Forensic, investigations d’élite
au cœur de l’identification
des flux suspects

Créé le

25.06.2025

-

Mis à jour le

18.07.2025

Les méthodologies et technologies mobilisées par les investigations dites Forensic constituent un outil tout à fait pertinent pour exercer une vigilance renforcée dans un environnement d’informations de plus en plus complexe et opaque.

Les dispositifs de lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme (LCB-FT) se sont considérablement renforcés. Même s’ils atteignent une maturité incontestable, les systèmes doivent néanmoins aujourd’hui faire face à des logiques de contournement toujours plus complexes. Dans les groupes à implantations internationales, les schémas frauduleux peuvent s’appuyer sur des montages sophistiqués : sociétés dormantes, structures écrans ou entités domiciliées dans des juridictions à fiscalité avantageuse. La facturation de prestations fictives, les prêts interco filialisés sans justification économique ou les flux circulaires internes sont autant de mécanismes utilisés pour dissimuler l’origine illicite ou questionnable de fonds. L’environnement se fait de plus en plus opaque.

Dans ce contexte, les investigations Forensic deviennent un levier stratégique pour éclaircir des signaux faibles et reconstituer, à partir de données hétérogènes, les logiques sous-jacentes à des flux suspects. Ce que l’on appelle désormais, en français, la « science forensique » regroupe l’ensemble des principes scientifiques et des méthodes techniques appliquées à l’investigation. Il s’agit de développer cette dernière en s’appuyant sur des faits et des données objectivables. La sélection des éléments constituant cette investigation, souvent de l’ordre de « traces », se déroule également selon des méthodes et techniques scientifiques et rationnelles. Une lecture experte de ces traces objectivables permet ensuite de dégager les hypothèses nécessaires à la compréhension des actes et flux suspects.

Les autorités intéressées

Dans le cadre de la lutte contre le blanchiment de capitaux et le financement du terrorisme, les investigations Forensic révèlent aujourd’hui tout leur potentiel. Mandatées par des directions conformité, juridiques ou des instances de gouvernance, les équipes spécialisées réalisent des investigations fondées sur des éléments matériels, documentés, et juridiquement exploitables. Leur rôle ne se limite pas à une revue technique : il s’agit d’une démarche structurée, indépendante, visant à produire une lecture objective des faits.

Dans certaines situations, ces analyses peuvent être transmises aux autorités administratives ou judiciaires compétentes. La traçabilité de la méthodologie, la clarté des hypothèses de travail et la rigueur des procédures sont alors essentielles : elles permettent de garantir que l’enquête a été conduite dans le respect des standards professionnels et des exigences de transparence. C’est un gage de robustesse et d’opposabilité (voir encadré).

Des pratiques d’analyse à haute valeur ajoutée

Les investigations modernes mobilisent des approches issues du renseignement. L’Open Source Intelligence (OSINT) consiste à exploiter des données accessibles publiquement : registres d’entreprises, bases de sanctions, presse étrangère, réseaux sociaux, publications judiciaires, Dark Web ou fuites massives. Ces sources permettent d’établir des connexions entre des entités juridiques, d’identifier des dirigeants impliqués dans des affaires sensibles, ou de repérer des incohérences entre les déclarations et la réalité économique.

À cela s’ajoute la Human Intelligence (HUMINT). Elle repose sur des échanges avec des parties prenantes, anciens collaborateurs, experts sectoriels ou tiers de confiance. Cette approche permet de valider des hypothèses, de mieux comprendre les zones grises d’un montage financier, ou de détecter des montages spécifiques ou complicités internes invisibles sur les flux comptables.

Quand les logs informatiques en disent long

Si les transactions financières et les fichiers comptables restent au cœur des investigations, les données non structurées représentent toujours une source d’information incontournable. Il peut s’agir de conversations par e-mails, de messages issus de messageries instantanées, de documents internes, de contrats. À cela s’ajoute l’exploitation des traces informatiques, et notamment les fichiers de logs informatiques. Ils peuvent permettre d’identifier des entités et liens non visibles dans les schémas comptables ou financiers alors qu’ils jouent pourtant un rôle majeur dans un schéma de blanchiment. La richesse de ces contenus repose sur leur disponibilité, mais leur exploitation est complexe.

Mises en œuvre dans le cadre d’enquêtes internes sensibles, les opérations de discovery permettent souvent de collecter, sécuriser et d’analyser ces gisements. À l’aide d’outils d’analyse sémantique, il devient possible de filtrer les contenus pertinents, de détecter des intentions cachées ou des éléments de langage inhabituels, et de reconstruire la chronologie d’une opération suspecte.

Les logs d’accès, les métadonnées, les traces de modification de fichiers peuvent également révéler des comportements anormaux ou des tentatives de dissimulation. La reconstitution d’une arborescence d’une clé USB apparaissant dans des logs de connexion de ladite clé a permis par exemple de reconstituer l’ensemble d’un schéma de transferts de flux financiers dans le cadre d’une investigation.

Collaboration utile entre l’IA
et l’expertise humaine

Dans le cadre de ces analyses, l’IA est un accélérateur et un gage de qualité, notamment dans la conduite des analyses de messageries, qu’il s’agisse des e-mails ou des chats. La formulation précise des prompts est ici cruciale : elle oriente les algorithmes dans la recherche d’informations, en fonction des hypothèses d’investigation posées par les équipes Forensic. Le croisement de ces analyses avec les données structurées permet de construire une cartographie détaillée des flux et des responsabilités.

Au-delà des outils technologiques, l’expertise humaine demeure le cœur de l’investigation Forensic. Les experts apportent une capacité d’analyse critique et une prise de hauteur indispensables pour comprendre et interpréter des résultats souvent complexes ou ambigus. Leur expérience sectorielle, leur connaissance des mécanismes financiers, ainsi que leur sens aigu de la rigueur méthodologique, leur permettent de détecter les incohérences, de poser les bonnes questions, et d’évaluer la pertinence des hypothèses. C’est cette synergie entre technologie et expertise humaine qui garantit une compréhension approfondie des enjeux et une analyse fiable. L’esprit critique des experts est notamment précieux pour limiter les biais d’analyse, pour vérifier la cohérence des résultats, et pour construire une analyse factuelle à partir des indices disséminés dans les données.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº906
Le manuel d’une enquête bien menée
L’efficacité d’une enquête Forensic ne repose pas uniquement
sur la détection d’anomalies ou la cartographie de flux complexes. Elle tient aussi à la qualité de la méthode employée, à la cohérence du raisonnement, et à la capacité à exposer clairement le déroulé des travaux d’analyse. Lorsque les conclusions sont susceptibles d’être communiquées à une autorité ou utilisées dans un cadre contentieux, cette exigence devient primordiale.
Cela suppose de formaliser les hypothèses, de présenter les sources utilisées, d’expliquer les interprétations retenues, et de documenter les limites de l’analyse. Cette transparence renforce la crédibilité des investigations, leur recevabilité, et leur capacité à s’imposer comme un outil d’aide à la décision aussi bien qu’un levier de sécurisation juridique. Dans le domaine sensible de la lutte
contre le blanchiment de capitaux, où les montages sont souvent opaques et transnationaux, cette exigence méthodologique
n’est pas accessoire : elle est le garant de l’efficacité, de la fiabilité et de l’impact des investigations.