Banques françaises : deux ans pour redresser la rentabilité

Créé le

20.09.2024

-

Mis à jour le

04.10.2024

Bien mais peut mieux faire ! L’élève bancaire français s’appuie parfaitement sur son atout majeur : la diversification de ses activités. Mais il doit s’améliorer sur la marge nette d’intérêt, sur les coûts... tout en étant confronté à la probable hausse du coût du risque. Si le classement Pisa de la rentabilité bancaire existait, la France ne serait pas dans les leaders européens !

D’un point de vue financier, l’exercice 2023 et le premier semestre 2024 ont été en demi-teinte. BNP Paribas, Crédit Agricole, Groupe BPCE, Société Générale, Crédit Mutuel et La Banque Postale, les six principaux groupes bancaires français, se trouvent donc à la croisée des chemins. D’autant que le contexte change avec la remontée du coût du risque et des incertitudes politiques, pouvant peser sur l’environnement économique et les finances publiques.

Certes, les grandes banques françaises continuent d’afficher une rentabilité résiliente grâce à leur modèle de banque universelle, diversifié et intégré. Elles bénéficient de revenus stables à travers le cycle et provenant d’activités variées, notamment la banque de détail (y compris à l’international pour certaines), la banque de financement et d’investissement (BFI), la gestion d’actifs et les services financiers spécialisés (leasing, crédit consommation et paiements). Leurs activités de banque de détail en France ne représentent d’ailleurs en moyenne que 40 % du produit net bancaire (PNB). Cela témoigne d’une meilleure diversification que les autres banques européennes, avec toutefois de fortes disparités selon les établissements. BNP Paribas, Crédit Agricole et Société Générale sont les plus ouverts, la Banque Postale le plus hexagonal.

Les européennes bien plus performantes

Au premier semestre 2024, les grandes banques françaises ont enregistré un PNB de plus de 80 milliards d’euros. Soit une hausse de 2,9% en glissement annuel. Le résultat avant impôt, lui, atteint environ 24 milliards d’euros (+10 %). Des chiffres impressionnants en valeur absolue ! Cependant, ces résultats masquent de forts contrastes selon les métiers. Surtout, leurs ratios de rentabilité sont nettement en deçà de leurs homologues européennes.

Le ratio résultat d’exploitation/actifs pondérés par les risques (RWA) du secteur était encore légèrement inférieur à 2 % en ce début de 2024, contre au moins 3 % dans la majorité des autres grands marchés européens. Selon nos calculs, la marge nette d’intérêt des banques françaises est également plus faible, légèrement inférieure à 1 %, par rapport à une moyenne européenne, hors banques françaises, plutôt aux alentours de 1,8 %. Enfin, le retour sur fonds propres (ROE) du secteur est très éloigné du ROE moyen dégagé par les grandes banques européennes (hors banques françaises), de l’ordre 13 % à 14 % au S1-2024.

Le redressement des marges d’intérêt en France repoussé à 2025

L’un des points cruciaux de la problématique tourne autour des marges nettes d’intérêt. Il est notamment désormais peu probable qu’elles bénéficient pleinement de la hausse des taux avant la fin 2025. Cela représente plusieurs mois de retard par rapport à nos prévisions initiales. Cette situation est principalement due aux performances décevantes de la banque de détail en France, cette dernière n’ayant pas encore bénéficié pleinement des taux élevés en raison de la spécificité des bilans et de la concurrence féroce entre les établissements.

À l’actif, cela se traduit, en grande partie, par une retarification des prêts structurellement lente lors des hausses de taux. Et, côté passif, cela provient d’une augmentation plus marquée des coûts des dépôts et du refinancement de marché depuis la hausse des taux d’intérêt en 2022-2023. Le coût des dépôts a notamment fortement augmenté en raison de la part importante de l’épargne réglementée – une spécificité française – et de la forte migration des dépôts à vue vers des dépôts à terme – entreprises et ménages – coûteux pour les banques.

Pris à revers sur la gestion du risque de taux

De plus, la gestion du risque de taux d’intérêt des banques françaises s’est révélée insuffisante, voire décevante, pour immuniser complètement leurs revenus domestiques de la hausse rapide du coût des passifs et la lenteur de la retarification du stock de prêts. En particulier, la modélisation des comportements des déposants dans l’environnement de hausse des taux a parfois sous-estimé la rapidité du repricing des dépôts, et les banques françaises étaient insuffisamment couvertes contre les effets négatifs d’une hausse des taux et de l’inflation sur leurs coûts de refinancement.

Par ailleurs, Fitch estime qu’en France les pressions sur les marges d’intérêt commerciales sont exacerbées par une concurrence féroce sur les prix. Cette dernière est favorisée par le modèle bancaire français : il assoit la stratégie d’acquisition de clients sur le crédit immobilier comme produit d’appel en pariant à long-terme sur le multi-équipement du fonds de commerce (assurance emprunteur, assurance vie et dommage, crédit consommation, moyens de paiements et autres solutions d’épargne...). Cela a alimenté une croissance très forte des volumes de crédit à taux fixe dans la période de taux bas, au détriment des ratios de PNB/actif moyen, et a relégué au second plan les efforts de restructuration des réseaux qui ont été beaucoup plus radicaux ailleurs en Europe. De plus, après une hausse des taux continue entre le second semestre 2022 et la fin 2023, le retour des pressions concurrentielles a conduit à des baisses significatives des taux des nouveaux prêts dès le premier semestre 2024. Bref, avant même la baisse des taux directeurs ! Cela retardera encore la reprise des marges, tandis que les coûts de financement n’ont pas encore diminué de manière significative... Enfin, la prépondérance de groupes bancaires mutualistes, dont la rentabilité à court terme n’est pas un objectif aussi prioritaire que pour des banques cotées en bourse, contribue, elle aussi, à tirer les marges vers le bas.

Il est donc désormais peu probable que les marges nettes d’intérêt des banques françaises bénéficient pleinement de la hausse des taux d’intérêt avant la fin 2025 (voir graphique).

Certes, une lente reprise des marges nettes d’intérêt se dessine depuis le deuxième trimestre 2024. La plupart des banques françaises ont ainsi montré des améliorations trimestrielles de leurs revenus nets d’intérêts. Cependant, la reprise est fragile et plus lente que prévu. Selon nos prévisions, les revenus d’intérêts de la banque de détail en France au second semestre 2024 seront supérieurs aux niveaux atteints lors de la même période en 2023, mais une augmentation annuelle des revenus attendra 2025 (voir graphique). Le redressement des revenus de la banque de détail devrait alors accélérer lors du premier semestre 2025, à condition que les taux d’intérêt diminuent progressivement, relâchant ainsi la pression sur la demande de crédit et les coûts de refinancement. Les revenus d’intérêt retrouveront leurs niveaux de 2022 uniquement vers la fin de l’année 2025, à moins qu’une baisse significative des coûts de financement ou une forte croissance des volumes de crédit n’accélère la reprise.

Des revenus globaux en hausse solide en 2025

Malgré la lente reprise des marges, nous prévoyons que les revenus de la banque de détail (revenus d’intérêts, commissions et autres revenus) réaliseront une croissance solide en 2025, sauf changements défavorables dans les coûts de refinancement, les volumes de prêts ou l’environnement économique et politique français. Les principaux moteurs de la croissance des revenus incluent une réduction potentielle du taux du Livret A à partir de février 2025 (actuellement fixé à 3 %), un ralentissement des migrations vers les dépôts à terme (et la diminution des taux pratiqués !) sans oublier une accélération dans la production de nouveaux prêts que l’on entrevoit depuis cet été.

L’atout utile de la diversification

N’oublions pas, non plus, la diversification des activités ! Afin de compenser en partie la faible rentabilité de leur métier domestique, les banques françaises ont depuis longtemps cherché à diversifier davantage leurs activités et leurs revenus. La diversification géographique est notable chez BNP Paribas et Société Générale : ces deux établissements tirent plus de 50 % de leurs revenus de l’international. Crédit Agricole et Crédit Mutuel Alliance Fédérale suivent avec environ 25 %, et Groupe BPCE avec environ 20 %. La Banque Postale, bien que moins diversifiée géographiquement, voit une croissance rapide grâce à CNP Assurances.

Par métier, BNP Paribas et Crédit Agricole sont les plus diversifiées, et d’ailleurs les plus performantes. Viennent ensuite la Société Générale – dont la restructuration et le recentrage se poursuivent afin de redresser des performances en dents de scie – et le Crédit Mutuel. Nous observons d’ailleurs une tendance au renforcement de cette diversification avec des plans de croissance organique plutôt ambitieux ou bien des acquisitions ciblées comme par exemple en gestion d’actifs (BNP Paribas-AXA IM), gestion de fortune (Crédit Agricole-Degroof Petercam), leasing d’équipement (BPCE rachetant SG Equipment Finance), leasing automobile (création d’Ayvens dans l’orbite de la Société Générale, issue du rapprochement entre ALD et LeasePlan).

Remontée graduelle du coût du risque

Les revenus des banques au premier semestre-2024 ont, une fois encore, bénéficié de cette diversification, tant au niveau géographique que métier. Cette dernière a permis de limiter les dégâts liés à des activités de banque de détail domestique en berne. Les métiers de BFI, d’assurances et de gestion d’actifs ont au contraire soutenu les résultats. Les établissements bancaires tricolores ont également bénéficié d’une réduction des frais liés aux contributions au Fonds de Résolution Unique. En revanche, les banques coopératives, en particulier, ont fait face à une forte inflation des coûts en matière de personnel et d’investissement informatique.

L’enjeu de la diversification des revenus nous paraît d’autant plus important que la reprise se fait encore attendre en banque de détail et que d’autres risques sont présents. Ainsi, le coût du risque a légèrement augmenté au premier semestre 2024 (à 25 bp en moyenne contre environ 20 bp au S1-2023), avec Crédit Mutuel Alliance Fédérale enregistrant l’augmentation la plus significative. Les ratios de prêts douteux ont augmenté modestement, conformément aux prévisions de Fitch d’un ratio de prêts douteux de 3 % pour le secteur d’ici la fin 2024.

Encore du travail sur les structures de coûts

Enfin, les banques françaises doivent continuer à optimiser leurs structures de coûts et leurs réseaux commerciaux. Bien que le nombre d’agences bancaires ait diminué, la France reste plus dense en agences que d’autres pays européens. La mutualisation des distributeurs automatiques de billets (DAB), en cours chez Crédit Mutuel, BNP Paribas et Société Générale via l’offre CASH Services, pourrait également générer des économies de coûts significatives s’il était étendu à l’ensemble du secteur bancaire. Les efforts déployés par Société Générale dans le cadre de la fusion de son réseau avec le Crédit du Nord nous paraissent par ailleurs aller dans le bon sens, tant en termes d’objectifs de fermetures d’agences que de réduction des coûts. Ils devraient permettre d’améliorer l’efficacité opérationnelle du métier traditionnel de banque de détail du groupe bancaire dirigé par Slawomir Krupa.

Cet effort d’amélioration de l’efficacité opérationnelle est majeur ! Car en dix, ans, de 2013 à 2023, la rentabilité des banques de détail en France a fortement chuté avec un ROE passant de 18 % à 10 % en moyenne d’après les calculs du Boston Consulting Group. Cette chute de la rentabilité est principalement due à une baisse des revenus par rapport aux volumes d’activité tandis que la gestion des coûts a été adéquate et le coût du risque a diminué lors de la dernière décennie. Les banques doivent aussi poursuivre leurs efforts de digitalisation et d’optimisation du maillage territorial afin de rester compétitives face aux nouveaux entrants et améliorer la satisfaction des clients.

L’espoir que les autres deviennent moins bons ?

L’amélioration structurelle de l’efficacité opérationnelle des réseaux domestiques devrait se poursuivre en 2024 et 2025 tout en accompagnant la reprise tant attendue des marges d’intérêts. Aujourd’hui, les banques françaises sont moins rentables que leurs consœurs européennes (voir graphique sur revue-banque.fr). En dépit des améliorations attendues, nous nous attendons à ce que les banques françaises continuent d’afficher des performances moins étincelantes que leurs pairs européens jusqu’à la fin de 2025. Peut-être arriveront-elles à finalement se distinguer si leur rentabilité s’améliore à un moment où celle de leurs concurrentes se détériorerait suite aux baisses de taux attendues ! Cela pourrait redorer un peu le blason de banques tricolores auprès de certains investisseurs internationaux.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº896
Des modèles d’affaires diversifiés
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