Roxana Dumitrescu, professeur à l’Institut Polytechnique de Paris, met la théorie des jeux à champ moyen au service du marché de l’électricité
Pouvez-vous revenir sur votre parcours et vos travaux ?
Après une licence de mathématiques en Roumanie, j’ai obtenu une bourse de la Fondation Sciences Mathématiques de Paris pour poursuivre un master à l’Université Paris-Dauphine. C’est là que j’ai découvert les mathématiques appliquées à la finance. Après ma thèse, j’ai commencé à travailler sur les jeux à champ moyen, une théorie développée en France par Pierre-Louis Lions et Jean-Michel Lasry à partir des années 2006. Elle permet de modéliser des situations avec un grand nombre d’agents en interaction. Chaque décision individuelle dépend du comportement des autres. Dans mes travaux récents, j’ai développé deux nouvelles approches mathématiques pour une classe particulière de problèmes – les jeux avec arrêt optimal –, jusqu’alors très peu explorée et qui soulève des difficultés techniques importantes. J’ai ensuite cherché à appliquer les résultats théoriques obtenus au marché de l’électricité, avec pour objectif de déterminer le moment optimal pour y entrer ou sortir.
Pourquoi spécifiquement le marché de l’électricité ?
Ce marché pose des problèmes particulièrement riches. Il soulève des questions nouvelles qui nécessitent le développement d’outils mathématiques. Un enjeu central est celui de la transition énergétique. Le développement des énergies renouvelables introduit une forte intermittence, qui rend nécessaire une plus grande flexibilité, à la fois du côté de la production et de la consommation.
Quelles applications concrètes avez-vous développées ?
J’ai notamment travaillé sur la capacité des consommateurs à adapter leur consommation en fonction des conditions du système électrique. L’un des objectifs est de concevoir des mécanismes – par exemple des contrats ou des signaux de prix dynamiques – qui incitent les consommateurs à déplacer leur consommation vers les périodes où l’électricité est plus disponible. Plus récemment, je me suis intéressée à la question suivante : Quels signaux peut-on fournir aux consommateurs afin d’orienter leurs décisions individuelles vers un résultat collectif plus efficace que celui prédit par l’équilibre de Nash, qui constitue le point de référence où aucun agent n’a intérêt à modifier unilatéralement sa stratégie ?
Comment ces signaux sont-ils construits ?
L’idée est d’exploiter une information privée dont disposent les fournisseurs d’électricité, mais pas les consommateurs. À partir de cette information, il est possible de construire des recommandations que les consommateurs peuvent choisir de suivre. Avec les technologies actuelles, comme les compteurs intelligents, les consommateurs peuvent recevoir ces recommandations qui améliorent leur propre situation. Cela permet de coordonner les comportements, sans coopération explicite entre agents. Dans certains cas spécifiques, nous montrons même qu’il est possible d’atteindre un équilibre social de manière décentralisée – ce qui est remarquable, car ce résultat n’est pas vrai en général.
Sylvain Carré, professeur des universités à Paris 1 Panthéon-Sorbonne, mobilise la modélisation pour éclairer des problèmes concretss
Pourquoi vous êtes-vous orienté vers l’économie bancaire ?
J’ai commencé mes études par des classes préparatoires, puis j’ai intégré l’ENS et très vite, il est devenu clair pour moi que ce qui m’intéressait le plus était la recherche. Pourquoi en particulier la finance et plus particulièrement l’économie bancaire ? Pour le défi intellectuel. En finance, nous sommes confrontés à des problématiques difficiles, et, grâce à la modélisation et aux outils techniques, nous pouvons structurer et mieux comprendre des phénomènes a priori très complexes. Parmi les auteurs qui m’ont inspiré, je citerais notamment Jean-Charles Rochet, dont un ouvrage m’a particulièrement marqué au début de ma thèse par sa capacité à éclairer des situations concrètes via la modélisation.
Quels résultats avez-vous obtenus dans votre thèse ?
Après la crise de 2007-2009, le système bancaire a été critiqué pour son opacité et les risques cachés qu’il comportait. Les régulateurs ont alors mis en place des mesures, notamment les stress-tests, pour évaluer la résilience des banques à des scénarios de crise. Une question que je pose dans ma thèse est la suivante : est-ce que les résultats de ces tests doivent être rendus publics ? D’un côté, publier les résultats peut rassurer les marchés ; de l’autre, des résultats négatifs pourraient déclencher une crise. Dans mon modèle, je compare un régulateur totalement transparent à un régulateur qui dissimulerait certaines informations. La conclusion est qu’il est préférable d’être systématiquement transparent, même si cela peut créer des difficultés ponctuelles. Évidemment, ces résultats dépendent des hypothèses du modèle, il faut donc rester prudent sur l’interprétation. J’ai également travaillé, avec Pierre Collin-Dufresne et Franck Gabriel, sur l’efficacité des sanctions face aux délits d’initié, ce qui m’a permis d’être distingué par un prix de l’Autorité des marchés financiers (AMF).
Vous travaillez aujourd’hui aussi sur la blockchain. Pourquoi ce sujet ?
Pour les mêmes raisons que l’économie bancaire : l’intérêt intellectuel. Ce qui m’a fasciné, c’est la manière dont fonctionne un protocole comme Bitcoin. C’est une combinaison d’idées très ingénieuses. Aujourd’hui, l’usage du Bitcoin est encore largement spéculatif. Mais ce qui m’intéresse, c’est l’utilité sociale de cette invention. Par exemple, dans des pays en instabilité financière, certaines populations pourraient utiliser la blockchain comme alternative au système bancaire. Il y a aussi un enjeu de réduction des coûts. Je travaille sur les protocoles de prêt en finance décentralisée, avec comme coauteur Franck Gabriel. Nous cherchons à concevoir des mécanismes permettant de minimiser les coûts d’emprunt pour les utilisateurs.
Paul Voss, professeur associé à HEC, passe au crible les failles de la gouvernance d’entreprise
Sur quel corpus théorique vous appuyez-vous pour développer vos travaux sur la gouvernance ?
Mon approche s’inscrit dans une tradition issue de l’économie politique, qui remonte à Nicolas de Condorcet, philosophe et mathématicien du XVIIIe siècle. Il s’intéressait à la manière dont une population peut agréger l’information pour prendre des décisions collectives optimales. La question que je me pose est de savoir si cette propriété est valable dans le cadre de l’entreprise où le vote est lié à la détention du capital et peut, en outre, être délégué.
Vous mettez en lumière les failles de la gouvernance d’entreprises. Quelles sont-elles ?
De plus en plus d’actionnaires cherchent à influencer les entreprises pour des motifs extra-financiers, par exemple pour diminuer les émissions de carbone. Or, la théorie économique classique suppose que les actionnaires poursuivent un objectif commun : la maximisation du profit. Ce cadre est aujourd’hui remis en cause par l’hétérogénéité des préférences, qui ne se révèlent pas toujours compatibles avec une prise de décision efficace au sein de l’entreprise.
Par ailleurs, une part croissante des actionnaires adopte un comportement passif. Ce phénomène renforce le pouvoir des investisseurs actifs, qui peuvent alors peser davantage sur les décisions collectives, parfois dans leur propre intérêt ou selon des objectifs spécifiques.
Enfin, il est possible, dans certains cas, de dissocier les droits de vote des droits économiques, notamment via des produits dérivés. Cela crée un problème d’incitation : certains investisseurs peuvent influencer les décisions sans en supporter pleinement les conséquences financières, ce qui peut alors conduire à des décisions inefficaces.
Vous avez travaillé sur le rôle des proxy advisors. Que montrez-vous ?
J’ai étudié le rôle des recommandations publiques de vote fournies par les proxy advisors. Celles-ci sont censées améliorer la qualité des décisions en apportant de l’information aux investisseurs. Cependant, les investisseurs peu informés ont tendance à les suivre de manière quasi automatique. Ce comportement réduit la diversité des opinions et il peut en résulter des décisions sous-optimales.
Propos recueillis par Sandra Sebag, pour l’institut Louis Bachelier