En première ligne de la transition écologique, les acteurs de la mobilité font face à de plus en plus de pressions de la part des régulateurs et des individus. À cela s’ajoute, depuis quelques années et la crise de Covid-19, un environnement macroéconomique et géopolitique dégradé, impactant fortement les chaînes de valeurs de l’industrie : difficulté d’accès et prix élevés des matières premières, tensions sur les semi-conducteurs, ruptures de stocks, conflits autour des zones de commerce international (Ukraine/Russie ; mer rouge/Canal de Suez ; détroit de Taiwan, etc.).
Les politiques des banques centrales de relèvement des taux, ainsi que le retour de l’inflation ajoutent une incitation supplémentaire à redéfinir les modèles de valeurs et de risques pour rester compétitifs dans un environnement fortement concurrentiel en transformation. Enfin, l’évolution sociétale et la prise de conscience écologique favorisent la demande et l’émergence de nouveaux moyens de transport, plus respectueux de l’environnement.
Ces dernières années le secteur fait face à une augmentation de réglementations et de normes, tant au niveau national que supranational (Union européenne en particulier). Celles-ci peuvent être regroupées selon trois grands axes : mise à jour du cadre légal global, critères environnementaux, sociétaux et de gouvernance (ESG), conformité et risques.
Sur le volet légal, la Commission européenne a présenté en juillet 2021 sa volonté de revoir la directive de 2008 relative aux contrats de crédit aux consommateurs. Les aménagements proposés visent à améliorer la protection du consommateur européen et à répondre à des évolutions de marché (digitalisation du parcours client, harmonisation des contrats à l’échelle européenne, développement de crédits de faible montant ou de courte durée, paiement fractionné, émergence des fintechs et du crowdfunding, etc.).
La nouvelle Directive UE 2023/2225, publiée au Journal officiel le 30 octobre 2023 devra être transposée dans le droit national des États membres avant fin 2025. Elle impose aux établissements et intermédiaires de crédits (dont les leasers) de mentionner le coût total du crédit dans les contrats (le taux annuel effectif global, TAEG). Cela aura un impact direct pour les acteurs de ce marché, notamment pour les spécialistes de la location avec option d’achat (LOA) – une nouveauté par rapport à la directive précédente sur le crédit à la consommation.
En France, ces sociétés doivent par ailleurs respecter le taux d’usure. De ce fait, les taux en LOA seront davantage encadrés, avec un impact sur les marges. Les professionnels devront donc adapter leur modèle opérationnel et financier afin de couvrir leurs coûts liés aux services annexes proposés dans les contrats de LOA (garanties, entretiens, etc.) – non présents dans les autres formes de crédit à la consommation – et conserver une marge financière suffisante pour assurer les coûts de refinancement des établissements financiers.
Des spécificités françaises
L’actualité réglementaire est aussi marquée par l’arrivée du reporting CSRD (Corporate Sustainability Reporting Directive) qui intègre de nouvelles exigences standardisées pour un reporting plus exhaustif incluant tous les impacts de l’entreprise. Le secteur de la mobilité sera en particulier concerné via les European Sustainability Reporting Standards : ESRS 1 (changement climatique) et ESRS 2 (pollution). Ses entreprises vont déclarer en détail leurs externalités et émissions de gaz à effet de serre, poste pour lequel la flotte de véhicules a un impact non négligeable. Ces déclarations devront être complétées par des plans d’actions et objectifs ambitieux, accentuant encore davantage la pression pour décarboner les usages. D’autant que l’harmonisation des reportings permettra de comparer les entreprises et de mettre en avant les bons... et surtout les mauvais élèves.
En parallèle, la Taxonomie verte (UE), système de classification des activités économiques, permet d’identifier dans quelle mesure une activité est « durable » ou « verte ». Les entreprises devant publier publiquement ces informations, des actions sont prises pour accélérer le verdissement des flottes.
Enfin, en France, la Loi d’orientation des mobilités impose aux entreprises détenant plus de 100 véhicules (véhicules de particuliers et utilitaires, ainsi que d’un poids total autorisé en charge inférieur à 3,5 tonnes) une part grandissante de véhicules « verts » au fur et à mesure du renouvellement de la flotte automobile. Pour 2024 cette part est fixée à 20 %.
Ces différentes réglementations, et mises en concurrence de fait, contribuent à l’accélération de l’électrification des flottes et sont source de nouvelles opportunités pour les leasers. Les leasers de matériel roulant devenant les acteurs clés de la mobilité, notamment via le développement d’offres et de services dédiés : location combinée véhicule-borne de recharge, partenariats autour des infrastructures de rechargement...
Au-delà de ces impacts directs sur leur business model, les entreprises de la mobilité devront également intégrer un large corpus de règles pour être en conformité. Cela inclut notamment le Digital Operational Resilience Act (DORA) pour améliorer la résilience opérationnelle informatique des acteurs des services financiers en mettant en place un cadre de gouvernance et de contrôle interne spécifique. Mais aussi, la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme et le KYC (Know Your Customer). Ainsi que le règlement général de protection des données (RGPD) qui reste d’actualité, notamment pour la gestion et l’utilisation des données issues des boîtiers télématiques dont les cas d’usage sont de plus en plus nombreux.
Un contexte macroéconomique complexe
Après de nombreuses années de taux bas, un relèvement des taux par les banques centrales a eu lieu pour répondre aux enjeux d’un contexte international sous tension, contraignant les acteurs financiers à mettre à jour leurs modèles.
Il devient impératif de revoir les chaînes de valeur et d’approvisionnement, les modèles financiers, afin d’établir des stratégies de diversification ou de renforcement de certains maillons. En témoignent les recours aux leviers de croissance externe, comme l’illustre l’acquisition de LeasePlan par ALD Automotive (Société Générale) en 2022 dans la location longue durée (LLD). Sur ce marché, les stratégies et le dynamisme de BNP Paribas Arval et Crédit Agricole (CA) Auto soulignent l’importance du leasing pour les grandes banques, souvent considéré comme un troisième pilier, aux côtés de la banque de détail et de la banque de financement et d’investissement.
En outre, les taux élevés actuels induisent mécaniquement plus de difficulté pour financer l’achat d’un véhicule via un crédit à la consommation, et donc un report vers le leasing, en particulier automobile, ce qui est vrai notamment pour le segment retail. La baisse des taux directeurs, attendue dès le deuxième trimestre 2024 (et dès février pour la banque centrale chinoise) suscite l’optimisme sur les marchés avec une reprise de l’activité économique, que les acteurs de la LLD/LOA devront arriver à capter.
Autre fait marquant couplé à la hausse des taux : le retour de l’inflation. Maîtriser son budget est (re)devenu une priorité pour les particuliers et les entreprises. Les leasers doivent donc adapter leurs offres pour renforcer l’accompagnement de leurs clients, donner plus de visibilité sur les coûts directs et indirects d’une location et proposer davantage de flexibilité pour répondre à l’incertitude. Pour contrer l’inflation et améliorer leur compétitivité sur le marché, de nombreuses solutions existent : nouer de nouveaux partenariats (avec des constructeurs low-cost, chinois ou indiens, par exemple), optimiser la vie des contrats notamment via l’intelligence artificielle ou l’automatisation et l’exploitation des données des boîtiers télématiques dont les nouvelles voitures sont équipées (réajustements, gestion des immobilisations, services et prestations « sur-mesure »), optimiser la fin de contrat (restitution, prolongation...), développer de nouvelles offres (nouvelles mobilités, autopartage, multimodalité) et surtout augmenter le cycle de vie du produit (revente, release) pour créer des nouvelles sources de revenus.
L’industrie est confrontée à deux enjeux majeurs presque opposés, qui n’ont pas la même temporalité. D’un côté, l’environnement réglementaire, dont les impacts devraient se faire sentir à moyen terme et de l’autre, le contexte macroéconomique et les politiques de taux, dont l’impact est beaucoup plus immédiat.
Les lignes directrices des politiques réglementaires sont connues et relativement stables, permettant de planifier, construire la mise en conformité et mobiliser les équipes. Au contraire, l’environnement géopolitique, à un niveau d’incertitude peu atteint depuis des décennies (par exemple, guerres, climat, tensions sur les matières premières...) implique une incertitude fondamentale et mettra les équipes au défi de leur agilité et de leur capacité à répondre à ces épreuves.
Anticipation, définition et déclinaison de nouvelles ambitions, visions et stratégies pour mettre en œuvre des modèles opérationnels résilients et innovants : dans ce diptyque paradoxal, les acteurs des services financiers spécialisés doivent se mobiliser sans attendre.