Profits : BNP Paribas et Crédit Agricole se distinguent
Tous les chiffres ne disent pas exactement la même chose. Les cinq plus grandes banques françaises – BNP Paribas, Société Générale, Groupe Crédit Agricole, Groupe BPCE et Crédit Mutuel Alliance Fédérale – ont réalisé un bénéfice net global de 18 milliards d’euros au premier semestre 2024. Soit une baisse de 1 % par rapport au premier semestre 2023. L’exceptionnel mérite d’être retraité : au premier semestre 2023, il avait pesé pour 1,9 milliard d’euros. Pour mémoire, il y avait une plus-value de 2,9 milliards d’euros chez BNP Paribas liée à la cession de sa filiale américaine, Bank of the West ; l’impact négatif du dénouement des opérations de couverture du TLTRO chez BNP Paris et Société Générale – estimé à respectivement 833 millions d’euros et 200 millions d’euros – sans oublier l’impact positif de la réorganisation des activités de mobilité (financement automobile et gestion de flotte) et d’autres éléments exceptionnels au Crédit Agricole d’un total de 289 millions d’euros. Le 1er semestre 2024 fut beaucoup plus calme avec un profit global de 328 milliards, incluant notamment un bénéfice de 226 millions d’euros chez BNP Paribas lié à la reconsolidation de ses activités en Ukraine.
Hors éléments exceptionnels, le résultat global avant impôt des banques a progressé de 6 % à 23 milliards d’euros contre 21,5 milliards d’euros au premier semestre 2023. Cette progression doit beaucoup à la fin des contributions au Fonds de résolution unique (FRU). Elles représentaient une charge de 3 milliards d’euros au premier semestre 2023, contre moins de 10 millions d’euros au premier semestre 2024. Hors effet de cette contribution, le résultat sous-jacent avant impôt des banques est – de nouveau – en baisse de 7 % en moyenne par rapport au premier semestre 2023, notamment en raison d’une augmentation de 33 % des charges de provisions sur les prêts.
La BFI, utile contributrice à la performance
Dans le détail, le résultat sous-jacent avant impôt et hors impact du FRU a connu une croissance légèrement positive pour BNP Paribas et Groupe Crédit Agricole, alors qu’il est en baisse pour le Groupe BPCE, le Crédit Mutuel et la Société Générale. Ces résultats s’expliquent largement par les différences de business models. Dans les trois groupes bancaires mutualistes, la contribution de la banque de détail en France, qui représente 27 % du résultat avant impôt généré par l’ensemble des lignes de métier, a diminué de 23 % en moyenne en raison des tensions sur le RNI et de la hausse du coût du risque, y compris l’impact du défaut de dossiers de place. La hausse des bénéfices générés par les autres activités a largement compensé la baisse des bénéfices de la banque de détail en France. La meilleure performance a été celle de la BFI qui a progressé de 22 %, principalement grâce aux bonnes performances du Crédit Agricole dans les activités de banque commerciale et de banque d’investissement. Le résultat des activités de banque de détail à l’étranger a augmenté de 20 %, reflétant les bonnes performances des filiales de la Banque Verte en Pologne, en Égypte et en Italie. Sans le résultat exceptionnel de 0,3 milliard d’euros lié à la réorganisation par Groupe Crédit Agricole de son activité de mobilité (financement automobile et gestion de flotte) au 1er semestre 2023, le résultat des activités de services financiers (crédit à la consommation, crédit-bail, location et affacturage) aurait également augmenté au premier semestre 2024.
Pour BNP Paribas et Société Générale, la BFI est également le métier le plus performant au 1er semestre 2024 (+27 %), compensant la baisse du résultat de la banque de détail en France (-31 %) et à l’étranger (-18 %) ainsi que celle des activités de services financiers (crédit à la consommation, crédit-bail, location et affacturage) (-16%). L’augmentation significative du résultat des activités de la BFI provient de la bonne dynamique des activités de grande clientèle chez BNP Paribas et, dans une moindre mesure, de la hausse des revenus des activités de marché de Société Générale. Les activités de banque de détail sont en baisse dans les deux banques, mais le recul est plus marqué dans la banque dirigée par Slawomir Krupa. Le résultat des activités de mobilité a diminué pour les deux banques, reflétant principalement la normalisation des prix des véhicules d’occasion. La baisse des revenus de la banque de détail à l’étranger s’explique principalement par un coût du risque plus élevé dans les activités de banque commerciale et personnelle Europe-Méditerranée chez BNP Paribas et dans les filiales de Société Générale en Europe de l’Est et en Afrique.
Activité : le revenu net d’intérêt toujours décevant
Le produit net bancaire sous-jacent des cinq plus grandes banques s’élèvent à 77 milliards d’euros au premier semestre 2024. Un chiffre en hausse de 3 % par rapport aux 75 milliards d’euros du premier semestre 2023. Le RNI a reculé de 3 %, mais a été plus que compensé par une progression de 7 % des revenus de commissions et une augmentation de 7 % des autres revenus.
Bien que toujours en baisse, la diminution globale du RNI en glissement annuel a ralenti au premier semestre 2024. Elle avait été de 9 % au premier semestre 2023. À noter, les RNI ont augmenté pour Crédit Agricole et Crédit Mutuel au cours de la période. Les pressions sur les marges nettes d’intérêt et la croissance atone des prêts dans la banque de détail en France ont continué à peser sur le RNI. Un effet de base négatif consécutif à l’abaissement par la Banque centrale européenne (BCE) de la rémunération des réserves obligatoires à 0 % depuis septembre 2023 explique aussi en partie cette baisse.
France et étranger, deux tendances différentes
Dans les filiales de banque de détail à l’étranger (Italie, Luxembourg, Roumanie et Pologne), la tendance est inverse, avec une augmentation. Deux contre-exemples toutefois : la République tchèque, où les marges nettes d’intérêt se sont normalisées par rapport à des niveaux précédemment élevés et la Belgique, en raison de l’effet négatif de l’émission d’obligations par l’État belge de bons du Trésor à un an en août 2023 dans un contexte de la lente transmission de la hausse des taux d’intérêt vers les produits d’épargne offerts par les banques aux particuliers. En raison de leur rendement brut élevé de 3,3 % et d’un précompte mobilier de 15 % (alors que les produits émis par les banques sont soumis à un précompte mobilier de 30 %), les banques belges, dans l’incapacité d’offrir des rendements équivalents sur leurs produits d’épargne, ont subi des fuites de dépôt représentant 2,5 % à 3 % de leurs encours de dépôts !
De leur côté, les activités de financement liées à la banque de grande clientèle1 ont généralement bénéficié d’une bonne dynamique commerciale et de la résilience des marges d’intérêt : elles ont également contribué positivement à l’évolution du RNI.
L’impact très négatif du coût de la ressource
Il n’empêche. Malgré une certaine amélioration au deuxième trimestre, le RNI généré par la banque de détail en France a baissé d’environ 10 % en moyenne au premier semestre 2024 par rapport au premier semestre 2023. Le taux d’intérêt des principaux produits d’épargne réglementée est resté inchangé à 3 % depuis le 1er février 2023, après les hausses successives enregistrées à partir de février 2022 qui avaient augmenté sensiblement le coût de financement des banques. Ils resteront sur cette base jusqu’au 1er février 2025. Combinée au lent repricing des actifs dans la banque de détail en France, cette hausse du coût de financement avait entraîné une baisse substantielle du RNI au premier semestre 2023. Or la migration des dépôts de la clientèle des dépôts non rémunérés vers les produits rémunérés s’est poursuivie au second semestre de 2023, poussant davantage le coût de financement des banques à la hausse. La part des dépôts rémunérés en France était de 61 % en moyenne au premier semestre 2024, contre 57 % en moyenne au premier semestre 2023. Depuis le début de l’année, la structure des dépôts des banques françaises est malgré tout restée relativement stable. Certaines d’entre elles signalent même des flux nets positifs vers les dépôts à vue au cours des derniers mois.
Les volumes de crédit aux abonnés absents
Alors que les revenus de la banque de détail en France avaient largement été soutenus par les fortes hausses de volumes jusqu’en 2022, la production de nouveaux prêts s’est considérablement ralentie en 2023 et a encore baissé au premier semestre de 2024. Ceci provient principalement de la faiblesse de la demande de prêts à l’habitat, la hausse des taux d’intérêt ayant réduit l’accessibilité des ménages à l’endettement2. En raison du ralentissement de la production, la croissance des encours de prêts des cinq plus grandes banques de détail en France a été très limitée (en hausse de seulement 0,9 % en moyenne par rapport au premier semestre 2023), et ne compense donc plus l’effet négatif du recul des marges nettes d’intérêt. L’atonie de la production de prêts a également entravé la reprise du RNI en ralentissant le repricing des actifs des banques. Certaines banques signalent cependant une légère reprise de la production de prêts à l’habitat vers la fin du deuxième trimestre. Si ces tendances devaient se confirmer, la pression sur le secteur de la banque de détail en France pourrait s’atténuer quelque peu au cours des prochains trimestres.
Sur les commissions, les cinq banques affichent une solide croissance des revenus dans la plupart des lignes de métier, y compris dans la banque de détail en France. Les croissances les plus fortes ont été enregistrées dans les activités de grande clientèle, grâce, entre autres, à une bonne dynamique commerciale dans les activités de transaction, les marchés primaires de la dette, les activités de financement et les services de titres, ainsi qu’à une reprise des activités de fusion et d’acquisition au deuxième trimestre. La hausse des revenus de commissions reflète également la bonne performance de la gestion d’actifs et de patrimoine. Les changements de périmètre d’activité entre le premier semestre 2024 et le premier semestre 2023 ont également eu un effet positif sur les revenus de commissions. Avec notamment l’intégration par Groupe Crédit Agricole de CACEIS Investor Service Bank (ISB) – l’ex RBC Investor Services est consolidé depuis le troisième trimestre 2023 – ou la consolidation dans le même groupe des 65 % de Degroof Petercam, acquis en juin 2024. Enfin, l’augmentation des autres revenus reflète principalement la hausse des revenus des activités d’assurance ainsi que l’impact de l’acquisition de LeasePlan par la Société Générale3.
Charges : salaires et prêts douteux pèsent fortement
Les charges d’exploitation sous-jacentes ont atteint 48 milliards d’euros au premier semestre 2024, en hausse de 4,5 % par rapport au premier semestre 2023, hors éléments exceptionnels et impact de la fin des contributions liées au FRU. Toutes les banques affichent des charges en hausse. Seule exception : BNP Paribas où elles sont restées globalement stables, reflétant l’efficacité du plan de réduction des coûts. L’augmentation provient principalement de la hausse de 6 % des frais de personnel en raison de la revalorisation des rémunérations, de la croissance de certaines activités et d’investissements informatiques substantiels. La consolidation des activités nouvellement acquises a également contribué à l’augmentation de la base de coûts pour les banques.
Le coefficient d’exploitation sous-jacent des banques a été de 64 % en moyenne au premier semestre 2024, en baisse par rapport à 66,5 % au premier semestre 2023 si on y inclut la contribution au FRU. Il passe en hausse par rapport à 62 % si on exclut cette contribution. Dans tous les cas, c’est au-dessus du coefficient d’exploitation moyen pondéré des banques européennes, égal à 55 %4 en mars 2s024.
Mouvement de reprise sur les prêts sains
À cette hausse des charges d’exploitation, ajoute un coût du risque total en hausse de 33 % pour atteindre 5,6 milliards d’euros (4,2 milliards au 1er semestre 2023) pour les cinq banques. Soit 29 points de base (pb) des prêts bruts à la clientèle au premier semestre 2024 (22 pb au premier semestre 2023). Les charges de provisionnement du premier semestre 2024 sont supérieures au coût du risque moyen des banques des trois dernières années qui ont précédé la crise sanitaire. Elles se composent principalement de charges de provisions sur les prêts douteux (prêts de stade 3), qui représentent en moyenne 31 pb des encours (contre 23 pb au premier semestre 2023). Ces charges ont été en partie compensées par des reprises nettes de provisions prospectives sur encours sains (prêts de stades 1 et 2), représentant en moyenne 3 points de base des prêts bruts. La reprise de provisions prospectives n’avait été que d’un point de base au premier semestre 2023.
Une partie importante de l’augmentation des charges de provision de stade 3 au premier semestre 2024 provient de la défaillance de quelques dossiers de place en France auxquelles la plupart des grandes banques françaises étaient exposées, et qui, a priori n’indique pas, en tant que telle, de tendances sectorielles négatives particulières. Néanmoins, nous pensons que la hausse du coût du risque reflète également une détérioration de la santé de certaines catégories d’emprunteurs, notamment les petites et moyennes entreprises (PME) et les sociétés fortement endettées.
Prévisions : stabilité attendue des résultats sur 2024
Sur le reste de l’année 2024, nous pensons que le résultat brut d’exploitation des banques restera globalement stable La faiblesse relative des revenus nets d’intérêts (RNI) de la banque de détail en France persistera mais s’améliorera lentement, et sera partiellement compensée par des revenus de commissions plus élevés, comme cela a été le cas au premier semestre. Les activités de banque de financement et d’investissement pourraient ne pas être aussi performantes qu’au premier semestre. Toutefois, les banques continueront à bénéficier de l’effet stabilisateur de leur base d’activités bien diversifiée. Les charges pour pertes sur prêts resteront probablement au même niveau qu’au premier semestre, c’est-à-dire plus élevées qu’en 2023, compte tenu des perspectives économiques moroses et de l’augmentation du nombre de faillites d’entreprises en France.