Les acteurs du leasing
à la croisée des chemins

Créé le

20.03.2024

-

Mis à jour le

15.04.2024

La montée en puissance des LLD et LOA observée en 2023 a toutes les chances de s’installer durablement. Les banques ont amorcé leur adaptation pour faire face à la concurrence et à une réglementation qui s’étoffe, notamment en nouant des partenariats.

Depuis la pandémie, les métiers spécialisés du crédit ont poursuivi leur redressement et continuent de se transformer, malgré l’inflation et la remontée des taux. Cette reprise s’accompagne d’une transformation de la production de crédits spécialisés depuis mi-2022, avec une croissance forte et soutenue de la production du leasing (location avec option d’achat, LOA, et location longue durée, LLD), au détriment des formes de crédit plus classiques (crédits d’équipement, prêts personnels, crédits affectés).

Cette tendance s’est confirmée durant les neuf premiers mois de 2023, aussi bien sur le crédit d’équipement aux professionnels et entreprises (+21 % de production LLD ; -17,5 % crédit d’équipement classique1) que sur le crédit aux particuliers (+7 % à +10 % sur la LOA d’occasion et neuve ; +100 % sur la LLD ; -26 % sur les prêts personnels)2.

Du point de vue économique, plusieurs facteurs ont transformé l’offre et la demande de crédits en France ces 18 derniers mois. La hausse des taux mi-2022 a entraîné une réduction à l’accès aux crédits classiques, dont la production a depuis lors chuté. Ce mouvement s’est accéléré sous l’effet de la fragilité économique des acteurs, dans une période de forte inflation. Les particuliers comme les professionnels plébiscitent aujourd’hui le remplacement de leurs équipements, notamment le véhicule, via des contrats de LOA ou LLD, plus prévisibles financièrement et permettant de s’adapter de manière souple aux évolutions des usages et des contraintes environnementales.

Cette situation a toutes les chances de s’installer durablement. La baisse des taux directeurs de la BCE n’étant pas attendue avant la mi-2024, l’accès au crédit restera difficile cette année encore, avec une fragilité économique des ménages qui restera de mise malgré un retour à une inflation plus mesurée. La révision de la directive européenne sur le crédit aux consommateurs, qui impose notamment d’inclure la LOA dans le champ d’application, avec prise en compte de l’usure, peut avoir un effet négatif, mais il devrait rester mesuré sur la production.

Rapprochements stratégiques :
la course au gigantisme

Les acteurs qui sont bien positionnés sur la LOA et la LLD sont dans une position très favorable. Le marché a d’ailleurs anticipé cette situation, comme on peut le voir depuis 18 mois, avec de nombreux rapprochements stratégiques.

La Société Générale a opéré la fusion de ALD et Lease Plan en 2023, donnant naissance à Ayvens, leader mondial de la mobilité durable, avec une flotte de plus de trois millions de véhicules gérés à l’échelle mondiale. Elle vient de signer un nouveau partenariat avec le groupe Stellantis, très actif sur le leasing, visant à l’achat de 500 000 véhicules pour sa flotte de location longue durée en Europe sur trois ans. Par ailleurs, le groupe Société Générale a amorcé en décembre des discussions sur la cession sa filiale SG Equipment Finance, spécialisée dans le financement d’équipements aux entreprises.

Le Groupe Crédit Agricole est lui aussi particulièrement actif depuis 18 mois. Leasys, la joint venture créée entre Crédit Agricole Consumer Finance et Stellantis, spécialisée en leasing multi-marque, se renforce. Sa consolidation avec Free2move Lease vise à en faire un des leaders européens du financement automobile et des services de mobilité, avec une flotte d’un million de véhicules d’ici 2026.

Par ailleurs, CACF et Opteven ont annoncé en février la naissance de leur joint venture Crédit Agricole Mobility Care Services. Les solutions développées par Opteven concernent l’extension de garantie et de maintenance, une offre déployable dans plusieurs géographies.

En définitive, l’ensemble des acteurs des crédits spécialisés seront soumis aux mêmes impératifs dans les deux ans à venir.

La maîtrise de la rentabilité reste un enjeu fort. D’un côté, les acteurs traditionnels doivent s’adapter structurellement aux nouvelles conditions de marché (rationalisation, baisse des coûts, sortie de certains marchés, plans de départs). De l’autre côté, la croissance des activités de LOA et LLD doit s’accompagner d’une maîtrise des investissements et des coûts opérationnels. Les premiers résultats de Ayvens, nouvellement fusionnée, appellent à la prudence. L’enjeu sera pour tous de construire des modèles opérationnels efficients et déployables sur plusieurs géographies, visant la massification et l’automatisation des opérations.

Le contexte macroéconomique mondial exige par ailleurs de piloter au plus près le risque de crédit, dont le coût pèse de plus en plus sur les résultats, comme le montrent les premiers résultats 2023 récemment publiés. La nouvelle obligation européenne de s’assurer de la capacité des consommateurs à rembourser leurs prêts dès l’octroi sera l’occasion d’enrichir les modèles existants, avec le concours de modèles d’IA qui devront faire l’objet d’une supervision renforcée. L’effort devra également porter sur les modèles de prévention des défauts, ainsi que l’optimisation des stratégies de recouvrement.

Des conditions de marché très changeantes

Le développement de nouveaux produits et la recherche de nouveaux modèles de distribution, doivent renforcer le produit net bancaire (PNB). Ces évolutions portent sur les services autour du leasing (extension de garantie, maintenance, assurance) ; sur le paiement fractionné de type micro-crédit, même si son inclusion dans la révision de la directive du CC présente de nouvelles contraintes ; sur la poursuite de la digitalisation des services (B2B et self-care B2C) ; enfin, sur les synergies entre distributeurs et producteurs d’un même groupe, à l’instar de Mobility4You de BNP Paribas.

Ces évolutions devront intégrer un canevas réglementaire de plus en plus contraignant au niveau européen. Outre la révision de la directive sur les crédits à la consommation, les services financiers spécialisés (SFS), comme l’ensemble des sociétés financières, doivent se conformer dès 2024 à des exigences portant sur la durabilité (Corporate Sustainability Reporting Directive) et l’encadrement de l’usage de l’IA (AI Act). Enfin, certaines d’entre elles sont concernées par DORA (Digital Operational Resilience Act) sur la résilience, applicable en janvier 2025. Ces nouvelles réglementations vont imposer des changements profonds, non seulement de la gouvernance mais aussi de la sécurité de certains systèmes d’information, qui sont souvent peu urbanisés.

La transition écologique entraîne une profonde mutation dans les modèles économiques et financiers des SFS. Ces dernières sont amenées à réviser leur approche en matière d’investissement, en intégrant des nouveaux critères de développement durable dans leur stratégie. Elles doivent également prendre en compte les risques liés au changement climatique et à la transition énergétique, ainsi que les opportunités offertes par les nouveaux marchés et les technologies émergentes. Pour répondre à ces défis, les SFS doivent se doter de nouvelles compétences et expertises, telles que l’analyse des risques liés au climat, l’évaluation des investissements dans les énergies renouvelables, ou encore la gestion des risques liés à la transition énergétique.

Au-delà de l’aspect conjoncturel, les sociétés de LOA, LLD et SFS sont à un carrefour. La recherche d’effet de masse critique et de partenariats internationaux ne suffira pas à garantir la réussite de ces nouveaux modèles. Les sociétés qui tireront le mieux leur épingle du jeu sont celles qui sauront s’adapter le plus rapidement à des conditions de marché qui resteront très changeantes.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº891
Notes :
1 ASF : Tableau de bord, novembre 2023.
1 ASF : Tableau de bord, novembre 2023.
q=lgjs Ibid.