Les fondamentaux du changement climatique sont acquis, place à la spécialisation. Les banques montent en gamme en matière de formations internes sur le sujet, en déclinant leurs programmes selon les expositions aux risques qu’elles ont identifiés. Une évolution qui suppose une construction plus fine des plans de développement des compétences, par métier et par territoire.
Les bases de connaissances scientifiques transmises aux collaborateurs doivent désormais se traduire par des applications concrètes. « Nous voulons nous assurer que les formations proposées répondent réellement aux enjeux auxquels la banque fait face. La question de la pertinence du contenu et de l’adaptation des formations aux différents métiers est donc essentielle », explique Skender Manzoni, responsable des politiques RSE de La Banque Postale.
La banque de réseau constitue le premier terrain d’application. Les conseillers apprennent ainsi à anticiper les risques physiques et de transition chez leurs clients et à se montrer force de proposition. « Le changement de logique consiste à sortir du besoin strict de financement. Lorsqu’un client vient avec un besoin de financement, le conseiller doit également être capable d’anticiper les transformations auxquelles son activité sera confrontée et adopter une approche conseil », analyse Cindy Bignoux, responsable du marketing, de la communication et des programmes de formations aux transitions à l’IFCAM, l’université du groupe Crédit Agricole. Ce basculement change la nature même du savoir attendu des banquiers. Comprendre le changement climatique n’est plus une compétence annexe, mais un prérequis de l’analyse elle-même. « Dans l’analyse économique, la dimension climatique prend de plus en plus de place. Les risques de transition et les risques physiques font désormais partie intégrante de cette analyse », confirme Christophe Labarrère, intervenant à l’École supérieure de la banque.
Adapter la formation
aux territoires
Cette approche intégrée du climat et de l’analyse financière doit par ailleurs tenir compte des territoires sur lesquels évoluent les collaborateurs, la nature des risques en jeu étant profondément locale. Une entreprise exposée aux inondations, une exploitation agricole dépendante de l’eau ou un bâtiment situé dans une zone soumise à de fortes chaleurs ne présentent pas les mêmes enjeux.
Pour les réseaux dotés d’un maillage local dense, cette granularité devient une composante à part entière du parcours de formation. Un diagnostic préalable, mené région par région, est généralement réalisé par des scientifiques pour identifier les risques et lister les connaissances à transmettre. Celles-ci sont ultérieurement connectées aux enjeux financiers par des experts internes.
Pour affiner la pertinence du corpus, cette lecture géographique est ensuite croisée avec les spécificités sectorielles des portefeuilles clients présents sur chaque zone. « Pour le conseiller agricole, la formation apporte une vision à 360 degrés, d’abord sur l’écosystème global, dont l’eau, l’alimentation et la régénération du sol, mais aussi sur les besoins en énergie selon l’exploitation », poursuit Cindy Bignoux.
Malgré ce lourd travail, la sélection finale des formations obligatoires reste le plus souvent à la main des managers. Et toutes les entités n’ont pas le même niveau de motivation. L’expression d’un besoin de comprendre les risques physiques émane le plus souvent de celles ayant déjà été touchées par des événements climatiques extrêmes. « Certaines caisses régionales et certaines entités sont davantage demandeuses, probablement parce qu’elles ont déjà intégré ces enjeux dans leur modèle économique. La Caisse Nord de France, par exemple, nous a sollicités très tôt en raison de problématiques importantes liées aux inondations », raconte Cindy Bignoux.
Des cours sur mesure
pour les techniciens
Au-delà de l’octroi de crédit et du financement, la matérialité financière irrigue de nombreux autres métiers. Mais les attentes d’un spécialiste des risques immobiliers, d’un expert de l’assurance ou d’un commercial dans la location automobile de longue durée sont profondément différentes, ce qui oblige à une certaine flexibilité dans la construction des plans pour les grands groupes. « Chaque entité conserve la capacité de construire et de promouvoir des parcours répondant à ses enjeux propres, en privilégiant l’acquisition des compétences clés dont les collaborateurs ont besoin plutôt qu’une logique de profusion de connaissances », explique Josselin Dumanowski, directeur de la Sustainability Academy du groupe BNP Paribas.
En banque d’investissement ou en gestion des risques, les besoins sont nettement plus techniques, avec le recours fréquent à des experts externes et des universitaires. Les équipes de risques doivent notamment pouvoir anticiper l’évolution des chocs climatiques et leur diffusion dans les résultats, les bilans et l’économie, ce qui requiert des connaissances pointues sur les sciences du climat appliquées à la finance.
Pour y répondre, BNP Paribas a ainsi co-construit un programme sur mesure avec l’École Polytechnique Executive Education, consacré à la modélisation quantitative des risques climatiques en finance. « Ce partenariat avec l’École Polytechnique témoigne de notre volonté de nous appuyer sur les meilleures expertises académiques et scientifiques », poursuit Josselin Dumanowski.
Des formats courts pour
comprendre les grands enjeux
Les formats de type conférence, ou masterclass, sont également très utilisés, tant pour acculturer l’ensemble des collaborateurs que pour former les hauts dirigeants. Pour l’ensemble du groupe, le contenu est alors relativement large, afin d’apporter un complément hors-métier sur la relation entre le climat, l’économie et la banque. Ce qui fonctionne alors, le plus souvent, avec des intervenants extérieurs. « Nous avons, par exemple, un partenariat avec le Shift Project, dont nous diffusons régulièrement les mini-conférences auprès des collaborateurs. La prochaine sera sur la décarbonation de l’industrie lourde en France, puis sur la transition dans les secteurs de l’agriculture et de la forêt », indique Mélissa Gadalla, responsable des formations ESG à La Banque Postale.
Ce genre de réunion est aussi bien calibré pour la formation climatique des dirigeants du groupe, à condition qu’ils puissent mener les débats. « Ils n’ont pas forcément besoin d’une formation classique, puisque ce sont leurs équipes qui analysent les sujets et leur font remonter les informations. Pour un Comex, par exemple, il s’agira davantage d’échanger sur des points très précis que de suivre une formation descendante de deux jours », estime Christophe Labarrère. Avec, en ligne de mire, l’objectif de penser la relation entre banque et changement climatique dans sa globalité, pour en tirer des conclusions stratégiques.
Reste le volet de l’adaptation. Si les risques sont désormais bien identifiés, la manière de s’en protéger, de sélectionner les bons projets et de financer ces derniers commence tout juste à s’inviter dans les corpus de formation. Bien que ce sujet puisse être déjà abordé dans les enseignements actuels, une mise à jour devrait avoir lieu avec l’élaboration des plans d’adaptation au niveau des groupes. « Les enjeux de formation sont essentiels et feront partie intégrante de notre plan d’adaptation », confirme Mélissa Gadalla. De quoi rajouter un chapitre dans la formation des collaborateurs. n