5e Printemps de l’assurance

Inégalités face au risque :
cartographier pour mieux quantifier et prévenir

Créé le

18.05.2026

-

Mis à jour le

19.05.2026

À l’occasion du cinquième Printemps de l’assurance, coorganisé par l’Université Paris Dauphine-PSL, l’ENSAE et la Chaire DIALog, chercheurs, professionnels et étudiants se sont réunis autour d’un enjeu devenu central : les inégalités face au risque. Cet événement annuel vise à croiser les regards et les expertises pour mieux comprendre les transformations profondes qui affectent aujourd’hui le secteur assurantiel.

La cartographie des risques est entrée dans une phase de profonde recomposition. Qu’il s’agisse des risques climatiques, cyber ou sanitaires, les expositions évoluent, les vulnérabilités se déplacent et les frontières entre événements exceptionnels et risques récurrents deviennent plus floues. Ce qui paraissait stable hier appelle désormais une lecture plus fine, plus dynamique et plus territorialisée.

Dans ce nouveau paysage, les risques ne touchent pas tous les individus de la même manière, et les dommages qu’ils provoquent peuvent entraîner des coûts considérables, difficiles à supporter pour certains ménages. La question des inégalités face au risque s’impose ainsi comme un prisme essentiel d’analyse. Tout modèle actuariel faisant abstraction de ces disparités apparaît nécessairement incomplet, voire potentiellement préjudiciable.

« L’appréciation des risques ne peut désormais se limiter à une approche unidimensionnelle ; elle requiert, au contraire, une analyse multidimensionnelle permettant de saisir la manière dont ces risques se distribuent et affectent de façon différenciée les populations. » C’est en ces termes que Chloé Parfait, vice-présidente de l’Institut des actuaires, a ouvert la conférence.

Négliger les hétérogénéités structurelles conduit à sous-estimer l’exposition des populations les plus vulnérables et contribuer à l’accentuation des inégalités, notamment en restreignant l’accessibilité de l’assurance pour certains groupes.

L’enjeu est donc double et peut parfois paraître difficilement conciliable : améliorer la précision des modèles tout en garantissant une équité dans l’accès à la protection assurantielle. La conférence a exploré cette tension à travers trois terrains complémentaires : le risque cyber avec Maxime Cartan, président de Citalid Cybersécurité ; le retrait-gonflement des argiles avec Sophie Barthélemy, ingénieure de recherche au BRGM – Bureau de recherches géologiques et minières, et les inégalités d’exposition aux risques climatiques selon le revenu des populations avec Mehdi Mikou, membre du JUstice In Climate Change Exposure (JUICCE) research group. La table ronde animée par Arthur Chabrol, associé chez Oliver Wyman, a ensuite prolongé la réflexion en revenant sur les réponses concrètes apportées par les assureurs et les distributeurs.

Le défi du risque cyber : un changement de paradigme

Contrairement aux risques traditionnels, le risque cyber ne repose pas sur des phénomènes naturels ou aléatoires, mais sur des actions intentionnelles menées par des acteurs malveillants. Ainsi Maxime Cartan souligne que les attaquants s’adaptent en permanence aux systèmes de défense informatiques, ce qui rend les modèles classiques fondés sur les données historiques largement insuffisants.

Trois piliers des approches traditionnelles sont ainsi ébranlés : l’idée de stationnarité, puisque les comportements passés ne suffisent plus à prédire l’avenir ; l’hypothèse d’indépendance, car les systèmes interconnectés favorisent la propagation rapide des attaques ; enfin, l’idée de neutralité, les attaques étant ciblées et ajustées aux caractéristiques des victimes.

Les attaquants ciblent leurs victimes

Dans ce contexte, la modélisation du risque cyber nécessite d’intégrer l’attaquant comme un acteur à part entière du système dans le but de mieux comprendre ses comportements : ses cibles, ses modes opératoires et ses fréquences d’action.

Mais au-delà des inégalités face au risque, le marché de l’assurance cyber révèle une fracture préoccupante dans la couverture de ce risque : tandis que les grandes entreprises bénéficient d’une couverture quasi systématique, les PME et micro-entreprises restent largement exposées, malgré une menace croissante. C’est l’un des enseignements majeurs du dernier rapport Lucy, publié par l’AMRAE. Les chiffres sont sans appel : le taux de couverture cyber, c’est-à-dire la proportion d’entreprises disposant d’une police d’assurance, est élevé chez les grands groupes, mais s’effondre chez les PME. Pourtant, ces petites structures sont de plus en plus ciblées par des cyberattaques sophistiquées, souvent utilisées comme porte d’entrée vers des cibles plus grandes qui se fournissent chez elles.

Pourquoi un tel décalage ?

Plusieurs hypothèses sont avancées : méconnaissance du risque, sous-estimation des conséquences (coûts, interruption d’activité, faillite), ou encore manque de moyens pour souscrire une assurance adaptée. « Les PME pensent souvent que cela ne leur arrivera pas, ou que les coûts d’une cyberassurance sont prohibitifs », explique Maxime Cartan. Il compare la situation actuelle à un contexte explosif : instabilité géopolitique, développement de l’Internet des objets – dont les appareils peu sécurisés offrent de nouvelles portes d’entrée – et déploiement de l’intelligence artificielle, qui amplifie à la fois la sophistication et le volume des attaques.

Les assureurs doivent désormais raisonner à l’échelle des portefeuilles, en évaluant les dépendances entre entreprises et les risques systémiques. L’exemple de l’incident CrowdStrike, en juillet 2024, est révélateur : une simple mise à jour défectueuse d’un logiciel de sécurité a paralysé 8,5 millions de machines dans le monde, illustrant l’impact potentiel d’un single point of failure.

Le règlement européen DORA (Digital Operational Resilience Act) impose de nouvelles exigences en matière de résilience cyber, mais la question reste entière : le marché de l’assurance cyber, aujourd’hui profitable, résistera-t-il à une crise majeure ? Si le marché de l’assurance cyber français fonctionne aujourd’hui, son équilibre reste fragile. La prise de conscience des PME, l’adaptation des assureurs et la régulation européenne seront déterminantes pour éviter un scénario de crise. « La question n’est pas de savoir si une grande attaque aura lieu, mais quand, et à quel prix pour l’économie », résume Maxime Cartan.

Le RGA, un phénomène naturel aux conséquences lourdes

Reconnu depuis 1989 comme catastrophe naturelle au titre du régime CatNat, au même rang que les inondations, le retrait-gonflement des argiles (RGA) est un risque extrêmement coûteux pour les bâtiments et les infrastructures en France. Comme le souligne Sophie Barthélemy, ce phénomène occupe aujourd’hui une place centrale dans la sinistralité assurantielle. Depuis son intégration au régime CatNat, le coût cumulé des sinistres liés au RGA atteint 3,9 milliards d’euros. L’année 2022 marque un point culminant, avec plus de 3,5 milliards d’euros de dommages, faisant de la sécheresse de 2022 l’événement le plus onéreux de l’histoire du régime. Plus largement, depuis 2016, le RGA engendre des coûts supérieurs à ceux des inondations, traduisant une mutation significative de la nature des risques climatiques en France.

Au-delà de son coût agrégé, le RGA soulève des enjeux majeurs en termes d’inégalités. Son impact affecte de manière hétérogène les territoires et les ménages. De fait, le retrait-gonflement des argiles désigne les variations de volume des sols argileux en fonction de leur teneur en eau. « Les sols argileux se comportent comme des éponges : ils gonflent lorsqu’ils sont humides et se rétractent en période de sécheresse », précise Sophie Barthélemy. Ce phénomène engendre des mouvements verticaux du sol susceptibles de provoquer des dommages structurels importants aux bâtiments et aux infrastructures.

Le BRGM a produit une carte d’exposition au RGA, croisant susceptibilité des sols et sinistralité historique. Cette carte, intégrée à la loi Elan (2020), impose désormais des études de sol avant toute vente ou construction sur les zones les plus exposées. Si des solutions existent : écrans anti-racines pour limiter l’impact des arbres, adaptation des fondations, ou encore renforcement des matériaux, la prévention reste un défi. L’adaptation suppose une meilleure connaissance du risque et une anticipation des évolutions climatiques. La question n’est donc plus de savoir si le phénomène va s’aggraver, mais comment s’y préparer.

Projeter les inégalités de revenus et mesurer l’évolution des inégalités face au risque climatique

Selon Mehdi Mikou, « le réchauffement climatique n’est plus une hypothèse, mais une réalité mesurable ». Les données du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) montrent une augmentation sans précédent de la température moyenne mondiale depuis 200 ans, avec des conséquences directes sur la fréquence et l’intensité des événements climatiques extrêmes. Entre un scénario à +1,5 °C et +2 °C, les disparités régionales s’accentuent, notamment aux pôles et en zone méditerranéenne, car le changement climatique ne frappe pas de manière égale. Il soulève des questions de justice environnementale et sociale.

Les travaux de Mehdi Mikou s’attachent à mesurer ces inégalités au sein même des pays européens, en croisant des données socio-économiques et climatiques à haute résolution. L’objectif peut se résumer en une phrase : si deux personnes vivent dans le même pays européen mais appartiennent à des classes sociales différentes, sont-elles exposées de la même manière aux événements climatiques extrêmes ?

Pour y répondre, le chercheur a superposé des cartes de revenus (par habitant, à l’échelle de 1 km) et des cartes de risques climatiques (vagues de chaleur, vagues de froid, inondations fluviales et côtières, feux de forêt). Les conclusions sont sans appel : les 20 % les plus riches habitent en moyenne dans des zones moins exposées aux événements climatiques extrêmes, alors que les 20 % les plus pauvres sont, dans la majorité des pays, plus exposés que les 20 % les plus riches, notamment aux vagues de chaleur.

Comme le rappelle le secrétaire général des Nations Unies, Antonio Guterres : « Les chaleurs extrêmes ne touchent pas tout le monde de la même manière. Elles amplifient les inégalités et poussent davantage de personnes dans la pauvreté. » Investir dans la résilience, c’est investir dans un avenir où personne ne sera laissé pour compte.

Vers un modèle assurantiel plus préventif

Une transformation profonde se dessine aujourd’hui : le passage d’un modèle réactif à un modèle préventif. Historiquement, l’assurance repose sur l’indemnisation des sinistres. Or, face à l’augmentation des risques systémiques, cette approche atteint ses limites. Dans certains cas, les coûts deviennent tels que l’assurance elle-même est remise en question. Les zones littorales exposées au recul du trait de côte en sont un exemple. L’augmentation des primes, voire l’impossibilité de s’assurer, pose des problèmes majeurs d’équité et de soutenabilité.

Dans ce contexte, la prévention devient essentielle. Grâce à des modèles prédictifs et à l’exploitation de données fines, il est possible d’anticiper les risques et de mettre en place des mesures de protection en amont.

Animée par Arthur Chabroll, associé chez Oliver Wyman, la table ronde réunissant Sarah Bouquerel, directrice générale adjointe et directrice financière et extra-financière de CNP Assurances, Christophe Gaudron, directeur général chez Guy Carpenter, Thierry Langreney, président des Ateliers du Futur et Camille Mosse, directrice métier chez Mercer, a prolongé ces constats sous un angle très concret : comment préserver l’accessibilité de l’assurance sans renoncer à l’équité ni à la viabilité économique ?

Sarah Bouquerel rappelle d’abord l’ampleur du défi : 4 milliards de personnes dans le monde sont mal ou sous-assurées, dont 25 % en Europe. Elle cite l’exemple de l’assurance emprunteur ouverte aux anciens malades du cancer comme illustration d’une innovation capable d’élargir le champ de l’assurabilité. Cette évolution repose aussi sur l’usage croissant des données, sur les modèles prédictifs et sur la coopération entre assureurs et recherche académique.

Thierry Langreney met, lui, en garde contre les effets d’une démutualisation excessive. « La démutualisation va de pair avec l’exclusion immédiate des “mauvais risques”. Aux États-Unis, certaines zones sont déjà dépourvues d’offre d’assurance, forçant les habitants à déménager ou à la ruine. » Derrière ce constat se joue un paradoxe central : mieux connaître les risques permet de mieux les anticiper, mais peut aussi conduire à une segmentation qui fragilise le principe même de mutualisation. Il plaide ainsi pour une stratégie d’adaptation qui articule prévention, maintien d’une assurance accessible et réduction des émissions afin d’éviter les scénarios les plus dégradés.

La prévention occupe, dans cette perspective, une place décisive. Elle ne peut plus être pensée comme un simple correctif, mais comme une condition d’efficacité de la couverture assurantielle. Or, face au réchauffement climatique, elle repose souvent sur des actions collectives – construction de digues, gestion des forêts, adaptation des territoires – alors que l’assurance demeure fondamentalement individuelle. Cette dissociation constitue l’un des grands défis des politiques d’adaptation.

Christophe Gaudron insiste, de son côté, sur le rôle des outils de modélisation et de mutualisation à grande échelle : « Plus on connaît et maîtrise les risques, plus on peut les assurer. Mais il faut éviter que cette connaissance ne conduise à une segmentation excessive. » Il cite notamment les cat bonds (obligations catastrophe) et les modèles paramétriques, qui permettent de couvrir des risques autrefois inassurables, comme certaines inondations, la grêle ou le terrorisme.

Camille Mosse élargit enfin la réflexion au champ de la santé, où les inégalités d’accès aux soins et les comportements de prévention varient fortement selon les catégories socioprofessionnelles et les territoires. Comprendre les freins concrets à la prévention est alors essentiel : il peut s’agir, très simplement, d’un manque de temps. Elle cite à ce titre la mise en place, dans une entreprise, d’une journée de congé dédiée à la prévention en santé des femmes, qui a permis d’augmenter significativement le taux de dépistage du cancer du sein. L’information et l’appropriation des dispositifs existants demeurent, là aussi, déterminantes.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº18