Selon la théorie libérale, le prix résultant d’un marché de concurrence pure et parfaite est à l’avantage du demandeur comme à celui de l’offreur – à la différence du prix de monopole qui, lui, bénéficie en théorie au seul vendeur (voir encadré). En effet, conformément à l’approche économique classique, le prix donné par un marché parfaitement concurrentiel est un prix d’équilibre, et il est le meillleur pour tous :
– pour le consommateur, parce qu’étant proche du coût moyen le plus bas ;
– pour le producteur, sur la base de la relation prouvant l’égalité entre prix du marché, coût marginal et profit maximal ;
– pour la collectivité, lui garantissant la réalisation de l’allocation optimale des ressources grâce au prix des facteurs de production, incitant l’offreur à réaliser leur combinaison au moindre coût, et grâce au prix des biens de consommation incitant le demandeur à financer leur achat au moindre prix.
Le prix dynamique à la mode
Dans la réalité, les situations de concurrence sont souvent imparfaites. Pour atténuer ces imperfections et les hausses de prix en résultant, les autorités peuvent instaurer un système de contrôle des prix avec des planchers et des plafonds. C’est notamment le cas pour les produits énergétiques et pharmaceutiques. Ainsi, dans le domaine énergétique, des prix contractuels sont fixés à l’avance pour limiter leur volatilité. Si le cours des marchés de gros est supérieur à celui mentionné par le contrat, le producteur reverse la différence à l’État. Dans le cas contraire, l’État verse la différence aux producteurs.
Autre type de prix : le prix dynamique. Il est fixé non en fonction des coûts de production, mais en fonction d’une demande perçue comme indispensable et par là même devenue indifférente au niveau des prix ou tarifs pratiqués. Ces dernières années, cette stratégie de prix dynamique s’est considérablement accrue dans plusieurs secteurs d’activité, tels ceux concernant l’hôtellerie, le spectacle, les manifestations sportives, le commerce électronique ou encore le transport ferroviaire et aérien des voyageurs. C’est ainsi que, dans ce secteur par exemple, les premières places sont proposées à un prix très attractif, pour amorcer la demande, tandis que les dernières le sont à un prix beaucoup plus élevé, afin de maximiser la rentabilité de l’entreprise. Dans un cas comme dans l’autre, le niveau des prix ne reflète en aucune façon celui des coûts engendrés par la demande, mais la très faible sensibilité de celle-ci à l’élévation des prix1. Évidemment, ce prix est à l’avantage du vendeur !
Le tarif heures creuses d’EDF, précurseur du prix dynamique ?
Des articles de presse ont présenté la pratique des prix dynamiques comme le prolongement des travaux de grands économistes français2 sur la tarification dans les services publics. Ainsi a-t-on pu lire que Marcel Boiteux aurait été le père de la tarification dynamique à l’origine de la différence de facturation en fonction des heures pleines ou creuses pour la consommation électrique. En réalité, pour Marcel Boiteux, haut responsable à EDF dans les années 1960, l’introduction de cette différence se justifiait par la variation des coûts marginaux engendrés par l’usager selon les heures de sa demande. Et en aucun cas en fonction de la plus ou moins grande sensibilité de l’élasticité-prix de sa demande !
À cette pratique des prix dynamiques peut être associée celle des prix dits « surveillés ». Ici, la discrimination n’est pas fonction de la plus ou moins grande sensibilité de l’acheteur au niveau des prix, c’est-à-dire l’élasticité-prix de la demande, mais du traitement de ses données personnelles par des entreprises du numérique. Les informations ainsi recueillies permettent la sélection de groupes de consommateurs qui seront facturés en fonction de leur personnalité, de leurs préférences, de leur propension à dépenser, et non en fonction des coûts de production engendrés par leur demande.
Tarif des crédits, une question de coûts
Dans ces différentes stratégies, quelles sont les marges de manœuvre du secteur bancaire ? Pour répondre, dissocions d’emblée deux types de facturations. Le prix lié aux taux d’intérêt réclamés sur un crédit et la tarification des nombreux services proposés, notamment sous forme de commissions. Les taux d’intérêt sont d’abord fonction du coût de refinancement des banques auprès de la Banque Centrale Européenne. C’est-à-dire du taux qui leur est demandé en contrepartie, qu’elles lui empruntent régulièrement, directement ou indirectement. Lorsqu’elles empruntent directement, elles sont soumises à trois taux « directeurs », étroitement liés :
– le taux de facilité des dépôts ou taux de rémunération au jour des dépôts bancaires auprès de la banque centrale, hors réserve obligatoire. Ce taux est certes un taux de rémunération, mais sa hausse influence la politique de crédit des établissements ;
– le taux des opérations principales de refinancement rémunérant les prêts hebdomadaires qu’elle consent ;
– le taux de facilité de prêt au jour le jour, sous condition de garantie. Lorsque les banques empruntent indirectement, c’est-à-dire par l’intermédiaire des marchés interbancaires – lieu d’échange entre banques à excédents et banques en manque de liquidités dont le taux d’équilibre est infléchi par celui d’open market résultant de l’intervention de la banque centrale sur ce marché –, c’est à ce taux que sont soumis les emprunts bancaires.
Les taux d’intérêt demandés par les banques sont aussi fonction du coût de leur rôle d’intermédiation entre déposants et emprunteurs de fonds. Ce coût d’intermédiation, qui majore le coût de refinancement, est plus particulièrement fonction de la solvabilité des emprunteurs, de l’instabilité socio-économique du pays, de la concurrence interbancaire... Pour résumer, le niveau des taux d’intérêt demandés par les banques à leur clientèle a pour composante principale les taux directeurs et pour composante secondaire le coût de leur intermédiation. Il en résulte que, ne pouvant leur être inférieurs pour des raisons de rentabilité, ni supérieurs compte tenu des contraintes concurrentielles, notamment avec l’avènement des nouvelles banques en ligne, les taux d’intérêt bancaires ne peuvent être facilement dynamisés.
Interventionnisme et situation de marché contraignent
la liberté tarifaire
Sur les tarifs demandés par les banques en échange des nombreux services proposés à leur clientèle, le problème est différent, mais la dynamisation éventuelle des prix reste limitée, pour au moins deux raisons.
D’une part, les contrats d’encadrement public de plusieurs services bancaires contraignent considérablement les hausses induites par une stratégie de dynamisation. À titre d’exemple, en France, les frais pour découvert bancaire sont plafonnés à 8 euros par opération et à 80 euros pour un mois, quand ceux engendrés pour rejet de chèques ou autres moyens de paiement sont plafonnés entre 30 et 50 euros, selon leur montant. Ajoutons que ces plafonds tarifaires sont plus faibles pour les personnes dites en situation de fragilité financière, c’est-à-dire inscrites depuis plus de trois mois au fichier de la banque centrale et déclarées recevables à la procédure de surendettement.
D’autre part, le recours à la dynamisation des prix implique une certaine rareté des biens et services convoités, expliquant l’exclusivité de la demande et sa faible sensibilité à des prix élevés. Mais, par besoin d’efficience et de rentabilité, les établissements bancaires sont sans cesse à la recherche d’économies d’échelle et de diversification : cela favorise l’augmentation et la diversité des services offerts, et non leur raréfaction. Selon l’Observatoire des tarifs bancaires, en juin dernier, la hausse moyenne de 2,9 % des tarifs reste très inférieure à celle de 6,8 % du taux d’inflation en France. Par ailleurs, sur une dizaine d’années, la hausse des tarifs bancaires aurait progressé de 15 %, contre 20 % pour la hausse générale du niveau des prix.
L’inflation actuelle, générée
par les coûts
Toutefois, l’augmentation des tarifs bancaires, plus particulièrement observée au cours de ces deux dernières années (+3 % sur un an en juin 2024, contre 2,2 % pour l’inflation générale) et appelée à croître en 2025, n’obéit pas à une stratégie contraignante et discriminatoire de dynamisation des prix. Elle n’a pas pour objectif de tirer profit de l’indifférence d’une certaine demande au prix des services offerts, mais de simplement financer un écart devenu trop grand entre l’évolution des tarifs demandés et celle des coûts engendrés par l’exigence croissante des utilisateurs, concernant entre autres les cartes bancaires, la gestion des comptes, les conseils personnalisés... Un écart accentué par certains blocages tarifaires, en partie dus à la récente crise sanitaire.
Ajoutons encore que le rattrapage tarifaire prévu en 2025 doit être relativisé par la poursuite de la baisse tarifaire au profit des personnes dites en situation de fragilité financière, ainsi que par de nouvelles gratuités à prévoir, ainsi en matière de retraits dans des distributeurs dits cash service résultant d’un accord de partenariat entre plusieurs banques.