Relever les grands défis environnementaux et sociaux de notre époque nécessite des investissements massifs, particulièrement dans les pays en développement et à faibles revenus. Bien que les financements liés au climat aient doublé entre 2018 et 2022 pour atteindre environ 1 500 milliards de dollars à l’échelle planétaire, cela demeure très insuffisant. On estime qu’il faudrait mobiliser chaque année plus de 7 000 milliards de dollars supplémentaires pour financer la transition écologique et entre 500 et 800 milliards supplémentaires pour enrayer l’effondrement de la biodiversité. En outre, une part infime de la finance environnementale déployée aujourd’hui atteint les régions qui en ont le plus besoin. Tandis que l’Union européenne concentre 25 % des financements pour 5,6 % de la population mondiale et 7 % des émissions de CO2, les pays émergents et en développement n’attirent que 14 % des financements, alors qu’ils représentent 55 % de la population mondiale et 36 % des émissions de CO2. Ce constat rappelle ainsi la nécessité et l’urgence de développer des solutions de financement innovantes pour combler ces besoins d’investissement massifs et inégaux.
Une approche qui séduit
La finance mixte (blended finance) présente une approche prometteuse pour mobiliser des capitaux au service de projets générant des impacts environnementaux et sociaux positifs dans les pays en développement. En combinant des capitaux concessionnels provenant de fonds de développement ou philanthropiques avec des capitaux privés, la finance mixte vise à améliorer le profil rendement-risque de ces investissements et ainsi à jouer un rôle de catalyseur pour attirer davantage de capitaux privés. Cette approche repose sur des mécanismes bien connus comme les partenariats public-privé, les garanties à l’exportation ou les subventions, mais les adapte au contexte spécifique du financement du développement, notamment dans les pays du Sud global.
Les évolutions récentes témoignent d’un engouement croissant autour de la finance mixte. Des initiatives telles que la publication de cas pratiques par l’Investor Leadership Network (ILN) ou l’émission réussie d’une obligation de 500 millions de dollars par le Climate Investment Funds (CIF) pour financer la transition énergétique dans les pays en développement illustrent des modèles réussis de mobilisation de capitaux privés au service de projets à fort impact environnemental et social.
Néanmoins, malgré son potentiel, la finance mixte fait face à de nombreux obstacles entravant son passage à l’échelle. La coordination entre les différents acteurs – investisseurs privés, apporteurs fonds concessionnels, organisations non gouvernementales (ONG), gouvernements, porteurs de projets – est complexe, notamment en raison de divergences sur les attentes en matière de rendements, de risques et d’objectifs d’impact. Par ailleurs, l’identification de projets, la levée de capitaux concessionnels et la structuration des véhicules de financement mixte constituent des étapes longues et difficilement réplicables. En outre, les grands investisseurs institutionnels sont encore peu familiers avec la finance mixte et en l’absence d’un historique significatif entretient une certaine méfiance vis-à-vis de ces opportunités d’investissement.
La recherche mobilisée
Pour relever ces défis, il est essentiel de mieux comprendre les mécanismes en jeu, en s’appuyant sur des retours d’expérience concrets et des analyses rigoureuses. Si certaines institutions, comme la Banque mondiale ou les banques de développement (DFIs), apportent déjà des éclairages utiles, la recherche académique sur la finance mixte reste encore peu développée. C’est pourquoi nous avons lancé, avec les professeurs Caroline Flammer et Geoffrey Heal de l’Université de Columbia, une série de travaux sur le sujet. En mobilisant l’expertise du Sustainable Investing Research Initiative (SIRI) de Columbia et le soutien du Mirova Research Center , notre objectif est de proposer une lecture pédagogique et neutre de ces enjeux. Nous espérons ainsi contribuer à faire progresser les connaissances et à sensibiliser plus largement aux opportunités offertes par la finance mixte.
Dans notre récente étude intitulée Biodiversity Finance1, nous mettons en lumière la contribution positive des investisseurs privés dans la conservation et à la restauration de la biodiversité grâce à des mécanismes de monétisation innovants, tout en soulignant le rôle pivot que peut jouer la finance mixte dans l’accompagnement de ces projets pour les rendre plus attractifs.
Notre étude Blended Finance, publiée en 20242, adopte quant à elle le point de vue des apporteurs de capitaux concessionnels, tels que les institutions de développement et les fondations philanthropiques. Nous développons un cadre conceptuel décrivant le processus d’allocation du capital concessionnel à travers l’univers d’investissement éligible. Suivant cette approche, nous montrons que le degré de concessionnalité devrait être croissant du niveau d’impact des projets ainsi que de leur niveau de risque, incluant le risque des pays dans lesquels les projets sont investis (instabilité politique, volatilité des devises, asymétries d’information). Nous menons ensuite une analyse empirique sur 173 projets de finance mixte portés par la Société Financière Internationale (IFC) entre 2018 et 2023. Les résultats confirment notre cadre conceptuel, puisque nous observons que les projets à fort impact ou exposés à plus de risques reçoivent un degré de concessionnalité croissant, en particulier ceux visant des objectifs environnementaux ou sociaux, plutôt que des objectifs de développement économique plus traditionnels. Nous explorons également la manière dont les outils de concessionnalité (subventions, prêts bonifiés, garanties financières, fonds tranchés) peuvent être combinés pour rendre les projets plus attractifs pour les investisseurs privés. Notre étude souligne ainsi le rôle critique des mécanismes de réduction des risques – garanties sur les premières pertes ou couvrant les risques de change entre autres – en complément des investissements plus direct sous forme de dette ou participation au capital.
L’avenir n’est pas écrit
Ces résultats confortent notre cadre conceptuel et illustrent comment la finance mixte peut jouer un rôle de levier pour accélérer la transition vers une économie plus durable et résiliente en alignant rendements financiers avec objectifs sociaux et environnementaux. Toutefois, malgré ces avancées, de nombreux défis subsistent pour faire passer la finance mixte à l’échelle et combler les besoins de financement des pays en développement, particulièrement ceux à plus faibles revenus. Relever ces défis nécessite une coordination renforcée entre les différents acteurs privés, publics et civils, une recherche académique approfondie, et des solutions de financement toujours plus innovantes. Nos prochains travaux et interventions poursuivront notre engagement à atteindre cet objectif.