Les trois grands enjeux
du financement de cinéma

Créé le

13.05.2024

-

Mis à jour le

28.05.2024

Le festival de Cannes 2024
a débuté le 14 mai. Quelques banques spécialisées jouent un rôle essentiel dans
le financement du cinéma.

Rares sont les établissements bancaires capables de couvrir tout le spectre du financement du cinéma français. En amont de la sortie en salle, la première étape consiste à répondre aux besoins courants des producteurs, des distributeurs ou encore des salles. Cette activité nécessite expertise et agilité, car si l’on y retrouve quelques grands groupes intégrés tels que Gaumont, Pathé, ou UGC, le tissu économique français de la production cinématographique est très atomisé, et comprend de nombreuses PME indépendantes, faiblement capitalisées. Il faut également accompagner talents et entrepreneurs de ce secteur dans la gestion de leur patrimoine privé et enfin − et surtout – mettre en place des crédits pour financer des films. Neuflize OBC travaille sur toutes ces étapes depuis plus de 50 ans.

Une industrie de prototypes

Le financement des films en France est une industrie de prototypes. Il n’y a pas deux films semblables, et donc pas deux situations identiques, y compris en termes de financement. Le financement d’un film repose sur un mécanisme très particulier, fondé sur le principe d’une contribution obligatoire des diffuseurs qui y consacrent un pourcentage de leur chiffre d’affaires réalisé en France. Ainsi, une fois le développement du scénario terminé, le réalisateur et le casting trouvés et le devis de production finalisé, le producteur va s’atteler à prévendre les droits de diffusion du film à des chaînes de TV ou des plateformes de streaming, ainsi que les droits de commercialisation future du film en France et à l’étranger à un distributeur en salles et à un vendeur international.

Comme il s’agit de préventes, les règlements n’auront lieu qu’à la sortie du film en salles, c’est-à-dire bien après que les dépenses de fabrication du film ont été réglées par le producteur. La société va devoir gérer un projet dont le coût dépasse très largement ses capacités financières.

Un besoin de trésorerie élevé

L’essentiel du coût de fabrication d’un film est dépensé pendant le tournage et le délai habituel entre le lancement effectif de la production d’un film et sa livraison aux différents intervenants est en moyenne de 18 mois : le besoin de trésorerie peut se révéler très élevé. C’est dans ce cadre qu’intervient une banque comme Neuflize OBC, en proposant un crédit de production.

La sécurité d’un tel crédit repose sur le nantissement des éléments corporels (négatif, matériel...) et incorporels (droits de propriété) du film et sur la délégation des recettes présentes (les préfinancements acquis) et futures (les recettes d’exploitation à venir). La banque n’est engagée que pour le montant des contrats/créances escomptés. C’est pour cette raison que l’on parle généralement d’un crédit auto-liquidatif, dont les créances deviennent exigibles à la livraison du film ou sa sortie en salles.

Dès lors, les crédits de production comportent trois principaux risques :

– un risque de fabrication : aucune production n’est à l’abri de dérapages ou de dépassements qui peuvent remettre en cause la livraison du film, or les contrats escomptés ne seront payés que si le film est terminé et livré ;

– un risque d’exécution des contrats : les contrats d’acquisition de droits précisent un certain nombre d’éléments et de caractéristiques du film qui sont déterminants ;

– un risque sur la capacité du partenaire à honorer le contrat le jour où celui-ci doit être réglé : dans la mesure où le cycle de production peut durer 2 ans, la banque devra analyser la santé financière des tirés, notamment des distributeurs indépendants.

L’industrie du cinéma doit faire face à trois grands enjeux ces prochaines années.

Le premier enjeu est la consolidation des sources de financement publiques et privées. La situation contrainte pour les finances publiques fragilise un dispositif fiscal très important pour le financement de toute l’industrie cinématographique française, le crédit d’impôt, d’un montant allant jusqu’à 30 % des dépenses de production. Ce crédit d’impôt est fondamental pour la localisation des tournages dans notre pays, d’autant qu’il s’applique même aux productions étrangères. Certains pourraient s’étonner qu’un film comme Mission impossible en bénéficie pour son tournage à Paris. Mais songeons, en retour, aux gains générés pour l’ensemble de la filière cinématographique française (les équipes locales) ou l’hôtellerie et le tourisme, par exemple.

Le deuxième enjeu est l’accompagnement de la mutation des habitudes de consommation des films, du linéaire au non-linéaire. On ne regarde plus forcément la télévision en direct à des heures fixes, mais on la consomme à la demande, sous forme de replay. Une tendance dans laquelle se sont engouffrées les plateformes de streaming comme Netflix mais qui touche également les chaînes de télévision françaises. L’enjeu, pour ces dernières, consiste à s’assurer qu’elles retrouvent un montant équivalent de recettes publicitaires avec la diffusion non linéaire. Les obligations de financement de la production française étant calculées sur leurs recettes, une baisse de leur activité entraînerait une baisse de leur financement, ce qui signifierait in fine moins de production.

Le troisième enjeu est l’émergence de l’intelligence artificielle (IA). Cet outil devrait bousculer toute la chaîne de production, des scénaristes aux acteurs en passant par les équipes chargées de la post-production qui y trouveront de formidables gains de productivité et de temps. Aujourd’hui, toutes les IA génératives sont entraînées sur des articles, des livres, des films sur lesquels il existe des droits de propriété intellectuelle. Elles les utilisent à des fins commerciales sans autorisation des titulaires des droits. Formidable opportunité ou pillage en règle des auteurs et des producteurs ? Il faut impérativement anticiper les changements que cette révolution va impliquer sur l’industrie du cinéma et de la création vidéo au sens large.

Les signaux restent positifs

Quelles sont les conséquences de ces enjeux pour les banques ? Globalement, une montée de l’incertitude sur le financement final des œuvres, donc sur la capacité des producteurs à faire face. Autrement dit, une légère augmentation du risque de crédit, ce qui, dans un contexte de réglementation très stricte en matière de ratio de fonds propres, implique potentiellement moins de capacité à préfinancer les films.

Nous en sommes encore très loin et, pour le moment, les signaux restent positifs. Mais le financement du cinéma en France est un écosystème reposant sur une multitude d’équilibres que le monde entier nous envie. Au cœur de ce dispositif, la banque constitue un pilier essentiel.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº893