Daniel Baal
Président de la Fédération bancaire française (FBF)

Les quatre vérités de Daniel Baal

Créé le

23.12.2025

-

Mis à jour le

05.01.2026

Il y a quelques années, Nicolas Théry, alors président de la Fédération bancaire française (FBF), avait inauguré la grande interview du mois de Revue Banque. Son successeur, Daniel Baal, perpétue l’exercice. L’occasion de faire un point sur tous les sujets. De l’économie à la politique, en passant par la réglementation. De la concurrence internationale aux problèmes de découvert bancaire.

Nous vivons dans un environnement où chacun veut tout à côté de chez lui ou à portée de main. Comment concilier ce désir avec les contraintes de rentabilité pour le secteur bancaire ?

Le désir de proximité exprimé par nos clients est parfaitement légitime et l’ensemble de la profession bancaire y répond de manière très concrète par sa forte présence territoriale et ses outils digitaux performants. Dans la zone euro, près d’une agence bancaire sur trois est française. Pour répondre aux attentes des clients et des collaborateurs, des regroupements sont en œuvre partout en Europe. C’est un mouvement qui appartient à chaque groupe bancaire. J’observe qu’il est très maîtrisé en France, parce que nous savons que nos réseaux participent directement à notre qualité de service.

Mais notre proximité ne se limite pas à une seule dimension strictement physique. Les usages évoluent et les banques françaises s’adaptent pour offrir une relation fluide, personnalisée et accessible, y compris à distance. Pour certains clients, la relation digitale est devenue prépondérante ; pour d’autres, elle est complétée par le service en agence. Vous le voyez, notre présence territoriale et nos outils digitaux ne s’opposent pas. Ils se renforcent mutuellement.

Début décembre, une proposition de loi a été présentée pour garantir l’accès à l’argent liquide sur tout le territoire, prévoyant des taxes en cas de suppression de distributeurs automatiques de billets. Initiative pertinente ou ubuesque ?

L’accès aux espèces est pleinement garanti en France. 98,8 % de nos concitoyens habitent à moins de quinze minutes d’un distributeur de billets. C’est même 99,9 % lorsque l’on tient compte des points d’accès aux espèces auprès des commerçants. La situation est objectivement très satisfaisante pour nos concitoyens.

Conserver un tel réseau de distributeurs, alors même que l’acceptation de la carte bancaire progresse, est la démonstration de l’engagement de l’ensemble du secteur bancaire à maintenir l’accès aux espèces. Certains établissements ont choisi de mutualiser leurs réseaux ou permettent aux commerçants d’offrir à leurs clients des retraits d’espèces en magasin. Faisons donc confiance aux acteurs de terrain. L’expérience montre que nous avons su élaborer des solutions pragmatiques qui répondent aux attentes des clients, des commerçants et des élus locaux. Il n’est pas nécessaire de légiférer sur le sujet.

Certains ménages ont régulièrement des difficultés de fin de mois. Personne n’a rien compris aux impacts de la nouvelle directive sur les découverts. Le robinet va-t-il moins couler ?

Les banques françaises n’ignorent rien des difficultés que peuvent rencontrer certains ménages, en particulier depuis la crise de l’inflation. Ces dernières années, nous avons pris des mesures fortes et fait d’importants progrès pour mieux détecter la fragilité financière et limiter fortement les frais d’incidents des clients concernés.

Cette directive européenne intervient alors que le dispositif français de protection de la clientèle fragile est équilibré et robuste. Elle apporte de nouvelles complexités sans bénéfice évident pour la protection des clients. Pour la grande majorité d’entre eux : rien ne change. Ceux qui ont déjà une autorisation de découvert vont pouvoir continuer de l’utiliser comme avant. Pour ceux qui n’en ont pas encore, à compter de novembre 2026, nous devrons formaliser davantage des démarches que nous réalisions déjà. Cela risque de nuire à l’expérience client comme au travail des conseillers.

Au cours des débats, nous avions alerté sur cet excès de formalisme. Les banques feront le maximum pour en limiter les impacts négatifs, en lien avec nos superviseurs. Espérons que la leçon de cette polémique soit retenue, et que la parole des professionnels soit davantage entendue à l’avenir dans la phase de préparation des textes.

Sur le marché immobilier, avez-vous le sentiment que les choses soient plus fluides pour les emprunteurs ces derniers mois ?

Il faut d’abord rappeler un élément essentiel : les banques françaises n’ont jamais fermé les vannes du crédit immobilier. Dans notre modèle, accompagner nos clients pour l’accession à la propriété est essentiel. Alors que le logement figure parmi les principales préoccupations de nos concitoyens, la nette reprise de la production est évidemment une bonne nouvelle pour tout le monde.

Au-delà de la dynamique des prix des logements, je veux saluer l’action de notre profession. Dans un esprit de saine concurrence, nous savons, chacun à notre manière, être innovants pour nous adapter à la diversité des profils d’emprunteurs, y compris pour les ménages modestes ou ceux dont les parcours professionnels évoluent.

Pour autant, je regrette que subsistent encore des contraintes un peu désuètes en matière de crédit immobilier. Plutôt que de nous imposer des critères uniformes, comme le taux d’effort, je plaide régulièrement pour que les pouvoirs publics nous permettent d’apprécier plus finement la capacité réelle de remboursement en tenant compte du reste-à-vivre.

Certains se plaignent du peu d’empressement des pouvoirs publics à défendre le modèle de crédit immobilier à taux fixe à la française. Partagez-vous son mécontentement ?

Le modèle français du crédit immobilier mérite d’être clairement défendu. En France, nos clients disposent de taux bien plus faibles que nos voisins européens. Notre politique d’octroi est fondée sur l’analyse de la solvabilité des emprunteurs, les taux fixes sont une réelle protection pour leur budget et l’assurance emprunteur les préserve des conséquences des accidents de la vie ou de la maladie.

Nous pousser à marche forcée vers un modèle à taux variables sous prétexte que ce serait le modèle dominant est assez incompréhensible. Transférer le risque de taux de la banque vers l’emprunteur serait contreproductif pour nos clients et la stabilité financière. Cela reviendrait à transformer un risque de taux en un risque de crédit.

Avez-vous le sentiment que les banques sont le punching-ball parfait de la société française ?

Je ne le crois pas. En réalité, il existe un décalage profond entre certaines perceptions médiatiques et le ressenti de nos clients. Les enquêtes le montrent de façon constante : neuf Français sur dix ont une bonne image de leur banque, de leur agence et de leur conseiller.

Durant la crise du Covid-19 en particulier, les banques ont prouvé qu’elles étaient au rendez-vous, en maintenant un service indispensable pour tous leurs clients, en mettant en place dans un délai record les prêts garantis par l’État pour sauver les entreprises de la catastrophe, en innovant dans l’assurance pour réduire la charge pour les très petites et les petites et moyennes entreprises.

Les autorités dénoncent la trop faible rentabilité des banques françaises. Déjà, y a-t-il un sens de comparer sur une base européenne des acteurs qui font du taux variable contre du taux fixe sur la partie immobilière ?

Je partage votre avis sur les limites de cet exercice de comparaison. La prépondérance du crédit immobilier à taux en fixe en France, bénéfique pour nos clients, crée de l’inertie sur nos marges, en particulier en cas de remontée rapide des taux. Notre rentabilité est également affectée par le poids de l’épargne réglementée en France qui offre des rendements très avantageux pour les ménages. La preuve : elle représente 15 % du patrimoine financier des ménages.

La rentabilité des banques doit donc être comparée à l’aune des missions que les pouvoirs publics leur assignent. En France, nous avons choisi collectivement un modèle fondé sur un service universel, de proximité, à toutes les clientèles. Je n’ai pas connaissance de reproches de nos autorités de supervision quant à notre rentabilité. Au contraire, nos superviseurs comme le gouverneur de la Banque de France, ont souligné à plusieurs reprises notre solidité. Les derniers stress-tests menés à l’été 2025 par l’Autorité bancaire européenne en sont la preuve.

Les différents rapports européens comparent souvent l’Europe et les États-Unis ? Y a-t-il du sens à comparer des établissements aux structures très différentes, par exemple entre BFI et banque de détail...

Ici aussi, la comparaison ne peut être que partielle. En Europe, le secteur bancaire repose largement sur des banques universelles, fortement engagées dans le financement de l’économie locale. À l’inverse, le modèle américain est bien plus segmenté avec un marché des capitaux plus développé. Les structures de bilan, les exigences prudentielles, les cadres réglementaires sont profondément différents.

Nous ne voulons pas copier le modèle américain, mais au moment où l’Europe a des besoins immenses de financement, c’est important de mobiliser toutes les sources possibles. C’est le sens du projet d’union d’épargne et d’investissement lancé par la Commission européenne.

La note de la France a été dégradée cet automne. Craignez-vous un impact pour le secteur, avec pour conséquence une dégradation des notes des acteurs, et par voie de conséquence, un alourdissement du refinancement ?

L’inquiétude est légitime. Les agences de notations lient souvent étroitement les notes des banques avec celle de leur État, même s’il y a aucun automatisme. Nous disposons d’atouts solides qui doivent être pleinement reconnus. Nos modèles économiques sont très diversifiés - y compris à l’international, nous disposons d’une excellence solvabilité et d’une liquidité abondante. Nos conditions de refinancement restent très avantageuses et traduisent la confiance de nos investisseurs. Nous avons donc confiance en notre capacité à limiter l’impact de la situation des finances publiques sur nos clients.

Les banques françaises sont-elles solides ?

Oui, les banques françaises sont très solides avec une qualité intrinsèque excellente. Nos banques et celles de l’Union européenne figurent aujourd’hui parmi les plus sûres au monde. D’ailleurs, aucune difficulté majeure n’y a été constatée, là où d’autres régions du monde (États-Unis, Suisse, ...) ont connu des défaillances retentissantes ces dernières années.

Un mot sur la contribution du secteur à l’emploi. La réduction des agences laisse craindre à certains une réduction des postes ?

Les banques françaises figurent parmi les principaux employeurs privés en France, nous sommes fiers d’employer plus de 373 600 salariés très qualifiés. Avec plus de 200 métiers, notre profession offre des parcours professionnels variés qui permettent à nos salariés – qui sont quasiment tous en contrat à durée indéterminée – de réaliser des parcours professionnels sur le long terme. Les décisions de regrouper des agences n’ont donc pas d’impact significatif sur l’emploi.

En la matière, il faut aussi parler de l’intelligence artificielle (IA) générative. Comment voyez-vous son impact sur les méthodes de travail dans le secteur ?

La banque est une industrie qui investit largement pour être à la pointe de la technologie. L’IA générative n’est finalement qu’une révolution de plus depuis la création de l’informatique bancaire, celle de l’internet ou plus récemment de la reconnaissance optique des caractères (OCR).

Ce qui change radicalement avec l’IA générative, c’est sa dimension extrêmement concrète pour nos clients, nos salariés, nos entreprises. L’IA générative est déjà déployée au sein de la profession, avec une certaine avance par rapport à d’autres secteurs économiques. Elle nous permet déjà d’engranger des gains de productivité qui sont notamment affectés dans le service aux clients.

Et sur l’emploi ? Et la formation ?

L’IA générative transforme les métiers, mais ne remplace pas le besoin humain. Certains métiers disparaissent, d’autres naissent ou évoluent. C’est pourquoi nous investissons massivement dans la formation pour que nos salariés deviennent encore plus utiles, accompagnés de la technologie et non remplacés par elle.

Avec l’IA générative, nous avons les moyens de donner encore plus de sens au travail pour nos salariés, les libérer encore davantage des tâches administratives pour renforcer le temps consacré au client. Il n’y a pas de commerce sans empathie. L’essentiel de notre métier, c’est la proximité, l’écoute et le conseil, et non les tâches administratives que la machine peut exécuter mieux que l’humain.

L’IA contribue aussi à la fraude. Quels sont selon vous les progrès réalisés ces derniers temps et les nouveaux risques à affronter ?

Le montant de la fraude s’est stabilisé à 1,2 milliard d’euros en 2024 : c’est une très belle performance des équipes risques qui luttent tous les jours contre la fraude, alors que le nombre de transactions progresse chaque année. C’est aussi le fruit des forts investissements des banques pour concilier fluidité et sécurité des paiements.

Désormais, il faut bien comprendre que le maillon faible du paiement, c’est le client qui n’est pas suffisamment attentif. D’où la nécessité de renforcer la prévention. C’est un engagement de l’ensemble des banques françaises, de la FBF et des pouvoirs publics.

Revenons à des sujets macros, quels regards portez-vous sur les débats budgétaires à l’Assemblée nationale et au Sénat ?

L’état des finances publiques françaises est préoccupant. En 2010, la charge de notre dette publique était proche de celle de l’Allemagne, aujourd’hui elle atteint le double de notre principal partenaire commercial en Europe. D’ici 2027, cette charge devrait même dépasser le budget de l’Éducation nationale.

Je suis frappé que les débats budgétaires sont chaque année plus court-termistes, sans vision cohérente. À cet égard, augmenter seulement les taxes sur les entreprises à court terme, sans penser la croissance durable sur le temps long ni réfléchir à optimiser nos dépenses vers des investissements rentables et utiles pour nos concitoyens, revient à nous pénaliser encore davantage.

Le nombre de faillite est à un niveau élevé. Avec quel impact sur le secteur bancaire ?

Un temps suspendu par le « quoi qu’il en coûte », le nombre de défaillances d’entreprises se stabilise effectivement désormais à un niveau plus élevé que sa moyenne historique. Pour partie, cela tient à un effet de rattrapage post-crise sanitaire et à des difficultés sectorielles. Notre profession est mobilisée pour trouver avec nos clients des solutions adaptées.

La progression modérée du coût du risque a un impact très mesuré sur le secteur bancaire français qui reste solide et résilient. Les bilans sont robustes et la gestion extinctive des prêts garantis par l’État (PGE) se déroule de manière maîtrisée. Cette solidité permet aux banques de continuer à soutenir l’économie et à accompagner les entreprises dans toutes les phases de leur cycle de vie. D’ailleurs, le dynamisme entrepreneurial est également remarquable. Plus d’un million d’entreprises ont été créées l’an dernier. C’est le signe que notre pays ne manque ni d’idées, ni d’ambitions.

Voyez-vous un risque à un moindre financement de l’économie par le secteur bancaire, concurrencé par exemple par des fonds de dettes privées ?

L’essor des fonds de dettes privées est notamment alimenté par la différence de régulation entre le secteur bancaire, très encadré, et l’univers des non banking financial institutions où la réglementation est très disparate selon les intervenants. Sur le principe, il est normal que de nouveaux acteurs puissent, dans un marché concurrentiel, proposer leurs solutions. Il faut toutefois respecter un principe simple : à même activité, et même risques pris, il faut une réglementation similaire, sinon cela pousse à faire des arbitrages pour des raisons hasardeuses. Sur la durée, il y a de la place pour tous. Les clients savent qu’un fonds de dette privée est dans une logique plus « transactionnelle » et qu’il peut ne pas apporter les financements lorsque la période est plus tendue, lorsque la stratégie du fonds, souvent initiée hors de France ou d’Europe, varie. Nous apportons une stabilité et un accompagnement dans la durée et nos clients savent l’importance que ceci revêt pour eux.

Diriez-vous que la concurrence entre établissements européens et américains est « fair » sur les sujets réglementaires et prudentiels ?

L’Europe doit faire des choix clairs pour rester maître de son destin. L’administration Trump a lancé un vaste mouvement de dérégulation : par exemple, nous n’avons toujours pas vu la proposition américaine pour la transposition finale de Bâle III, alors qu’elle est déjà en vigueur depuis un an en Europe ! Nous ne demandons pas une dérégulation de ce type, car elle ne serait pas saine. En revanche, il faut examiner les obstacles inutiles au financement de l’économie européenne. La montée en puissance des banques américaines, qui dépassent 54 % de parts de marché en banque d’investissement en Europe, pose un enjeu de souveraineté. D’où la nécessité de préserver un véritable « level playing field », notamment sur les activités de marché.

Comment les grandes banques voient-elles l’arrivée de nouveaux acteurs type Trade Republic et Revolut, des acteurs qui au passage sont membres de la FBF...

Aujourd’hui, les banques universelles cohabitent très bien avec les acteurs en ligne. Il ne vous a pas échappé que la majorité d’entre elles ont leur propre banque en ligne. La concurrence est saine et nos modèles se complètent pour répondre aux besoins de l’ensemble de nos clients.

Même question sur les Gafam ! Considérez-vous FIDA comme un progrès pour l’écosystème ?

FIDA est un projet de l’ancienne Commission européenne. Sous prétexte de stimuler une concurrence déjà vive en Europe, ce texte obligerait les banques et les assureurs européens à livrer les données de nos clients aux grandes plateformes américaines ou asiatiques. Il tourne le dos aux avancées du règlement général de protection des données, initiative européenne qui est reconnue à travers le monde.

Permettre à ces acteurs d’accéder à nos données, c’est, par exemple, créer les conditions pour qu’ils deviennent des assureurs de plein exercice. Ne nous faisons pas d’illusion : ils ne partagent pas nos valeurs, ils n’ont aucune intention de jouer le jeu de la mutualisation. Leur objectif est d’attirer les risques qui n’en sont pas vraiment. C’est très profitable, mais c’est exclure les plus fragiles et leur famille. C’est un choix que nous refusons, parce qu’il porterait profondément atteinte à la souveraineté européenne. Il faut obtenir l’abandon pur et simple de ce projet, car il reviendrait à mettre en péril la souveraineté de notre continent, avec des emplois menacés en France et en Europe.

La Banque Centrale Européenne (BCE) veut mettre en place un euro numérique de détail. Est-ce une bonne ou une mauvaise idée ?

Le projet d’euro numérique de détail que prépare à marche forcée la BCE, et qui a été, sur certains points, validé par le Conseil européen en décembre, soulève des interrogations légitimes pour l’ensemble de la profession bancaire. Sur son utilité d’abord. Une innovation dans le domaine des paiements doit être simple pour être adoptée. Or, ce projet créera de la confusion pour nos clients qui devrait gérer deux comptes distincts : leur compte bancaire habituel et un compte en euro numérique. C’est une réponse inopérante face à l’essor des cryptomonnaies et aux stablecoins en dollars. C’est également une concurrence inutile à Wero, dont les premiers succès sont majeurs pour la souveraineté des paiements transfrontaliers.

Ce projet comporte des risques inédits. Avec l’euro numérique, la BCE devra créer une infrastructure propre et centralisée. Cela créera un centre de vulnérabilités, avec notamment un risque de fuite de données à grande échelle et une potentielle dépendance technologique vis-à-vis d’un nombre restreint de prestataires... et je ne parle même pas des effets délétères qu’il aura pour les banques et l’économie réelle.

Y voyez-vous un risque pour la stabilité financière ?

Oui, assurément. Pour l’économie réelle, l’euro numérique pourrait transférer jusqu’à 700 milliards d’euros des dépôts bancaires vers la BCE. Ces ressources financent aujourd’hui les crédits aux ménages et les investissements des entreprises. Le retrait de ces dépôts affaiblira la capacité des banques à financer les projets de leurs clients, et pourrait dégrader les conditions de crédit.

C’est aussi une menace pour la stabilité financière. Placés auprès de la BCE, les dépôts d’euro numérique seront perçus comme plus sûrs que tous dépôts placés auprès d’une banque commerciale. En cas de tension financière, le risque de fuite des dépôts est clair : les clients seraient incités à transférer leurs avoirs vers la BCE, amplifiant mécaniquement la crise.

Vous évoquiez Wero. Les banques françaises ont-elles vocation à travailler ensemble, comme sur les Dab, CB... ?

L’histoire du secteur bancaire démontre que tout en étant concurrents, nous savons coopérer, dans certains domaines clés, pour être plus forts ensemble. La filière des paiements en est une belle illustration, à travers le Groupement des cartes bancaires, Wero ou Cash Services pour certains des adhérents de la FBF. Avec Cash Services, au Crédit Mutuel et au CIC, nous mettons en commun certains de nos guichets de banque avec la Société Générale et BNP Paribas pour préserver au maximum l’accessibilité aux espèces. Tout le monde y gagne.

Puisque l’on parle crypto, quelle est votre vision de MiCA ? Et de l’utilité des stablecoins ?

Chacun constate que la tokenisation des actifs a le potentiel de rendre encore plus efficace le système monétaire et financier, avec une réduction des délais et les coûts des transactions. Depuis le règlement MiCA adopté de 2023, plusieurs crypto-actifs et autres tokens ont été émis par des acteurs européens et américains sous ce régime, d’autres sont en projet. Avec la sophistication croissante des crypto-actifs et des stablecoins, les évolutions réglementaires outre-Atlantique, il faut déterminer si ce cadre est adapté face l’omniprésence des stablecoins adossés au dollar.

Pour y répondre, il faut des stablecoins en euros. En revanche, l’euro numérique de détail n’est pas le bon outil. Un stablecoin est une solution privée, opérée sur des registres décentralisés (blockchain), dont la valeur est garantie par des actifs. L’euro numérique de détail sera une solution publique, centralisée sur un seul registre, dont la valeur repose sur la confiance. Pourquoi les personnes tentées par les stablecoins préféreraient leur exact opposé ?

Parlons un peu de finance durable. La Net Zero Banking Alliance a été mise en sommeil. Le Crédit Mutuel y participait, comme la plupart des banques françaises. Ne craigniez-vous pas que les banques soient à nouveau pointées du doigt ?

Il serait très injuste de pointer du doigt les banques françaises, tant nous sommes parmi les pionnières de l’engagement pour la transition écologique. Un seul exemple : pour chaque euro financé dans les énergies fossiles, 2,60 euros soutiennent les énergies renouvelables et 12 euros des crédits verts et durables.

La Net Zero Banking Alliance a été mise en sommeil suite aux secousses de l’élection américaine et du retrait qui a suivi des acteurs anglo-saxons, mais cela ne change rien à l’engagement de notre profession sur le continent. L’urgence de notre génération est celle du climat, et l’empreinte carbone de notre bilan, est principalement celle de nos clients. Nous savons tous que nous devons faire nos meilleurs efforts pour accompagner les entreprises et les particuliers dans leurs projets, pour rénover les bâtiments et les logements, pour accélérer l’électrification des transports, pour aider nos agriculteurs à basculer vers des modèles plus durables, pour décarboner notre industrie. Sans oublier les impacts sur la biodiversité, sujet complexe mais qui doit être pleinement intégré dans nos modèles.

Comment jugez-vous le recul en arrière des autorités sur la finance durable, notamment vis à la directive Omnibus ?

Les autorités ont fait un choix de simplification qui n’est pas un recul, mais est le fruit d’un constat : il n’est pas sain que des entreprises, notamment les plus petites, fassent plus d’effort pour faire du reporting que pour mettre en œuvre concrètement la transition écologique ! C’est pourquoi le double mouvement de simplification, à la fois en nombre d’indicateurs (qui reste toutefois significatif, avec plusieurs centaines de données dans le standard proposé) et en taille d’entreprise soumises va dans le bon sens. Les entreprises volontaires peuvent se saisir du standard simplifié (vSME) pour mesurer, de manière plus simple, et à leur main, leur situation en matière de trajectoire RSE.

Qu’est-ce que l’Europe fait de bien ? Croyez-vous aux promesses de simplification ?

Si l’on veut donner une réelle impulsion à la simplification, il me semble important de compléter le mandat de la BCE, en y intégrant un objectif explicite de compétitivité. Cette dimension fait aujourd’hui cruellement défaut. Elle pourrait constituer un second mandat, à l’image de ce qui existe aux États-Unis, où la Réserve fédérale poursuit à la fois la stabilité des prix et la maximisation de l’emploi, mais aussi au Royaume-Uni ou au Canada.

Faut-il encore défendre l’Europe ?

Je réponds cent fois oui. Bien sûr qu’il faut défendre l’Europe, son modèle unique, et sa souveraineté dans tous les domaines. La défendre, c’est être exigeant vis-à-vis de ses représentants. Or, je constate que les rapports Letta ou Draghi ont été rangés dans une armoire. Il y a pourtant urgence à agir ! C’est aussi apporter des réponses aux attentes des citoyens ; les projets FIDA ou d’euro numérique ne sont pas attendus par la grande majorité des Européens.

En ce qui concerne les banques, la supervision européenne poursuit son action comme si le contexte économique et géopolitique n’avait pas évolué. Elle demeure extrêmement tatillonne et intrusive, cantonnée à une lecture strictement défensive de son mandat : garantir la sécurité et la stabilité du système. Bâle III est désormais largement en vigueur en Europe. À cela s’ajoutent des exigences supplémentaires formulées par les superviseurs et les autorités macroprudentielles. Résultat : des milliards d’euros de fonds propres sont immobilisés, au détriment du financement de l’économie réelle.

Aux États-Unis, l’approche est différente. Le superviseur intègre pleinement les enjeux de compétitivité et d’innovation. Or ce sont précisément la compétitivité et l’innovation qui permettent, in fine, de renforcer la performance et la solidité des banques - et donc la sécurité du système financier dans son ensemble.

Dernière question à la Saint-Exupéry : dessinez-moi la banque de demain...

Notre société est confrontée à des fractures dont l’ampleur impose une action résolue, non seulement des pouvoirs publics mais également des citoyens et des entreprises. Pour les résorber, le secteur bancaire français est un atout, parce qu’il est différent, parce qu’il est au service de ses clients.

Demain comme aujourd’hui, je sais que le secteur bancaire de demain devra être sûr, solide et compétitif, relationnel et territorial, innovant et profondément humain, soucieux de servir en proximité tous ses clients. Il sera au cœur des enjeux de partage de la valeur, de décarbonation de l’économie et de financement de l’innovation pour l’emploi. Propos recueillis par Jean-François Filliatre

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº911-912