Cette métrique financière peut aider une perte de poids carbonée

Créé le

15.05.2025

-

Mis à jour le

19.05.2025

À l’heure où les financements verts explosent, un indicateur fait son chemin :
le ratio green to brown. Plus qu’une simple métrique, il pourrait bien devenir
la nouvelle boussole de la finance durable. Notamment pour les banques.

Dans son rapport World Energy Investment 2024, l’Agence internationale de l’énergie (AIE) se félicite que les investissements alloués aux technologies et infrastructures liées aux énergies propres ont dépassé 2 000 milliards de dollars tout en précisant bien que c’est un montant seulement 1,8 fois supérieur à celui consacré aux énergies fossiles1. Selon l’AIE, ce ratio doit être porté à 10 pour 1 d’ici 2030 dans son scénario NZE « Zéro émission nette d’ici 20502». Dénommé « Green to Brown » dans le jargon de la finance durable, cet indicateur ne serait-il pas, en train de s’imposer comme une nouvelle mesure étalon de la performance de transition du secteur bancaire pour relever le défi du verdissement de l’économie mondiale ?

C’est en tout cas la direction prise par l’alliance GFANZ (Glasgow Financial Alliance for Net Zero). Elle a annoncé en janvier 2025 vouloir délaisser l’unité de mesure étalon historique, la réduction de l’empreinte carbone liés aux financements et son adéquation au budget carbone global estimé par le GIEC, pour se concentrer sur la mobilisation des financements verts. S’il n’est pas question à ce stade pour les banques de renoncer à cette mesure physique, dont l’absence serait très préjudiciable à la qualité de l’analyse du suivi des trajectoires de décarbonation des institutions financières, la décision de GFANZ va dans un sens qui privilégie désormais des objectifs financiers plutôt que des objectifs d’émissions. Au bout du compte, un consensus émerge pour convenir que ce n’est pas tant la somme des trillions de dollars et d’euros mobilisés en faveur de l’économie verte qui comptent le plus pour atteindre les objectifs climatiques mais bien, en tout premier lieu, le rapport entre les financements verts et les financements bruns. Ce ratio green to brown s’appuie sur un principe universel : on sait par exemple qu’un régime alimentaire ne saurait réussir en comptant les seules bonnes calories absorbées dans une journée, il convient évidemment de comptabiliser aussi les mauvaises et réduire leur rapport de façon significative.

Une approche de plus en plus adoptée

Il est toutefois indispensable de disposer d’une méthodologie claire, à l’échelle des institutions financières, permettant de compter à la fois les flux de financements vers les activités vertes, mais aussi ceux qui financent toujours des activités dites brunes, comprenant principalement les énergies fossiles.  Pour rappel les énergies fossiles constituent la principale source d’émissions de gaz à effet de serre (GES) au niveau mondial, représentant encore 85 % de l’énergie consommée en 2023 et contribuant à plus de 73 % des émissions totales de CO2. L’expansion continue des énergies fossiles a entraîné une hausse des émissions liées à l’énergie, passées de 21,1 GtCO2 en 1990 à 37,2 GtCO2 en 20233.

Un suivi précis des flux financiers dirigés vers ce secteur est donc essentiel pour accompagner la transition environnementale de l’économie. Le recours à un indicateur green to brown permet à cette fin de comparer efficacement les montants de financement alloués aux énergies fossiles et ceux dirigés vers leurs alternatives. Ce type d’indicateur a connu une adoption croissante, d’abord au sein des fournisseurs de données, puis de certaines institutions financières. Notamment de façon surprenante auprès de banques américaines ! Il bénéficie aussi d’une reconnaissance grandissante de la part des régulateurs, comme en témoignent sa mention dans les recommandations des Paris-Aligned Benchmarks (PAB) européens – pour établir des cibles minimales de réallocation verte 4 – ainsi que son intégration dans les lignes directrices de l’Autorité Bancaire Européenne (EBA) de janvier 2025 en tant qu’indicateur à la fois rétrospectif et prospectif5.

Si différents ratios peuvent être utiles pour appréhender la réalité de la contribution des banques au financement de la transition de façon plus granulaire, une dynamique de standardisation apparaît souhaitable afin d’assurer leur comparabilité et l’évaluation des progrès et de l’efficacité des actions menés par les institutions financières. Proposons donc des lignes directrices et des recommandations pour le développement d’un ratio green to brown appliquées plus spécifiquement aux banques et à leurs activités dans le secteur de l’approvisionnement énergétique, désigné ici sous le nom de Energy Supply Ratio (ESR).

Explorons les principales questions méthodologiques liées à la construction de ce ratio : pourquoi se concentrer sur l’offre ? Comment définir ce qui est vert, ou soutenable, et ce qui ne l’est pas ? Faut-il l’orienter vers une évaluation des flux financiers ou des stocks ? Proposons également une analyse critique des outils existants, avec une attention particulière portée sur l’Energy Supply Banking Ratio (ESBR), l’indicateur développé par BloombergNEF (BNEF), qui constitue à ce jour une référence de place. Ces différents éléments alimentent, dans une dernière section, des axes d’amélioration visant à rendre l’ESR plus pertinent et efficace.

Différentes mais complémentaires, les approches de l’évaluation énergétique

L’évaluation des flux financiers dans le contexte de la transition énergétique peut s’articuler autour de deux périmètres d’analyse : l’approvisionnement énergétique (Supply) et la demande énergétique (Demand). Bien que complémentaires, ces deux approches, répondent à des enjeux distincts.

L’approche Supply se concentre sur l’analyse des financements alloués tant aux énergies fossiles qu’à leurs alternatives « soutenables » destinés à la production, au transport et au stockage d’énergies. Elle inclut, par exemple, des domaines comme certaines énergies renouvelables, les batteries, les grilles électriques. À l’inverse, l’approche Demand examine les flux financiers liés à l’efficacité énergétique et aux usages finaux, tels que les bâtiments, les transports et l’industrie. Cette distinction, mise en avant par des institutions comme l’AIE, reflète les deux volets essentiels de la transition énergétique : la transformation de l’offre et des modes de consommation énergétique.

Nous centrons ici notre analyse sur les financements alloués au secteur de l’offre énergétique (Supply), en prenant comme point de départ le ratio ESBR élaboré par BNEF. Ce choix repose sur la clarté relative des contours associés à cette approche, en comparaison avec une analyse orientée vers la demande énergétique, souvent marquée par une multiplicité d’enjeux et fortement influencée par des considérations politiques et sectorielles. En privilégiant dans un premier temps l’étude de l’offre énergétique, nous visons donc à établir une base méthodologique plus solide et plus consensuelle.

De nombreux travaux récents traitent de l’alignement des financements avec les objectifs climatiques fixés par l’Accord de Paris, en particulier en ce qui concerne les financements liés à l’offre énergétique, constituant ainsi une base précieuse pour approfondir cette analyse. C’est notamment le cas du rapport de l’Agence Internationale de l’Energie (AIE) de 20236 qui distingue clairement les trajectoires de financement nécessaires pour les secteurs de l’approvisionnement et de la demande énergétique. En ce sens, l’AIE estime que, d’ici 2030, chaque dollar investi annuellement dans les énergies fossiles devra être accompagné de 10 dollars dans la transition énergétique, dont 6 dollars spécifiquement dédiés à l’approvisionnement en énergie dite « bas-carbone », essentiellement électrique, y compris stockage et réseau.

Distinguer ce qui est « vert »...
et ce qui ne l’est pas

Cette estimation, également reprise par des initiatives de Place telles que l’Institut de la Finance Durable7, témoigne de l’importance de définir une valeur cible à un horizon donné, qui puisse servir de boussole aux marchés et aux politiques publiques, ce qui constitue un objectif de recherche à part entière, en lien avec l’estimation des besoins de financement pour réussir la transition bas carbone.

Avant de pouvoir analyser efficacement les financements dédiés à la transition énergétique, il est primordial de définir le périmètre du ratio, c’est-à-dire les énergies fossiles (périmètre brun) d’une part, et ce qui peut être considéré comme approvisionnement en énergie soutenable (périmètre vert) d’autre part. Sur ce second point, nous préférons éviter certains termes communément employés, comme énergies « vertes » ou « bas-carbone », dont les définitions varient selon les acteurs et qui peuvent couvrir des sources et technologies pouvant être considérées comme controversées ou marginales. C’est notamment aussi le cas de la notion « énergie propre », tel qu’avancé par l’AIE, car cette dernière suppose que toutes les sources d’énergie peu ou non émissives de gaz à effet de serre (GES) seraient sans impact, occultant les effets négatifs potentiels de certaines technologies sur les écosystèmes, la santé, les droits humains ou les émissions de GHG elles-mêmes, révélés par des analyses en cycles de vie. L’intégration des concepts de Do No Significant Harm (DNSH)1 et de Minimum Safeguards2 dans cette définition apparaît comme une garantie nécessaire afin d’assurer une transition énergétique juste et véritablement durable. En effet, cette approche permettrait garantir que les investissements dédiés à la transition énergétique ne génèrent pas d’externalités négatives susceptibles de compromettre d’autres objectifs de durabilité.

L’hétérogénéité des cadres méthodologiques concernant la définition des notions sous-jacentes complexifie les comparaisons et limite l’harmonisation des analyses sur l’efficacité des financements dédiés à la transition énergétique. Cette démarche de clarification est d’autant plus nécessaire dans un contexte où les ressources financières disponibles pour la transition énergétique sont limitées et où la fenêtre temporelle pour leur mobilisation est de plus en plus restreinte. Il devient ainsi impératif d’identifier les technologies véritablement compatibles avec les échéances climatiques actuelles et de les différencier de celles qui risquent de retarder la transition. Il est de ce point de vue nécessaire de prioriser les investissements dans des solutions immédiatement opérationnelles et conformes aux objectifs de limitation du réchauffement à 1,5 °C, à l’instar de l’énergie solaire et éolienne, ainsi que des infrastructures nécessaires à leur intégration telles que le stockage de l’électricité et la modernisation des réseaux électriques. 

Une fois la définition de l’approvisionnement énergétique soutenable établie, il est tout aussi crucial de préciser le périmètre des énergies fossiles devant être intégrées au ratio. Ce périmètre brun englobe l’ensemble de la chaîne de valeur des énergies fossiles, incluant le charbon, le gaz et le pétrole. Cela signifie que les financements doivent être suivis non seulement au niveau de l’extraction et de la production, mais aussi tout au long des étapes de transformation, transport, distribution et usage final.

Approche par les stocks ou par les flux ?

Dans l’évaluation des financements dédiés à chacun de deux périmètres Green et Brown, une option méthodologique complémentaire peut être mobilisée : une approche par les stocks, qui analyse l’exposition totale des acteurs financiers, et une approche par les flux, qui examine les nouveaux financements dans l’année. Une estimation plus précise des flux paraît légitime, mais peut se heurter à de nombreuses limites. Cette approche permet d’intégrer une gamme plus étendue d’instruments financiers, tels que les obligations, difficilement capturables par une analyse des expositions financières existantes. Mais ellepose la question de comparabilité entre des ratios bilantiels, qui constituent des engagements lourds pour les banques, notamment en termes de risque, et des activités de marché pour lesquels leur bilan n’est pas ou peu engagé, tout en étant davantage soumis aux aléas et à la volatilité de marché. Elle permet toutefois de prendre en compte les financements alloués via ces activités de marchés de capitaux, hors bilan, et offre une vision plus dynamique et représentative des efforts déployés par certaines banques pour promouvoir les objectifs climatiques et leur ingénierie financière innovante sur des instruments dédiés. Développer des ratios dédiés aux activités obligataires et aux variations de stocks de financement ferait aussi du sens pour mieux les agréger à des ratios Green to Brown plus larges tels que l’ESR. Cette dynamique permettrait de mieux évaluer la compatibilité des investissements avec une trajectoire de décarbonation alignée sur l’objectif 1,5 °C, comme celle développée par l’AIE dans son scénario NZE. En effet, en parallèle de la trajectoire d’émissions, le scénario NZE offre également une « trajectoire » de financement des investissements annuels, permettant d’identifier les nouveaux flux financiers nécessaires pour atteindre cet objectif 1,5 °C.

Comment l’ESBR de BloombergNEF
a répondu...

Le concept d’Energy Supply Ratio (ESR), et notamment la déclinaison proposée par BloombergNEF (BNEF) sous le nom d’Energy Supply Banking Ratio (ESBR), est un indicateur développé pour mesurer la contribution des institutions financières, et plus particulièrement des banques, à la transition énergétique. Cet indicateur de BNEF compare les financements accordés à des projets ou entreprises engagés dans l’approvisionnement en énergies dites « propres » à ceux dédiés aux énergies fossiles. La méthodologie utilisée par BNEF repose sur quatre étapes principales :

– elle identifie les flux financiers, c’est-à-dire les nouveaux financements annuels alloués au secteur de l’énergie. Les flux financiers englobent, ici, plusieurs composantes : equity, dette, financement de projets et tax equity. Les segments equity et dette couvrent respectivement plusieurs instruments financiers que sont les introductions en bourse, les émissions d’actions et d’obligations, les prêts syndiqués et les labeled use-of-proceeds based sustainable debt ;

– BNEF applique des facteurs d’ajustement pour les montants des financements, en proportion des revenus générés par les activités « propres » et les activités « fossiles » des entreprises bénéficiaires. Pour cela, BNEF utilise les Clean Energy Exposure Ratings (CEERs) et les Fossil-Fuel Exposure Ratings (FFERs), issus de ses propres calculs ;

– les données ainsi ajustées sont agrégées en deux ensembles, « fossile » et « propre », pour produire un ratio. Ce ratio reflète la proportion des financements orientés vers les solutions que BNEF désigne comme « énergies propres » par rapport à ceux dédiés aux fossiles à une date t ;

– l’ESBR s’appuie sur un set de scénarios climatiques net zéro pour évaluer la « cible » du ratio, précédemment construit, concernant le financement nécessaire pour atteindre les objectifs de limitation du réchauffement global à 1,5 °C. Ces scénarios proviennent, entre autres, d’organismes établis et reconnus tels que l’AIE, le Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (GIEC) et le Network for Greening the Financial System (NGFS). Selon l’analyse conduite par BNEF sur les scénarios sélectionnés8, les investissements annuels dans les solutions bas-carbone doivent être a minima quatre fois supérieurs à ceux des énergies fossiles, avec un ratio variant entre 4,1:1 et 11,6:1 à l’horizon 2030.

Une bonne base pour la construction
d’un indicateur ESR robuste

L’ESBR de BNEF se présente comme une bonne base méthodologique, présentant plusieurs atouts importants. Mais également trois limites majeures qu’il conviendrait de lever afin de renforcer la pertinence et l’applicabilité de ce type d’indicateurs. L’une des particularités de l’ESBR réside dans son approche axée sur l’analyse des flux financiers, qui fournit une vision dynamique et actualisée des efforts des banques dans la transition énergétique en capturant les tendances émergentes en matière de financement. Sa couverture étendue des produits financiers, incluant les obligations, les prêts et les financements de projets, permettant dans les limites précédemment indiquées, une vision plus exhaustive des financements bancaires.

Un avantage de l’ESBR est sa capacité à intégrer des secteurs essentiels à la transition énergétique, en plus de la production d’électricité. Il inclut des domaines clés tels que le stockage d’énergie, les réseaux électriques, ainsi que la fabrication d’équipements et de composants stratégiques, notamment les cellules photovoltaïques, les nacelles et les pales d’éoliennes. Cette couverture élargie reflète de manière plus réaliste les besoins en infrastructures et technologies nécessaires pour accélérer la transition énergétique.

Par ailleurs, l’ESBR se distingue par son approche binaire qui met en lumière la réallocation des financements entre les énergies fossiles et les alternatives durables. Cette méthodologie permet d’offrir une vision claire des flux financiers et de rendre compte des tendances de financement de manière explicite. Bien que les actifs en transition, qui ne s’inscrivent pas dans l’une ou l’autre de ces catégories, ne soient pas pris en compte ici, cette approche facilite la lisibilité des dynamiques d’évolution du financement et met en avant les efforts déployés pour orienter les capitaux vers des solutions soutenables.

Enfin, l’ESBR se distingue par sa projection via des données issues d’un ensemble de scénarios climatiques robustes afin de projeter une évolution des financements « propres » et fossiles cohérente avec une limitation de la température à 1,5 °C. Également, en intégrant une variété de trajectoires net zero élaborées par des organisations reconnues, chacune reposant sur des hypothèses distinctes de décarbonation, cette approche renforce la pertinence et la cohérence de l’indicateur par rapport aux objectifs climatiques.

Le besoin de périmètres précis...

Mais une limite notable de l’indicateur proposé par BNEF est liée à sa définition d’énergie « propre » (périmètre green), laquelle inclut certaines technologies controversées, telles que le captage et stockage du carbone (CCS) ou la bioénergie. Ces dernières soulèvent des interrogations en raison d’incertitudes sur leur impact environnemental ou sur leur niveau de maturité technologique. Dans une perspective de transparence et de comparabilité, il apparaît nécessaire de développer une approche consensuelle. Celle-ci devant reposer sur une définition claire et partagée du périmètre green, comme le fait par exemple la taxonomie européenne sur les énergies considérées comme soutenables et non «propres », au sens des principes DNSH et MSS, ainsi que du périmètre brown, en caractérisant rigoureusement les activités liées aux énergies fossiles, à partir de cadres de référence établis.

Lors de la construction de ces deux périmètres, il est important de couvrir uniformément l’ensemble de la chaîne de valeur associée à la production d’énergie. Du côté green, cela inclut non seulement la production d’énergie renouvelable ou bas-carbone, mais aussi les infrastructures de réseaux électriques (transport et distribution), les systèmes de stockage, ainsi que les composants et équipements nécessaires à leur déploiement. Du côté brown, cela implique de prendre en compte l’exploration, le raffinage, la distribution ainsi que les usages finals des énergies fossiles, afin de refléter pleinement l’ampleur des financements associés à ces activités.

... d’une mesure de l’impact réel...

Une autre limite de la proposition de BNEF est le manque de lien direct entre son indicateur et les impacts réels en termes de réduction des émissions ou de progrès climatiques mesurables. L’indicateur se concentre sur les flux financiers, sans évaluer directement les résultats concrets des investissements réalisés, tels que le volume de capacités installées ou la proportion des financements alloués dans les EMDEs. Par ailleurs, pour assurer une vision plus complète et robuste de la contribution des institutions financières à la transition énergétique, il serait pertinent d’intégrer également le suivi des émissions associées aux financements des énergies fossiles. L’ajout de ce prisme complémentaire tel que proposé ici permettrait non seulement d’évaluer l’effet des financements dits « soutenables » sur la réduction des émissions, mais également de mesurer l’évolution des émissions induites par le maintien ou l’expansion des activités à forte intensité carbone.

... et d’une uniformisation
des facteurs d’ajustement

La dernière limite est liée aux méthodes d’ajustement proposées par BNEF qui se concentrent principalement sur la source de revenus à un instant donné pour catégoriser les activités d’une entreprise. Une méthode améliorée consisterait à proposer une hiérarchisation des sources de données disponibles, en privilégiant d’abord les informations les plus précises, telles que l’affectation des dépenses d’investissement (CAPEX), puis en recourant, à défaut, aux données sur les revenus, voire à d’autres indicateurs complémentaires permettant d’affiner l’estimation. L’intégration d’une telle logique d’ajustement hiérarchisant le recours prioritaire aux CAPEX, permettrait une meilleure évaluation de l’utilisation effective des financements par les entreprises bénéficiaires, et offrirait ainsi une mesure plus réaliste et pertinente du périmètre des montants alloués à des activités durables ou à forte intensité carbone.

La publication et l’adoption d’un indicateur tel que l’Energy Supply Ratio (ESR) s’impose comme un levier essentiel pour les banques désireuses d’évaluer la contribution de leurs activités au financement de la transition énergétique. 

Dans cette perspective, il paraît nécessaire de disposer d’un indicateur ESR agrégé, couvrant l’ensemble des produits et services financiers d’une banque. Celui-ci seul permet d’offrir une vision d’ensemble cohérente et d’évaluer la répartition des financements entre énergies fossiles et alternatives soutenables au global. Toutefois, par souci de transparence et pour affiner l’analyse, il est recommandé d’appuyer ce ratio sur la production d’indicateurs intermédiaires couvrant notamment les flux séparément des stocks et les deux typologies d’activités que sont les activités « financées » et les activités « facilitées ».

Le premier objectif de ces sous-indicateurs est de répondre aux attentes des parties prenantes, notamment des analystes, en leur offrant une compréhension plus précise des produits et services qui accélèrent ou, au contraire, freinent la transition des banques. Le second objectif, central dans cette proposition et renforçant le premier, est d’assurer la robustesse des plans de transition des banques en garantissant une cohérence entre les indicateurs d’émissions et ceux relatifs aux financements.

Comme l’a récemment souligné le rapport de ShareAction (2024), une majorité des banques analysées définissent des objectifs de décarbonation sans les articuler explicitement avec leurs objectifs de financement.Dans une logique d’harmonisation avec les catégories d’indicateurs d’émissions utilisées par les institutions financières et afin d’améliorer la transparence, deux catégories peuvent ainsi être définies pour ces sous-indicateurs : les flux financés et les flux facilités. Les flux financés engloberaient a minima l’ensemble des prêts, comme le project finance, les labeled use-of-proceeds based sustainable debt.

Les flux facilités, quant à eux, devraient inclure, a minima, les produits et services tels que les introductions en bourse (IPO), les émissions d’actions et les émissions d’obligation, reflétant ainsi le rôle des institutions financières en tant qu’intermédiaires dans la mobilisation de capitaux.

L’ambition d’objectifs science-based
à différents horizons

Sur la base de l’indicateur ESR, les banques seront alors en mesure de définir des objectifs « science-based » à différents horizons temporels, compatibles avec l’objectif de limitation du réchauffement climatique à 1,5 °C. Pour ce faire, elles pourront s’appuyer sur un ensemble de scénarios et de modèles prospectifs, comme ceux proposés par BNEF, qui permettent d’explorer différentes trajectoires vers la neutralité carbone. À défaut, le scénario Net Zero Émissions (NZE) de l’AIE constitue une référence robuste. Ce dernier souligne notamment que, pour atteindre l’objectif de 1,5 °C, le rapport des investissements annuels entre les énergies alternatives et les énergies fossiles devra atteindre un ratio de 6 pour 1 d’ici 2030 dans le secteur de l’offre énergétique.

En conclusion, nous proposons aux banques de produire une nouvelle génération d’indicateurs susceptibles d’illustrer la crédibilité de leurs engagements climatiques, en s’appuyant sur des métriques intermédiaires désagrégées, si possible jusqu’aux montants mobilisés, afin de favoriser l’émergence de ratios Brown to Grown standardisés et pertinents tels que l’ESR, en cohérence avec les besoins de financement des objectifs climatiques.  

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº14
Notes :
1 AIE, « World Energy Investment 2024 ».
2 AIE, « Net Zero Roadmap A Global Pathway to Keep the 1.5 °C Goal in Reach ».
3 AIE, « CO2 Emissions in 2023: A new record high, but is there light at the end of the tunnel? ».
4 EU Technical Expert Group on Sustainable Finance, « Report on Benchmarks », 2019.
5 EBA, « Final Report Guidelines on the Management of Environmental, Social and Governance (ESG) Risks », 2025.
6 AIE, « The Oil and Gas Industry in Net Zero Transitions ».
7 IFD, « Énergies fossiles : analyse des trajectoires compatibles avec un scénario 1.5° C. », juin 2024.
8 Claudio Lubis C., David Doherty D. & Young W., « Investment Requirements of a Low-Carbon World: Energy Supply Investment Ratios », BloombergNEF, oct. 2022.