« Pour que le secteur financier puisse contribuer
à l’économie, il faut limiter les distorsions » Claire Célérier

Créé le

19.06.2024

-

Mis à jour le

20.06.2024

Quel est votre sentiment à la suite de votre remise du prix IEF/Fondation SCOR pour la Science du Meilleur Jeune Chercheur en Finance et Assurance ?

Je suis très heureuse que mes sujets de recherche retiennent autant l’attention de mes pairs. Ce prix constitue à la fois une fierté et un encouragement à poursuivre mes travaux de recherche.

Pouvez-vous nous présenter vos domaines de recherche ?

La colonne vertébrale de mes travaux de recherche se situe au niveau du rôle joué par les banques dans l’économie, en particulier leurs effets sur les ménages. Pour analyser les impacts des banques sur la finance des ménages, je distingue trois angles. Le premier concerne l’intermédiation financière classique : comment les banques collectent les dépôts et octroient des crédits, ainsi que leurs conséquences sur les ménages. Le deuxième est lié à l’innovation financière, notamment les produits structurés. Enfin, le troisième angle n’est pas directement relié à la finance des ménages, mais à l’allocation des talents dans l’économie. Pour ce faire, j’observe les rémunérations dans le secteur financier, ce qui permet d’analyser la répartition des profils les plus talentueux dans l’économie, ainsi que les effets sur l’éducation et l’innovation.

Pouvez-vous détailler certains de vos articles de recherche ?

Sur la thématique de l’innovation financière, par exemple, dans un article publié en 20171, Boris Vallée et moi-même avons étudié les produits structurés pour voir si cette innovation bénéficie ou pas aux ménages. Ces produits représentent un marché de plusieurs milliers de milliards de dollars et sont innovants, car ils offrent un rendement à une certaine maturité, qui est non linéaire et basé sur les performances d’un sous-jacent. Ces produits ont connu un très fort développement dans les années 2000 et ont été commercialisés auprès des ménages. Le design de ces produits est très complexe, avec une forte asymétrie d’information, qui peut pousser les banques à les utiliser pour nourrir les biais des ménages en quête de rendements et ainsi à satisfaire leur demande, tout en cachant certains risques. Nous avons constaté que plus les produits sont complexes, plus ils promettent un rendement élevé, avec une dose de risque caché. Ils sont également plus rentables pour les banques qui sont poussées à les mettre davantage en avant lorsque les taux d’intérêt sont faibles.

Toutefois, dans un article du Journal of Finance2, les résultats sont plus nuancés. De fait, certains produits structurés disposent d’une garantie en capital, qui permet aux ménages d’investir davantage sur les marchés financiers et ainsi de les faire bénéficier de la prime de risque de marché offerte par ces placements plus risqués que les actifs sans risque. Ainsi, l’innovation financière, qui est au cœur de l’activité bancaire, peut servir les ménages ou plutôt les pénaliser, en fonction de son usage par les banques.

Par ailleurs, un autre sujet me tient à cœur, celui de l’utilisation de la publicité par les banques pour attirer les ménages vers des produits financiers non optimaux ou même frauduleux. Dans un article récent3, en recourant à une approche historique à l’aide d’archives de journaux du XIXe siècle, nous étudions comment les pratiques publicitaires des banques peuvent contribuer aux discriminations raciales. Nous avons analysé le cas de la Freedman’s Savings Bank, la première banque à collecter les dépôts des Afro-Américains, après la guerre civile Américaine. Cette époque représente l’émergence des banques auprès des ménages et de la publicité dans les journaux. Au bout de cinq ans d’activité et grâce à un changement de législation, la banque a commencé à octroyer des prêts douteux, notamment à son management, qui n’étaient pour la plupart pas remboursés. En parallèle, la banque a intensifié ses messages publicitaires, à l’aide de fausses promesses et de prescriptions morales, pour attirer davantage de dépôts et augmenter le volume de ses prêts frauduleux, avant de devoir faire faillite. En faisant des comparaisons avec le défaut d’autres banques américaines au cours du temps, nous avons constaté que le niveau de pertes atteint par la Freedman’s Savings Bank est l’un des plus élevés dans l’histoire. Cet exemple montre comment la publicité peut être un outil d’exploitation des banques pour cibler des populations plus vulnérables. Et cela montre les implications sur la protection des consommateurs, le manque de diversité dans le management ou encore le rôle persuasif de la publicité et le besoin de l’encadrer.

Enfin, dans un article publié en 20194, Boris Vallée et moi-même étudions la rémunération au sein du secteur financier dans lequel les effets d’échelle sont très importants par rapport à d’autres industries (un trader peut avoir un portefeuille de plusieurs millions, voire plus, à gérer). En outre, les talents sont très mobiles en finance, ce qui implique une forte compétition pour attirer les meilleurs et donc une prime de rémunération plus élevée qu’ailleurs. Cela se traduit donc par des salaires plus élevés que dans d’autres secteurs en France affectant ainsi l’allocation des talents dans l’économie en les incitant à travailler davantage dans la finance. Toute chose égale par ailleurs, le talent est rémunéré trois fois plus en finance.

Nous avons également observé sur des données américaines que les salaires des professeurs de finance à l’université sont 50 % plus élevés que ceux des autres matières au sein du même établissement. L’écart est même deux fois plus élevé avec un professeur de philosophie ! Cette différence de rémunération peut s’expliquer par des frais de scolarité plus élevés en finance, ce qui permet d’augmenter les budgets des universités, qui doivent ensuite partager cette rente avec les professeurs pour les retenir, en tout cas pour les meilleurs d’entre eux. Ce mécanisme à l’œuvre aux États-Unis s’observe en Europe, mais nous n’avons pas encore de données précises là-dessus.

Quels seront vos prochains sujets de recherche ?

Mon objectif est de continuer à comprendre le rôle et le fonctionnement des banques, notamment leurs effets sur les ménages, les distorsions, ainsi que l’allocation des ressources et des risques dans l’économie, avec si possible une approche historique. Pour que le secteur financier puisse contribuer à l’économie, il faut limiter les distorsions.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº10
Claire Célérier
Claire Célérier est titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur le financement des ménages et professeure associée de finance à la Rotman School of Management de l’Université de Toronto. Ses recherches portent sur la manière dont la finance peut profiter aux ménages, en étudiant le rôle de l’innovation et l’impact sur la diversité et l’inclusion. Elle aborde ces questions sous différents angles, de l’économie comportementale à l’évaluation des actifs en passant par l’histoire. Ses travaux ont été publiés dans des revues universitaires à comité de lecture, notamment le Quarterly Journal of Economics, le Journal of Finance et la Review of Financial Studies, et ont suscité l’intérêt de plusieurs médias, banques centrales
et régulateurs dans le monde entier.
Notes :
1 Article co-écrit avec Boris Vallée (2017), « Catering to Investors through Security Design: Headline Rate and Complexity », The Quarterly Journal of Economics, volume 132, n° 3, août, pp. 1469-1508.
2 Article co-écrit avec Laurent Calvet, Paolo Sodini et Boris Vallée (2019), «Can Security Design Solve Household Reluctance to Take Risk? », Journal of Finance, à paraître.
3 Article co-écrit avec Purnoor Tak (2023), « Finance, Advertising, and Race », Proceedings of the EUROFIDAI-ESSEC Paris December Finance Meeting 2022 : https://ssrn.com/abstract=3825143 ou http://dx.doi.org/10.2139/ssrn.3825143.
4 Article co-écrit avec Boris Vallée (2019), « Returns to Talent and the Finance Wage Premium », The Review of Financial Studies, volume 32, n° 10, oct., pp. 4005-4040 : https://doi.org/10.1093/rfs/hhz012.