La décision du peuple britannique de quitter l’Union européenne (UE) a déclenché un déplacement d’activités financières de Londres vers d’autres places financières européennes. Les banques, les sociétés de gestion, les compagnies d’assurance, les fintechs et d’autres acteurs de la finance : tous avaient compris que la sortie de l’UE allait de pair avec la sortie du marché intérieur. Afin de pouvoir continuer à servir leurs clients au sein de ce marché, ces institutions ont fait différents choix, fondés sur deux critères principaux : d’abord là où elles avaient déjà une présence qui pouvait servir, ensuite quelle autre place financière pouvait au mieux servir quelles activités.
L’activité de banque d’investissement et celle de trading sont ainsi largement allées vers Paris ou Francfort, la gestion d’actifs vers Luxembourg ou Dublin. Amsterdam a connu un succès certain avec les infrastructures de marché. La spécialisation des différentes places financières européennes a donc été le principal élément de la prise de décision.
Un essaimage raisonné
Le Luxembourg a ainsi pu récolter une riche moisson dans les secteurs au sein desquels il est bien établi, comme la gestion d’actifs, la banque privée, les assurances et les paiements. Selon une étude publiée par New Financial en 2021 sur les mouvements d’activités post-Brexit, le Luxembourg a fini à la troisième place du podium, après Dublin et Paris – mais devant Francfort –, avec près d’une centaine d’entreprises du monde financier qui ont choisi d’y implanter des activités.
Il n’étonnera personne que ce soit surtout dans l’univers de la gestion d’actifs que le Luxembourg a connu un grand succès. Un très grand nombre d’acteurs y avait déjà installé des activités autour de la structuration et l’administration de fonds OPCVM au Luxembourg. Il était donc logique que d’autres activités comme les services Mifid (Markets in Financial Instruments Directive, ndlr) ou des fonds alternatifs soient transférés là où ces acteurs disposaient déjà d’une présence substantielle.
Il en va de même dans le domaine de la banque privée. La plupart des grands acteurs disposaient depuis bien longtemps au Luxembourg d’activités de gestion patrimoniale. Des grandes banques américaines comme JPMorgan, Citi, Goldman Sachs ou HSBC, couvrant l’Europe depuis Londres pour ces activités jusqu’au Brexit, ont transféré leur plateforme londonienne vers le Luxembourg pour y puiser dans l’expertise disponible de cet écosystème bien établi en matière de banque privée.
Le Luxembourg avait également un secteur des paiements robuste avec la présence de leaders comme Amazon et Paypal. D’autres acteurs du secteur comme Alipay, Satispay, PPRO et Airbnb ont donc eux aussi logiquement opté pour ce choix géographique.
Si le Grand-Duché bénéficiait d’un secteur de l’assurance solide, c’était surtout pour l’assurance non-vie domestique et l’assurance vie paneuropéenne. Le Brexit et le choix du Luxembourg par 14 grandes sociétés d’assurances, y compris la plus grande, AIG, ont particulièrement renforcé le pilier de l’assurance non-vie paneuropéenne.
Sur cette base, le Brexit peut être vu comme une confirmation et une consolidation du rôle que la place luxembourgeoise jouait déjà dans les activités mentionnées. Ce qui est encore plus important, c’est que pour certaines de ces activités, le Luxembourg a vu une montée en gamme. Cela s’est particulièrement vérifié dans le domaine des fonds alternatifs, où le Luxembourg a pu faire un saut qualitatif avec la relocalisation d’activités comme les deal-making teams de fonds de private equity. Il en est de même des activités d’investment advisory sous Mifid pour d’autres fonds.
S’il y a donc bien une leçon à tirer du Brexit, c’est qu’il a confirmé le fait que les places financières étaient, aux yeux de l’industrie financière et de ses parties prenantes, avant tout complémentaires du fait de leur spécialisation. Certains le regrettent en évoquant la fragmentation et la perte d’efficacité qu’une concentration des activités dans une grande place universelle pourrait entraîner. Je pense au contraire qu’il s’agit d’une richesse, car l’UE est ainsi en position de proposer à ceux qui le souhaitent un degré de spécialisation très poussé, et qui s’est renforcé avec le Brexit, au sein d’un système intégré et performant.
Dans le cas du Luxembourg, sa complémentarité par rapport à d’autres places européennes réside dans l’expertise dans les affaires multijuridictionnelles qu’il a su accumuler et qui aujourd’hui constitue sa véritable valeur ajoutée. C’est d’ailleurs cette expertise qui explique largement pourquoi de grands groupes français, allemands ou italiens entretiennent au Luxembourg d’importantes activités avec des équipes qui agissent comme centres de compétence intra-groupe pour ces questions internationales.
De multiples enseignements à tirer
Cette leçon est particulièrement importante, à l’heure où l’UE cherche à relancer l’Union des marchés de capitaux (UMC). Alors que certains plaident pour la création de places financières qui seraient des championnes européennes où l’ensemble des expertises seraient concentrées, d’autres pensent que la spécialisation des places européennes est sa principale force. Le Luxembourg s’inscrit résolument dans ce deuxième camp. Même les États-Unis connaissent un paysage dans lequel plusieurs places financières spécialisées dans différentes activités coexistent.
Dans les années à venir, l’Union européenne devra trouver les moyens en capitaux pour arriver à financer la transition énergétique et faire face à un vieillissement de sa population. Ces deux défis à eux seuls nécessiteront des levées de capitaux très importantes. Si l’on y ajoute l’ambition de financer l’innovation « made in the EU » et de manière plus générale la volonté d’assurer la compétitivité de notre économie et donc de nos entreprises, il faut dès aujourd’hui créer un fondement solide.
À cette fin, il faut à la fois renforcer l’industrie financière de l’Union européenne en approfondissant le marché intérieur à travers l’UMC mais aussi oser construire avec la principale place financière européenne que restera Londres une relation solide qui intègre la réalité du Brexit. Doter l’Union européenne de marchés de capitaux forts ne devrait pas se résumer à une réponse protectionniste au Brexit. Celui-ci la rend certainement encore plus nécessaire mais ne devrait aucunement nous empêcher d’envisager des relations ouvertes et fortes avec le Royaume-Uni. Nous avons tant d’intérêts communs et tant à apprendre les uns des autres.