Coût du risque : retour à la normale ou décollage ?

Créé le

16.02.2023

-

Mis à jour le

22.02.2023

Les statistiques agrégées sont plutôt flatteuses.
Elles ne doivent pas occulter la vision trimestrielle, marquée par un renfort progressif des provisions,
pour intégrer un scénario économique moins favorable.

Dans une année marquée par un conflit militaire et un risque de récession, le résultat brut d’exploitation cumulé des quatre principaux établissements bancaires français affiche une progression remarquable de 5 % par rapport au standard élevé de 2021. Il est porté par un Produit net bancaire (PNB) en hausse et un coefficient d’exploitation quasi stable. Toutefois, les résultats nets 2022 cumulés de BNP Paribas (BNPP), Société Générale (SG), le groupe Crédit Agricole (CA) et BPCE sont en baisse de 13,9 %. SG enregistre une perte nette de 3,3 milliards d’euros liée à la cession de ses activités russes et BNPP une dépréciation avec recyclage de la réserve de conversion pour Ukrsibbank de 433 M€. Si les pertes liées à la valeur des entités russes et ukrainiennes paraissent exceptionnelles, la hausse de la charge de risque mérite un examen plus détaillé.

Hausse de charge en fin d’année

Le coût du risque peut être appréhendé comme l’ajustement du stock de provision entre deux périodes. Il est composé des dotations nettes des reprises aux dépréciations et provisions pour risque de crédit, et des pertes sur créances irrécouvrables.

Après un renfort du provisionnement dans l’année 2020, des reprises de provision ont été ciblées sur certains portefeuilles, principalement sains, à partir du T2 2021, ainsi que sur les provisions appelées overlay, sous forme d’enveloppes forfaitaires. Il s’ensuivit un coût du risque particulièrement bas en 2021, à 22 points de base (pbs) de l’encours contre 26 pbs en 2019, sur l’échantillon.

En 2022, des reprises de provisions ciblées se poursuivent (par exemple sur Cacib, CACF sur créances saines, BNPP CIB sur actifs douteux, Bancwest...). Dans un contexte de risque plus incertain, un renfort des provisions intervient sur certains portefeuilles, notamment en fin d’année. Ainsi, le montant trimestriel (annualisé x 4) grimpe de 25 pbs au T1 (grevé par la Russie) jusqu’à 30 pbs au T4. Le niveau de flux de provision affiche une progression de +22 % sur celui de 2021, rejoignant à 27 pbs de l’encours, un niveau proche de la référence 2019. La ventilation de la hausse par métier est hétérogène entre établissements. La charge de risque sur la banque de détail en France tend à progresser à partir du T2. La banque de financement et d’investissement (BF)I est affectée par quelques grands dossiers de restructuration comme Orpéa.

L’évolution du niveau des provisions a été déterminée par quatre facteurs. Le premier concerne les expositions russes. Les principaux impacts de la crise russe correspondent à des pertes sur cessions d’actifs ou sur titres consolidés (environ 3,6 milliards d’euros au T1). Toutefois, la charge de risque est également affectée. Sur le T1 2022, les provisions couvrant les portefeuilles des activités russes et les expositions offshore représentent une charge d’environ 1 milliard d’euros, soit 10 % du coût du risque de notre échantillon sur l’année 20221.

Une remontée du risque à nuancer

Le deuxième facteur concerne le scénario économique moins favorable. La hausse des taux est susceptible de réduire la solvabilité des emprunteurs, toutefois le stock est largement à taux fixe, et l’octroi s’est resserré sur la production nouvelle, sous l’effet du taux d’usure et des règles d’endettement du Haut Conseil de stabilité financière. Les estimations de PIB sur la période cumulée 2022-2024 sont dégradées de 3 pts, entre fin 2021 et fin 20222. Mais le chômage touche un point bas à 7,3 %3 et les sociétés bénéficient de haut niveau de trésorerie. Leurs dépôts bancaires atteignent 854 milliards d’euros fin 2022 (vs 623 milliards d’euros fin 2019), soit un écart supérieur aux 140 milliards d’euros accordés en Prêts garantis par l’État (PGE).

Les procédures de défaillances (redressements, liquidations judiciaires) progressent de 48,7 % sur l’année 20224. Après une chute, en 2020, liée aux moratoires Covid et à la fermeture des tribunaux, leurs volumes étaient demeurés anormalement bas en 2021, en raison d’un vase communiquant vers les radiations volontaires. La hausse vertigineuse des défaillances en 2022 repose donc (au moins en partie) sur un effet de base. Les taux de créances douteuses demeurent d’ailleurs stables en 2022, à 2,2 % sur l’échantillon étudié, et permettent en outre de cerner un périmètre plus large, intégrant les entreprises en recouvrement amiable.

Il existe toutefois des signaux de remontée des risques, justifiant celle des charges afférentes en fin d’année. Les statistiques agrégées flatteuses ne doivent pas occulter la disparité des situations entre secteurs, ainsi que la remontée des défauts attendus sur les PGE. Certains maux de l’inflation, notamment les renégociations tarifaires d’énergie, agissent en décalage dans le temps. Par ailleurs, si les taux de créances douteuses stagnent, la part du stage 2, antichambre du défaut, progresse dans certains établissements, pouvant attester d’une résurgence de risque ou simplement de critères de transfert plus réactifs, préconisés par le régulateur5, et des déclassements russes.

Un décalage possible

Troisième facteur du coût du risque, les mesures de soutien liées au Covid sont susceptibles de décaler dans le temps la progression des défauts. Les PGE représentent un encours résiduel en France de 98 milliards d’euros, soit environ 4 % des portefeuilles, pour un taux de défaut attendu d’environ 5 %, soit 3 points (pts) au-delà de la moyenne. En outre, des créances liées au Covid font l’objet de restructuration (forbearance), ralentissant leur passage en défaut. Au niveau européen, elles représentent environ 0,3 % du stock6. Le rôle de soutien des autorités s’est poursuivi en 2022, par l’instauration d’un PGE Résilience visant à soutenir les entreprises affectées par la guerre en Ukraine, ainsi que le bouclier tarifaire face à la hausse des tarifs énergétiques.

Dernier facteur, le taux de couverture correspond au rapport entre les provisions et les créances douteuses ; plus exactement, dépréciations stage 3 sur encours dépréciés (stage 3), bilan et hors bilan, nets des garanties reçues. Son évolution est fonction des perspectives (forward-looking) de l’établissement et de son niveau de prudence. Sa variation influence directement le coût du risque. À la suite de la progression observée fin 2021, l’évolution moyenne sur l’échantillon est à la baisse de 2,2 pts sur l’année, avec une disparité entre établissements7.

La bonne résilience du risque de crédit depuis la période Covid – première crise depuis la mise en œuvre de la norme IFRS9 – souligne les progrès des banques sur l’ensemble de la chaîne de crédit, l’impact des réglementations mais aussi l’effet des mesures d’aide.

L’année 2022 est marquée par une hausse graduelle de la charge de risque. Alors que le début d’année bénéficiait encore de l’effet de reprises de provision, le dernier trimestre donne une vision moins flatteuse que la simple moyenne annuelle.

L’enjeu pour les établissements demeure la capacité à anticiper l’évolution des variables de risque, en particulier la dimension forward-looking des modèles de provisionnement. 

Quatre grandes banques françaises dans une phase atypique

$!Coût du risque : retour à la normale ou décollage ?
À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº878
Notes :
[1] Montants identifiés sur communiqués T1 2022 :
 SG : 354 M€ (dont filiale en cours de cession 136 M€, dont offshore 218 M€) ;
 Groupe CA : 584 M€ (dont 389 M€ en Russie, 195 M€ en Ukraine en spécifique);
 BPCE : 69 M€ (sur contreparties russes et ukrainiennes).

[2] D’après Banque de France, projections macroéconomiques.
[3] Source : Insee, T3 2022, chômage au sens du BIT, population active en France (hors Mayotte).
[4] Banque de France, Suivi mensuel des défaillances, décembre 2022.
[5] IFRS9 Monitoring Report, novembre 2021, paragraphes 37 à 43.
[6] ECB publishes supervisory banking statistics for the second quarter of 2022 : 48 mds€ sur un total d’environ 15 000 mds€ de créances en Europe.
[8] Effets méthodologiques sur taux de couverture : application du nouveau défaut, norme IFRS16.