Marguerite Collignan, directrice de l’éducation
financière à la Banque de France

« Oser parler d’argent est une première étape essentielle pour faire des choix éclairés »

Créé le

13.03.2026

-

Mis à jour le

16.03.2026

À l’occasion de la Semaine de l’éducation financière, organisée du 16 au 22 mars 2026, Marguerite Collignan, directrice de l’éducation financière à la Banque de France, revient sur les dix ans de la stratégie nationale EDUCFI. Progression du niveau de culture financière, actions auprès des jeunes et des entrepreneurs, rôle du secteur bancaire et nouveaux défis : elle détaille les priorités pour renforcer l’autonomie financière des citoyens français.

La stratégie nationale d’éducation économique, budgétaire et financière (EDUCFI), pilotée par la Banque de France, a été lancée en 2016. Où en est l’éducation des Français en la matière dix ans plus tard ?

D’après la dernière enquête CSA réalisée pour la Banque de France en janvier 2026, selon le questionnaire standardisé de l’OCDE, les Français obtiennent en 2025 une note de 12,82/20 en culture financière. L’étude complète sera publiée en mai, mais ce résultat souligne déjà une progression par rapport à 2023 et à 2021. Il confirme la pertinence d’une stratégie nationale d’éducation financière structurée. Il est encore trop tôt pour situer la France dans le classement international, puisque nous sommes le premier pays à publier nos scores globaux. En 2023, la France se situait juste sous la moyenne OCDE de 12,7. Selon l’OCDE, un niveau satisfaisant d’éducation économique et financière correspondrait à une moyenne d’environ 14, qui constitue notre objectif.

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Comment la stratégie EDUCFI est-elle montée en puissance au fil des années ?

Le système éducatif est l’un des leviers les plus efficaces pour toucher un large public large. Pour développer l’éducation budgétaire et financière des jeunes, EDUCFI se décline, en partenariat avec le ministère de l’Éducation nationale, à travers plusieurs actions : le passeport EDUCFI au collège et au lycée professionnel, des ressources Eduscol pour les enseignants ou encore des conférences qui leur sont destinées. Le passeport EDUCFI est généralisé en classe de 4e depuis la rentrée 2023-2024. L’an dernier, plus de 13 000 classes et 350 000 élèves l’ont passé. Après son déploiement en 2024 en seconde professionnelle, avec une formule renforcée adaptée à des élèves confrontés à la gestion d’allocations de stage et une entrée rapide dans la vie active, nous envisageons de l’étendre au lycée général. EDUCFI continue aussi de s’ouvrir à de nouveaux publics face aux risques croissants de désinformation et d’arnaques financières : les retraités et aidants, les plus jeunes ou les personnes en situation de handicap.

En 2019, la stratégie a été renforcée par un 5e pilier à destination des entrepreneurs. Pourquoi ?

Cette évolution est née du constat suivant : de nombreuses défaillances surviennent dans les cinq premières années suivant la création d’une entreprise et certaines pourraient être évitées avec une meilleure maîtrise, par les entrepreneurs, des enjeux économiques et financiers. Des décisions liées au business plan, à la gestion de trésorerie ou au recours au crédit bancaire peuvent en effet s’avérer déterminantes pour la pérennité d’une entreprise. Au-delà de l’acquisition de compétences, il s’agit aussi d’encourager une véritable démarche de formation. La plupart des entrepreneurs reconnaissent l’importance de se former à la gestion financière avant de se lancer, mais beaucoup ne le font pas, le principal frein étant le manque de temps. Pourtant, y consacrer du temps est un investissement. La publication, en mai prochain, de l’enquête 2025 auprès de dirigeants d’entreprises de moins de cinq ans et de moins de 50 salariés permettra d’évaluer l’évolution de leur acculturation financière. L’édition 2023 montrait un niveau global de connaissances plutôt correct, mais avec de fortes disparités selon la taille de l’entreprise, le secteur d’activité, le genre et le niveau d’études.

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Dans un paysage entrepreneurial très hétérogène, quelles sont vos cibles prioritaires ?

Trois publics concentrent aujourd’hui nos efforts. Les micro-entrepreneurs, qui confondent parfois les finances de l’entreprise et leur budget personnel, avec des risques importants pour la pérennité de leur activité. Les femmes entrepreneures, dont beaucoup déclarent un niveau de connaissance plus faible en gestion financière, souvent lié à un manque de confiance ou à un sentiment de moindre légitimité. Nous avons développé des actions spécifiques dans le cadre du plan « Toutes et tous égaux ». Enfin, un troisième axe concerne l’éducation financière liée à la reprise d’entreprise. Avec la pyramide des âges des dirigeants, la transmission d’un grand nombre d’entreprises françaises va constituer un enjeu majeur dans les années à venir.

La 14e édition de la semaine de l’éducation financière, qui démarre ce 16 mars, a pour thème « l’argent, osons en parler ! ». Un slogan qui rappelle que des freins persistent en 2026...

La Semaine de l’éducation financière, déclinaison française de la Global Money Week portée par l’OCDE depuis 2012, constitue un moment clé pour mettre en lumière la stratégie nationale EDUCFI. Portée par la Banque de France et ses partenaires, elle se traduit chaque année par plusieurs centaines d’initiatives pédagogiques gratuites organisées sur tout le territoire. Le thème retenu cette année vise à encourager une parole plus libre sur l’argent, afin de lever les tabous qui freinent encore l’accès à une information financière claire et fiable. Favoriser le dialogue sur ces sujets, oser demander conseil ou se faire accompagner en cas de difficulté, permet à chacun de mieux se protéger contre les arnaques, de faire des choix éclairés et de renforcer son autonomie financière.

Comment le secteur bancaire est-il engagé dans la stratégie EDUCFI ?

Les acteurs du secteur financier sont invités à y contribuer en soutenant des dispositifs publics ou des initiatives portées par la FBF (actionnaire de la Revue Banque, ndlr). Cette dernière, engagée depuis plus de vingt ans dans l’éducation financière – notamment avec le programme « Les clés de la banque » –, siège au comité stratégique EDUCFI. La FBF porte également l’initiative « Un banquier dans ma classe ! », renouvelée chaque année depuis dix ans. Cet atelier ludo-pédagogique labellisé EDUCFI sensibilise les élèves de CM1-CM2 aux notions de budget, de moyens de paiement, d’épargne et de sécurité. Par ailleurs, on observe que les banques, qu’elles soient commerciales ou privées, forment de plus en plus leurs conseillers à adopter une approche pédagogique et non uniquement commerciale. C’est une évolution importante, car les enquêtes d’opinion montrent que le conseiller bancaire demeure la première source d’information des Français sur les questions de finances personnelles, suivi par la famille ou les proches.

Quel est aujourd’hui le rôle des réseaux sociaux dans la diffusion de l’éducation financière ?

Ils jouent évidemment un rôle croissant, avec à la fois des opportunités et des risques. Leur principal atout est de démocratiser ces sujets et de susciter l’intérêt de certains publics, notamment les jeunes, qui ne se tourneraient pas spontanément vers des sources institutionnelles. Certains créateurs de contenus disposent d’ailleurs de véritables qualités pédagogiques et produisent des formats utiles pour mieux comprendre les questions financières. Mais ces espaces restent peu régulés et la question de la légitimité des informations diffusées se pose. C’est pourquoi nous échangeons de plus en plus avec les grandes plateformes numériques et leurs créateurs de contenus, afin de les sensibiliser à leur responsabilité. Une audience importante implique, en effet, une responsabilité accrue avec une transparence sur les partenariats commerciaux, une distinction claire entre marketing et éducation financière, et un appel à l’esprit critique de leur audience.

La Commission européenne a annoncé en septembre 2025 une stratégie de promotion de la culture financière. Cette initiative induit-elle des évolutions dans la stratégie nationale ?

Au sein de l’OCDE, les pays échangent déjà régulièrement leurs bonnes pratiques en matière d’éducation financière et s’inspirent mutuellement. La stratégie française présente d’ailleurs une spécificité, avec le pilier « donner à tous les publics les clés de compréhension des débats économiques », qui vise à combler un déficit de connaissances en la matière et à répondre à un enjeu démocratique. L’initiative de la Commission européenne s’inscrit dans cette logique de coopération. Elle repose notamment sur trois principes : le partage d’expériences entre États membres, l’importance de l’ancrage territorial – un aspect sur lequel la stratégie française est souvent citée comme exemple – et un élargissement des thématiques vers les questions d’épargne et d’investissement. Tout en conservant l’ADN d’EDUCFI centré sur l’inclusion financière, la dynamique européenne nous conduit à élargir progressivement le champ d’action vers les enjeux d’épargne et d’investissement. L’objectif reste toutefois le même : accompagner les Français dans la compréhension de ces sujets de manière neutre, en leur donnant les clés pour décider en connaissance de cause.

Quels sont les autres axes de développement pour les trois prochaines années ?

L’un des axes majeurs concerne l’intelligence artificielle (IA). Les modes d’accès à l’information évoluent rapidement et de plus en plus de personnes pourraient demain interroger directement des assistants conversationnels pour des questions liées à leurs finances personnelles. L’enjeu est donc de veiller à ce que ces outils puissent s’appuyer sur des contenus fiables d’éducation économique et financière. Dans ce cadre, la France pilote avec la Commission européenne un projet visant à définir une stratégie européenne sur l’usage de l’IA dans ce domaine. Ce travail doit aboutir d’ici la fin de l’année à un plan d’action. Par ailleurs, nous souhaitons renforcer le dialogue entre acteurs publics et privés. L’intérêt pour l’éducation financière s’est fortement développé ces dernières années et de nombreuses initiatives privées émergent. L’objectif est de mieux les identifier et, lorsque leurs démarches respectent les principes de neutralité, gratuité, fiabilité et accessibilité, de pouvoir les labelliser. Ces orientations feront partie du plan d’action 2026-2028 présenté le 6 mai prochain par le Comité stratégique de l’éducation financière.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº915