encore davantage renforcés depuis décembre 2022, malgré des dividendes importants versés aux actionnaires. Moody’s anticipe que les ratios de capitalisation demeureront élevés pour au moins deux raisons. Premièrement, la rentabilité du secteur va demeurer supérieure à la moyenne historique et ainsi conforter les fonds propres et, deuxièmement, la distribution de crédits, déjà orientée à la baisse sous l’effet de la hausse des taux, va continuer à se contracter.

Il faut rappeler enfin les résultats du stress-test de l’Autorité bancaire européenne (EBA) publiés en juillet dernier, qui ont confirmé une certaine capacité de résistance des banques italiennes, en contraste avec le passé.

Profitent-elles de la hausse des taux d’intérêt ?

Incontestablement. La remontée rapide des taux d’intérêt, qui a accru les marges à un niveau non observé depuis plusieurs années, a conforté les résultats des banques italiennes. L’actif a été « repricé » bien plus fortement et rapidement que le coût de financement des banques qui lui, dépend largement des dépôts de la clientèle.

L’actif des banques italiennes est, pour une large part, composé de crédits à taux variables, y compris dans le domaine de l’habitat, même si ces dernières années les banques ont développé une offre de prêts immobiliers à taux fixe. Du côté des dépôts, majoritairement à vue et très faiblement rémunérés, on ne constate pas de transfert massif vers des investissements plus lucratifs, comme les comptes à terme ou les titres d’État italiens.

Au total, les résultats des banques devraient donc se stabiliser, mais à un niveau de marge bien supérieur à ce qui prévalait jusqu’à l’été 2022. On ne s’attend pas néanmoins à ce que la situation exceptionnelle qui a prévalu en 2023 perdure du fait de l’effet combiné de la faiblesse attendue des volumes de crédit, de l’accroissement des coûts de financement et de la remontée du coût du risque.

Pouvez-vous nous dire quelques mots sur les décisions de notation ?

Dans cet environnement globalement plus porteur qu’il y a 12 ou 18 mois, nous avons donc été amenés à reconsidérer la notation de plusieurs banques. Néanmoins, nos actions se sont limitées à modifier les outlooks attachés aux notations. Des perspectives stables ou positives ont été assignées alors qu’elles étaient, pour la plupart, négatives depuis août 2022. La notation de quelques banques a également été améliorée soit du fait d’un processus de restructuration (Monte dei Paschi) soit pour refléter une amélioration continue des fondamentaux (Banco BPM).

Quelques jours auparavant Moody’s a affirmé le rating « investment grade » de l’Italie (Baa3) en stabilisant la perspective. Les deux actions de notation, d’abord sur la dette du pays, puis sur le secteur bancaire, sont-elles liées ?

Tout à fait. La stabilisation du profil de risque « souverain » explique également la récente action de notation sur les banques italiennes.

Depuis août 2022, la perspective de la notation de la dette souveraine italienne (Baa3) était négative, faisant planer le risque d’une dégradation en territoire « non-investment grade ». En assignant le mois dernier une perspective stable, Moody’s a pris acte de la bonne santé du système bancaire et d’une diminution des principaux risques identifiés à l’été 2022. L’Italie a ainsi diminué sa dépendance au gaz russe, qui faisait planer un risque élevé de perturbations économiques.

Malgré le changement de gouvernement en octobre 2022, l’Italie a également poursuivi une politique lui permettant de continuer à recevoir et d’investir les fonds européens « Next Gen EU ». Ceux-ci cependant devraient apporter un soutien plus conjoncturel que structurel. Le pays souffre en effet d’une faiblesse institutionnelle qui l’empêche d’en profiter pleinement. De plus, l’endettement public de l’Italie va rester élevé et le service de sa dette va devenir progressivement plus coûteux. À noter que la notation de la dette souveraine italienne intègre également l’outil d’intervention créé par la Banque Centrale Européenne (BCE) en juillet 2022, le Transmission Protection Instrument. Ce dernier vise à protéger les mécanismes de transmission de la politique monétaire, notamment en cas d’instabilité financière non justifiée par les fondamentaux d’un pays de la zone euro.

Ainsi, la stabilisation du contexte italien est non seulement favorable pour l’économie, mais a également profité au secteur bancaire, qui s’est renforcé, comme dit précédemment. Au total, la bonne santé des banques et un risque de la dette italienne « moyen mais stabilisé » éloignent le risque d’une contagion réciproque.

Y a-t-il également des facteurs structurels ?

C’est assurément le cas. Le modèle de financement des banques italiennes fondé sur des dépôts à vue est a priori un facteur de stabilité. Les dépôts y sont très granulaires, apportés par une clientèle diversifiée, et financent en grande partie l’activité de crédit. Par ailleurs, le faible endettement des acteurs privés italiens, ménages comme entreprises, est également un atout.

Les banques italiennes parviennent en outre à facturer leurs services dans de bonnes conditions, assurant ainsi un bon équilibre entre revenus d’intérêts et commissions. L’Italie est l’un des pays où la part des commissions dans le total des revenus est la plus forte.

Enfin, des efforts structurels de maîtrise des coûts ont été entrepris ces dernières années consécutivement à la consolidation du secteur bancaire italien. On peut citer la reprise de Banca Carige en 2022 par BPER Banca, l’achat par Intesa Sanpaolo d’UBI Banca en 2021, la formation de deux groupes bancaires coopératifs intégrés en 2019 (Iccrea et Cassa Centrale Banca), la constitution de Banco BPM, devenue la troisième banque la plus importante du pays par fusion de Banco Popolare et de Banco Popolare di Milano en 2017.

Comment se situent les banques italiennes par rapport à leurs homologues européennes ?

Elles sont, à bien des égards, dans la moyenne, avec quelques nuances. Cela est vrai aussi bien en termes de niveau de capital (près de 16 % de Core Equity Tier 1 à fin juin dernier), que de rentabilité (1 % en Italie versus 0,7 % en zone euro) et de liquidité (Liquidity Coverage Ratio à 166 % vs 160 % en zone euro). La qualité d’actif reste encore légèrement en dessous, mais les cessions de portefeuilles de crédits non performants et les nouvelles politiques de distribution des prêts laissent augurer d’une normalisation. Le coût du risque est ainsi aligné avec la moyenne européenne de 0,4 % des actifs à fin juin dernier.

Qu’en est-il des filiales de groupes français ?

Les deux filiales de groupes bancaires français, Banca Nazionale del Lavoro (BNP Paribas) et Credit Agricole Italia se situent, elles, légèrement en dessous de la note moyenne intrinsèque que nous attribuons aux banques italiennes. Néanmoins, leur notation bénéficie d’un rehaussement du fait du soutien que leur maison mère leur apporterait en cas de nécessité. Le Crédit Agricole est très présent dans la Péninsule. En 2021, la filiale bancaire locale de Crédit Agricole avait racheté Credito Valtellinese. Il a également développé des accords avec Banco BPM dans le crédit à la consommation (Crédit Agricole détient de longue date 61 % du capital d’Agos Ducato) et dans la vente de produits d’assurance non-vie depuis 2022. La même année, Crédit Agricole avait aussi pris le contrôle total de CA Auto Bank, une filiale de prêts automobiles autrefois détenue à parité avec Fiat, puis Stellantis.

Quels sont les risques auxquels est confronté le secteur bancaire italien ?

Si les banques italiennes ont renforcé leurs fondamentaux, et donc leur résistance aux chocs, elles n’en demeurent pas moins exposées à des risques importants.

La part relativement élevée des PME dans le PIB italien est reflétée dans leur relative surreprésentation dans les actifs des banques. Or, le risque de défaut de paiement des PME est en moyenne bien supérieur à celui des grandes entreprises ou des particuliers.

En Italie comme ailleurs, la faiblesse de la croissance ainsi que la résurgence de l’inflation affectent la capacité de remboursement des emprunteurs, ce qui devrait peser sur le coût du risque.

Un autre sujet d’attention pour la rentabilité future du secteur pourrait être un ralentissement excessif de la distribution des prêts, même si à ce stade, l’accroissement des marges a plus que compensé la baisse des volumes.

Enfin, l’accès des banques italiennes aux marchés des capitaux pourrait s’avérer plus difficile et leur situation se tendre, notamment en cas d’écartement du spread sur la dette de l’Italie.

Peut-on estimer qu’il existe une marge de progression des notations des banques italiennes dans un avenir proche ?

À quelques exceptions près, la notation d’un nombre croissant des banques italiennes a atteint un plateau. Aussi longtemps que la notation de la dette de l’Italie ne sera pas améliorée, la notation des banques les plus importantes devrait rester inchangée. En effet, l’évaluation intrinsèque d’une banque ne peut pas dépasser la notation du souverain. De plus, les notes de long terme des banques ne peuvent dépasser de plus de deux crans (soit Baa1) celle de l’État italien (Baa3). Ces limites ont un effet contraignant sur la notation des banques italiennes.

Le gouvernement italien a imposé une taxe sur les profits des banques qui, finalement, n’a pas été vraiment appliquée. Pouvez-vous expliquer pourquoi ?

Le gouvernement avait annoncé, début août, l’instauration d’une taxe exceptionnelle basée sur les revenus additionnels générés par la hausse des taux d’intérêt. Cette taxe a été rapidement recalibrée. Selon nos premières estimations, elle représentait plus de 3 milliards d’euros, soit plus de 15 % des profits de 2022.

Face à la chute des capitalisations boursières des banques italiennes le jour de l’annonce de cette taxe, et une opinion critique de la BCE par la suite, le gouvernement a cherché un compromis. Comme alternative au paiement de la taxe, la constitution d’une réserve non distribuable, équivalente à deux fois et demie son montant, a été autorisée. C’est cette dernière option qui a été retenue par la très grande majorité des banques. In fine, le texte de loi a abouti à un renforcement des fonds propres des banques représentant environ 60 points de base de Core Equity Tier 1.

Le gouvernement italien vient de vendre des actions de Monte dei Paschi (MPS). Cela augure-t-il d’une privatisation prochaine ?

Le calendrier de la privatisation a, jusqu’à présent, été subordonné à la conclusion d’un rachat « industriel », difficile à finaliser. La cession sur le marché, en novembre dernier, de 25 % du capital de la banque par l’État italien marque une accélération du processus de privatisation après l’échec des négociations avec UniCredit fin 2021.

L’objectif de privatisation de MPS s’inscrit dans le cadre de l’engagement pris par le gouvernement italien envers la Commission européenne en 2017. Ceci afin de concilier le sauvetage de la banque avec de l’argent public et la conformité avec le texte européen sur le rétablissement et la résolution bancaire (plus connu sous son acronyme BRRD).

Pour autant, avec près de 40 % des parts, l’État italien reste l’actionnaire majoritaire. À l’avenir, on peut penser que les autorités italiennes continueront à favoriser un rachat ou une fusion par un acteur bancaire, dans le contexte d’une consolidation plus poussée du marché domestique.

Propos recueillis par Sylvie Guyony

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº887-888
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