Silvergate : une leçon pour les banques tentées par l’aventure crypto ?

Créé le

22.05.2023

-

Mis à jour le

02.06.2023

La débâcle de FTX, client important de l’établissement, a entraîné la sienne. La qualité du portefeuille n’est ici pas remise en question mais c’est la preuve que l’activité de détail ne peut se singulariser ni trop se spécialiser si elle veut rester résiliente.

Silvergate Bank est la première d’une série de faillites bancaires retentissantes jamais vues depuis 2008 aux États-Unis. Mercredi 8 mars, la banque annonce qu’elle procède à la liquidation de ses opérations afin de rembourser ses déposants. À la différence de Signature et de Silicon Valley Bank, la fin de Silvergate Bank est l’issue malheureuse de plusieurs mois d’agonie, dommage collatéral de la chute de FTX, un de ses clients importants. Le scénario de fin est cependant similaire à celui des deux autres établissements : cercle vicieux infernal où l’accélération de la fuite des dépôts pousse la banque à vendre d’urgence son portefeuille d’actifs, subissant une forte décote en raison de la hausse des taux d’intérêt. Retour sur un modèle bancaire original, preuve supplémentaire que l’activité bancaire de détail ne peut être ni originale, ni hyperspécialisée, si elle veut résister aux vents contraires.

Silvergate Bank fut pionnière sur le marché des cryptomonnaies. Née en 1988 à San Diego comme banque régionale spécialisée dans les prêts immobiliers, elle doit trouver un nouveau souffle après la crise de 2008, à laquelle elle survit sans trop de dommages. Son président, Alan Lane, s’intéresse à titre personnel aux cryptomonnaies et voit une nouvelle opportunité de développement dès 2013. Le monde des cryptomonnaies a besoin de banques pour faire le pont avec la finance traditionnelle. Les starts-up comme Paxos, Kraken, Gemini, Coinbase comptent parmi ses premiers clients. Silvergate devient la banque « crypto friendly » et développe son propre réseau : le SEN, Silvergate Exchange Network, où s’échangent directement des cryptomonnaies contre des monnaies fiat. Elle se désengage de ses activités traditionnelles et réalloue ses ressources à ce secteur, puis devient la banque préférée des mineurs, des plateformes d’échange, comme Coinbase et FTX, ainsi que des entreprises de custody. Son destin est désormais scellé aux leurs comme en témoigne son cours de bourse (voir graphique).

Après une année 2021 exceptionnelle, la banque souffre dès le début 2022 du retournement du marché. Elle renonce au lancement d’une monnaie digitale à la suite du rachat de Diem, le projet de stablecoin développé par Facebook via l’association Libra. Sa chute est précipitée par le scandale FTX, qui avait déposé l’équivalent d’un milliard de dollars auprès d’elle. S’en suit une fuite des dépôts, qui chutent de 52 % au cours du dernier trimestre 2022, de 13,2 à 6,3 milliards de dollars. Fin 2022, la banque essuie une perte proche d’un milliard de dollars alors que l’année précédente, elle avait engrangé un bénéfice de 76 millions de dollars. Silvergate tente de faire face en vendant des titres en portefeuille, avec une décote substantielle, étant donnée la forte hausse des taux d’intérêt opérée par la Fed, de presque 0 % à 4 % en six mois. La banque se retrouve dans une impasse et décide de procéder à la liquidation de son activité afin de rembourser ses déposants. S’en est fini du projet de banque « crypto friendly ».

Silvergate, Silicon Valley Bank : même combat ?

La chute de Silvergate a été moins brutale que celle de Silicon Valley Bank (SVB). Les deux banques ont néanmoins en commun la spécificité de leur activité. En effet, leur activité était positionnée de façon particulière, avec une concentration à la fois du profil de leurs déposants, issus d’un même secteur, du pourcentage élevé de dépôts non assurés (90 % pour SVB) et de la part de leur portefeuille exposée au risque de taux d’intérêt (75 % du portefeuilles composés de titres). Silvergate avait abandonné son activité traditionnelle de prêts immobiliers pour accompagner le développement des cryptomonnaies, à la profitabilité difficile à apprécier par définition. De son côté, Silicon Valley Bank participait au financement des start-up de la tech californienne et accompagnait les venture capitalists. L’une comme l’autre était loin des activités traditionnelles de prêts bancaires, où l’essentiel consiste à préserver la liquidité en minimisant le risque de crédit à travers des prêts (souvent nantis) accordés à des entreprises qui n’ont pas forcément accès au marché financier mais dont le business model est éprouvé. Compte tenu de l’exigibilité de leur passif, les banques commerciales sont naturellement contraintes de financer des activités dont les cash-flows sont stables.

Valeur juste vs coût amorti

Silvergate comme Silicon Valley Bank n’étaient pas non plus des banques commerciales traditionnelles du point de vue de la structure de leurs actifs. 75 % de leur portefeuille était constitué de titres souverains et de portefeuilles titrisés de prêts immobiliers garantis par les agences gouvernementales. La qualité du portefeuille n’était pas en cause mais l’exposition au risque de taux d’intérêt substantielle. On en revient au débat récurrent sur la valorisation des titres détenus jusqu’à maturité (HTM, hold to maturity, en anglais) par les institutions financières. De nombreuses discussions ont égrené les réformes bancaires post-2008, notamment à ce sujet, au sein du Financial Accounting Standard Board (FASB) en 2010. Deux écoles s’opposaient : l’une en faveur de la fair value – valeur juste – soutenue par le CFA Institute et l’autre en faveur d’une approche mixte basée sur le coût amorti. Cette approche reproche à la fair value d’exposer de façon excessive et inutile le bilan des banques à la fluctuation des marchés, alors que les titres sont destinés à être détenus jusqu’à maturité. En revanche, la non-utilisation de la fair value permet de dissimuler plus facilement l’impact des différentiels de maturité. Dans le cas de Silicon Valley Bank, l’absence de fair value a cruellement fait défaut : elle aurait permis de signaler l’impact de la remontée des taux sur la valeur de portefeuille détenu et d’alerter ses clients plus tôt, évitant un « slide bank run » fatal. Il n’est pas certain en revanche que le destin de la Silvergate aurait été différent : les pertes se sont accumulées en raison de la chute du marché des cryptomonnaies. Le modèle économique alternatif de la banque était compromis.

Ne jamais mettre tous ses œufs dans le même panier

Les modèles de Silvergate et Silicon Valley Bank ont en commun une hyperspécialisation qui s’est révélée fatale dans l’adversité. L’une comme l’autre n’avait pas de problème de qualité de portefeuille. Elles géraient un portefeuille de clients dont la situation économique s’est dégradée, ce qui les a conduites à retirer des fonds. Leur besoin de liquidité s’est transmis aux banques à un moment où leurs dépôts baissaient. Cette situation est inextricable dès lors que l’économie est confrontée à une remontée des taux. Le coût des nouvelles ressources – dépôts compris – augmente et la valeur des titres en portefeuille baisse. La baisse des dépôts auprès des banques traditionnelles est accentuée aux États-Unis par le fait que les déposants jouent la concurrence avec les fonds communs de placement en valeur monétaire, qui proposent des services similaires aux banques. Depuis 2008, les banques avaient reconquis des parts de marché, regagné des déposants. Cette situation s’était stabilisée avec la politique de taux zéro. À partir du moment où la banque centrale remonte les taux d’intérêt, la guerre est à nouveau déclarée. L’instabilité des dépôts, traditionnellement une ressource captive et peu onéreuse pour les banques, met en péril les équilibres de gestion.

Les ponts sont rompus

Pour la Silicon Valley Bank, on peut légitimement s’interroger sur le rôle du management dans la précipitation des événements – notamment la gestion inadéquate du risque de taux d’intérêt, compte tenu de sa détention de portefeuilles de titres longs. Il n’est pas certain cependant que la situation de Silvergate résulte d’une mauvaise gestion, en dehors du choix de spécialisation. La banque avait fait le choix, très « osé » à l’époque, d’accompagner un secteur alternatif, celui des cryptomonnaies, qui l’exposait de fait à une certaine volatilité du business mais qu’elle était parvenue à gérer toutes ces années. Silvergate Bank est avant tout victime de n’avoir diversifié ni ses activités, ni sa clientèle. La descente aux enfers du secteur des cryptomonnaies ne pouvait pas avoir d’autre issue que la chute de Silvergate, incapable de changer de modèle économique en un laps de temps si court.

Compte tenu de l’incertitude réglementaire qui pèse sur le secteur des cryptomonnaies, il n’est pas certain qu’ils retrouvent un interlocuteur privilégié, à l’image de Silvergate. La preuve en est : Citizen First, qui a racheté les activités de SVB, a bien précisé qu’elle ne voulait pas continuer celle en lien avec le secteur des cryptomonnaies, notamment Circle. Le pont avec la finance traditionnelle semble bel et bien rompu.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº881
Effondrement du cours de bourse des actions de la cryptobanque Silvergate
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