La fidélité de leurs clients a longtemps été une caractéristique essentielle des grandes banques de dépôt. Changer de banque ne faisait pas partie des habitudes les plus répandues de la clientèle bancaire pour des raisons multiples, souvent liées aux politiques commerciales des établissements, à la relation de proximité entre la banque et ses clients au travers de réseaux d’agences très étoffés sur tout le territoire et à l’absence d’alternatives de rupture. Depuis quelques années, le paysage a profondément changé, les attitudes de la clientèle ont évolué et les banques traditionnelles ont été confrontées à de nouveaux acteurs, que l’on regroupe aujourd’hui sous le terme de « néobanques ».
Un basculement des usages
Force est de constater qu’elles s’installent durablement au cœur du paysage bancaire. Elles concentrent aujourd’hui près de 40 % des ouvertures de compte, signe d’un basculement profond des usages. Alors que, il y a quelques années, les banques traditionnelles redoutaient surtout l’arrivée de géants du numérique comme Google ou Amazon, ce sont finalement de nouveaux acteurs bancaires 100 % digitaux qui ont capté la dynamique du marché, en se développant bien plus vite qu’attendu. Le symbole de cette montée en puissance est sans doute Revolut. Créée en 2014 par un Britannique d’origine russe de 30 ans, ancien de Lehmann Brothers, sur la base d’une application mobile d’un certain nombre de services bancaires, Revolut a connu une croissance quasi exponentielle. Son chiffre d’affaires a bondi de 72 % en 2024 pour atteindre 4 milliards de dollars, et sa dernière levée de fonds, marquée par l’entrée de Nvidia à son capital, valorise désormais la fintech à 75 milliards de dollars, un niveau qui la rapproche des plus grandes banques européennes.
D’autres néobanques connaissent des trajectoires assez spectaculaires sur des concepts un peu différents, comme Trade Republic, créée en Allemagne en 2017 en tant que courtier en ligne et qui revendique aujourd’hui plus de 8 millions de clients, ou la banque britannique Monzo Bank, créée en 2017 sur l’idée de lancer une carte de débit prépayée et qui est valorisée aujourd’hui à 4 milliards de livres sterling. Mais l’on pourrait aussi évoquer Qonto, cofondée en 2016 par le fils d’un ancien président d’une grande banque française de dépôts, avec un capital de départ de 1,6 million d’euros, sous le statut d’établissement de paiement – ce qui l’exclut des produits d’épargne ou de l’octroi de crédits. Qonto compte néanmoins aujourd’hui 600 000 clients PME et indépendants et est valorisée plus de 4 milliards d’euros.
Une promesse client plus adaptée
Ce succès tient avant tout à une promesse client radicalement simplifiée, parfaitement adaptée à une génération jeune, ultra-connectée, pour qui l’application mobile tend à remplacer l’agence et pour qui la relation « physique » avec son banquier n’est plus centrale. Beaucoup de néobanques ont ainsi progressivement étendu leur périmètre : en plus de la banque du quotidien à distance, elles proposent désormais progressivement une offre de crédits immobiliers, ainsi que la distribution de produits d’épargne, jusqu’à devenir la banque principale de certains clients. Elles proposent des plateformes fluides, intuitives, disponibles à tout moment, appuyées parfois par des conseillers joignables à distance, ce qui renforce la perception de réactivité et de proximité.
BoursoBank, qui s’est révélée un précurseur dans la banque complètement en ligne, illustre bien cette transition : longtemps positionnée sur l’information financière et le courtage en ligne, elle offre désormais une palette complète de services bancaires, notamment en matière de crédits, avec des délais de traitement très courts et une capacité à accompagner ses clients tous les jours de la semaine sur de larges plages horaires. Cette combinaison de simplicité d’usage, d’accessibilité continue et de réactivité commerciale contribue à installer les néobanques comme des « banques du quotidien » à part entière.
Avec l’apparition de ces nouveaux acteurs, le paysage bancaire français est percuté par le développement de la multibancarisation. Selon une étude de l’Ifop pour la Fédération bancaire française (FBF, actionnaire de la Revue Banque), la proportion de Français ne disposant que d’un seul compte en banque est passée de 64 % à 60 % entre 2023 et 2025. D’autres études montrent que dans 30 % des cas, les clients qui changent de banque migrent vers une banque en ligne.
Les réponses des banques traditionnelles
Cette stratégie répond à une plus grande mobilité bancaire des jeunes générations : selon une étude récente de Panorabanque, 25 % des 25-34 ans et 22 % des 18-24 ans ont changé de banque principale ces deux dernières années, contre 15 % des 35-49 ans et 5 % des 50-64 ans. Selon cette même étude, dans les dix ans qui viennent, la part de marché des acteurs bancaires en ligne pourrait passer de 14 % à 32 % chez les moins de 35 ans.
Les banques traditionnelles ont bien identifié cette tendance et déploient plusieurs solutions. Certaines ont lancé leurs propres marques digitales : Hello bank!, fondée en 2013 par BNP Paribas et qui revendique plus de 1 million de clients ; Monabanq, créée en 2006 par le Crédit Mutuel Alliance Fédérale ; BforBank créée en 2009 par le Crédit Agricole (350 000 clients) ou Fortuneo, fondée en 2000 par Crédit Mutuel Arkéa et qui compte plus de 1,4 million de clients actifs en Europe. Certes, les modèles économiques de ces banques diffèrent les uns des autres, mais certaines grandes banques de dépôt ont pu investir le champ numérique, renouveler leurs offres et rajeunir leur image.
La reconquête des jeunes
En parallèle, les banques misent sur une reconquête directe des jeunes via le réseau traditionnel : le Crédit Agricole affiche ainsi l’ambition de devenir « la première banque des jeunes en France » à travers des applications plus innovantes, BPCE développe des offres ciblées 25-30 ans qui dépassent parfois le périmètre bancaire traditionnel, tandis que certaines enseignes ont recours à des campagnes d’influence avec youtubeurs et créateurs de contenu et, de manière plus générale à une présence active sur les réseaux sociaux.
Pour les banques de détail traditionnelles, l’enjeu est désormais de démontrer la valeur ajoutée d’une relation personnalisée avec un conseiller en agence, en complément des services digitaux. Cela suppose des équipes plus proactives, capables d’apporter un surcroît de conseil, de pédagogie et d’accompagnement dans les phases structurantes de la vie financière (logement, épargne, retraite, transmission). L’intelligence artificielle générative peut, dans cette perspective, devenir un levier clé pour enrichir la connaissance client, personnaliser les interactions et libérer du temps aux conseillers pour des échanges à plus forte valeur ajoutée.
Des réseaux restructurés
Il est également probable que dans les années qui viennent, le redimensionnement des réseaux d’agences arrivera à son terme. Selon des données du cabinet Infostat Marketing pour Les Échos, 3 296 agences bancaires ont été fermées en France entre 2020 et 2025 et cette tendance devrait se prolonger cette année. Au total, depuis dix ans, 20 % du parc d’agences bancaires a disparu. L’objectif est aujourd’hui de restructurer les réseaux autour de plateformes digitales pour les services du quotidien et des agences physiques pour répondre aux besoins plus complexes comme la gestion de l’épargne, l’outil de distribution s’ajustant progressivement à la segmentation de la clientèle. Le modèle d’agence doit se réinventer et devenir un centre d’expertise, de confiance et d’impact.
Le paysage de la banque de dépôt est donc en train de se transformer sous l’effet d’un double mouvement de fond : des investissements massifs dans l’intelligence artificielle dans le back- et front-office, pour améliorer la performance opérationnelle, et une redéfinition de la relation avec les consommateurs de services bancaires, sous l’effet du développement d’offres alternatives des banques en lignes ou des néobanques. Une chose est sûre, la banque de détail change drastiquement d’époque.