Ce que change la réélection de Trump

Créé le

15.05.2025

-

Mis à jour le

19.05.2025

La réélection de Donald Trump à la présidence des États-Unis en novembre 2024 marque un retour fracassant d’une vision souverainiste, protectionniste et climatosceptique à la tête de la première économie mondiale. Dès les premières semaines de son mandat, l’administration Trump a confirmé ses priorités : surtaxer les importations étrangères, déréguler la finance et relancer massivement l’exploitation des énergies fossiles. Avec des changements à attendre du côté des banques de financement et d’investissement (BFI).
Conférence organisée par le master Finance 268 – Banque d’Investissement et de Marchés.

Des pressions sectorielles et un rééquilibrage budgétaire européen

Le retour de Trump s’inscrit dans la continuité de sa stratégie néomercantiliste. Les premières annonces ont été claires : des tarifs douaniers revus à la hausse sur les produits manufacturés étrangers, notamment européens, visant des secteurs stratégiques comme l’automobile et les matériaux de construction.

L’automobile, pilier de l’industrie allemande et française, fait face à une hausse de 25 % des droits de douane à l’export, réduisant brutalement sa compétitivité sur le marché américain. Le secteur de la construction est quant à lui touché indirectement : l’augmentation des tarifs sur les importations de bois en provenance du Canada vers les États-Unis, instaurée par Trump, a provoqué une tension mondiale sur les prix de cette matière première. Cela renchérit le coût de la construction à l’échelle globale, y compris en Europe, et alimente des pressions inflationnistes.

Dans ce contexte, l’euro pourrait passer durablement sous la parité face au dollar, notamment si les États-Unis s’engagent dans un accord de type « Mar-a-Lago », rappelant les Accords du Plaza de 1985. Un euro affaibli réduirait l’attractivité des actifs européens et renforcerait les flux de capitaux vers les marchés américains, au détriment des institutions européennes, y compris les BFI.

Sur le plan géopolitique, l’Europe doit désormais envisager sa sécurité sans le soutien systématique des États-Unis. L’objectif de consacrer 3,5 % du produit intérieur brut à la défense (contre 2 % actuellement) impose de revoir les priorités budgétaires. Pour les BFI, cela pourrait se traduire par de nouvelles opportunités de financement d’infrastructures militaires, d’émissions souveraines ou de projets industriels liés à la défense, mais au prix d’un arbitrage budgétaire potentiellement défavorable aux secteurs civils et à la transition verte.

Mabrouk Chetouane, Responsable de la stratégie de marché Natixis IM

Défis réglementaires et repositionnement stratégique des BFI

La nouvelle donne américaine constitue autant un défi qu’une opportunité. En rendant leur environnement réglementaire plus souple, les États-Unis favorisent leurs propres institutions financières. Cela met une pression sur les banques européennes, qui doivent désormais se réinventer.

Crédit Agricole CIB, comme d’autres, envisage un repositionnement stratégique vers d’autres zones géographiques moins sensibles à l’agenda politique américain : l’Asie, l’Amérique latine et l’Afrique. Ces régions offrent de nouvelles perspectives de croissance et permettent de diversifier les risques.

Autre enjeu : l’allocation de l’épargne. Malgré un niveau d’épargne élevé en Europe, une part significative de celle-ci est investie aux États-Unis. Le rapport Draghi publié fin 2024 appelle à mobiliser cette épargne pour financer les transitions stratégiques européennes. Les BFI ont un rôle central à jouer pour structurer des produits attractifs et durables, en lien avec la transition écologique et numérique.

Enfin, sur la question environnementale, rappelons que Credit Agricole CIB reste engagée dans la Net Zero Banking Alliance (NZBA), malgré le retrait de plusieurs grandes banques américaines. Elle alerte toutefois sur la fragilisation de l’alliance et souligne la nécessité de maintenir cet engagement tout en restant compétitif face à des banques américaines désormais moins contraintes par les règles environnementales, sociales et de gouvernance (ESG).

Emmanuelle Trochu, Directrice générale adjointe Crédit Agricole CIB

Énergies fossiles, compétitivité industrielle et souveraineté stratégique

Le retour massif des énergies fossiles dans le programme Trump 2.0 suscite une mise en garde. La relance du pétrole et du gaz via le slogan « Drill, Baby, Drill » pourrait conduire à une baisse généralisée des prix de l’énergie, rendant les énergies bas carbone moins compétitives. Cela menace directement les efforts de transition énergétique en Europe.

Les surtaxes américaines sur les produits manufacturés européens, notamment dans les secteurs électro-intensifs, pourraient en outre freiner les investissements dans la décarbonation de l’industrie. Mais cette pression pourrait aussi avoir un effet catalyseur : inciter l’Europe à accélérer sa souveraineté énergétique.

Cela passe par le développement d’infrastructures locales, l’exploitation responsable de matières premières critiques, et une délocalisation des chaînes de valeur énergétique. Les BFI auront un rôle structurant à jouer dans le financement de cette souveraineté, à travers des green bonds, des financements de projets et des partenariats public-privé.

Sophie Méritet, Spécialiste des politiques énergétiques, maîtresse de conférences HDR, Université Paris Dauphine-PSL

Trump, un stress-test économique pour les BFI européennes

Trump 2.0 constitue un stress-test pour les BFI européennes. Entre pression réglementaire, concurrence géopolitique et réalignement stratégique, elles devront faire preuve de résilience, d’innovation et d’agilité. Ce nouveau cycle transatlantique impose à l’Europe de se réinventer et à ses BFI de s’imposer comme des piliers d’une autonomie financière, économique et écologique durable.

La conférence s’est conclue par des échanges sur des sujets clés tels que l’avenir des énergies fossiles dans un monde post-transition, la compatibilité entre croissance et décarbonation et la manière dont les BFI européennes peuvent maintenir leur influence, face à une concurrence américaine libérée de nombreuses contraintes environnementales, qui a mis en lumière l’importance stratégique d’une vision collective, européenne et à long terme pour préserver la souveraineté énergétique, industrielle et financière du continent.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº14
Master Finance 268 – Banque d’Investissement et de Marchés (BIM)
Le Master Finance 268 – Banque d’Investissement et de Marchés (BIM) de l’Université Paris Dauphine-PSL est une formation généraliste par la voie de l’apprentissage, orientée vers les métiers de la banque de financement et d’investissement (BFI). Créé en 2008 en réponse à la crise financière, ce master a pour principal objectif de former des étudiants polyvalents disposant de solides compétences théoriques et pratiques sur l’ensemble des métiers de la banque. Principalement axé autour de la professionnalisation, ce parcours s’effectue exclusivement en apprentissage, permettant ainsi aux étudiants d’appliquer leurs connaissances dans le cadre de leur alternance au sein d’une des six banques partenaires du Master : Crédit Agricole CIB, Société Générale, Natixis, HSBC, Unicredit et BNP Paribas.