Les domaines skiables français face aux risques climatiques

Créé le

08.10.2025

-

Mis à jour le

19.11.2025

Le changement climatique a de graves répercussions sur l’exploitation des stations de ski et sur l’ensemble de l’écosystème local, souvent très tourné vers le tourisme d’hiver. Pour les exploitants, l’assurance paraît une solution pour atténuer l’impact financier du déficit aléatoire d’enneigement. Le paradigme assurantiel actuel n’en a sans doute pas la capacité, mais il peut évoluer vers un accompagnement et une meilleure protection.

Le marché économique global des stations de ski françaises est estimé à 10 milliards d’euros, en incluant l’ensemble du chiffre d’affaires des remontées mécaniques, de l’hébergement, de la restauration, des commerces et services locaux (L’Express, 2020). En France, les « sports d’hiver » représentent 13 % de la consommation touristique (Insee, 2015) et 120 000 emplois saisonniers. Cette dynamique économique est menacée par les effets du changement climatique : diminution de l’enneigement naturel, précipitations en altitude anormalement élevées, irrégularité des saisons et multiplication des redoux.

L’attribution à la France des Jeux Olympiques de 2030 témoigne de l’attachement à la compétition sportive et au ski en général, tout en imposant de trouver des modalités de gestion des risques et d’assurabilité des infrastructures et des exploitants. Dès lors, la question est de savoir comment le marché de l’assurance peut supporter les risques climatiques qui mettent en danger l’activité des domaines skiables français.

I. Le système assurantiel présente trop de faiblesses pour protéger efficacement les domaines skiables

Le risque est d’ampleur difficile à prévoir et à absorber de par sa nature systémique et de ses effets cumulatifs. Le manque de neige ou le redoux prolongé impacte toutes les stations de ski d’une même région, voire un champ géographique plus important. La mutualisation des risques est donc difficile, car les sinistres sont concentrés dans le temps (une année) et dans l’espace (nombreuses stations de ski affectées).

Le risque d’enneigement faible/insuffisant est complexe à modéliser, ce qui peut conduire à l’insuffisance du tarif des primes et à des calculs inexacts des provisions. En outre, l’évolution constante du risque rend inefficace le calcul sur la base de la sinistralité observée dans le passé. La hausse de la fréquence/gravité des sinistres peut conduire à des augmentations de taux de primes, à l’augmentation des franchises et à l’exclusion de certaines garanties liées aux événements climatiques. L’intelligence artificielle pourra jouer un rôle crucial dans la prévision (et non plus l’analyse rétroactive) des risques climatiques. Un croisement des variables météorologiques (comme les Observatoires américains le font pour les incendies de forêt) devrait permettre de prédire l’apparition de chutes de neige sur une zone spécifique : une température de -2 °C, un vent de Nord à 25 km/h et un taux d’humidité de 85 % combinés donnent 80 % de chance d’enneigement à 1 200 mètres d’altitude. Mais l’utilisation de l’IA demeure minoritaire.

Les effets du changement climatique sont divers : diminution des chutes de neige à basse et moyenne altitude (moins de 1 500 mètres), augmentation des précipitations sous forme de pluie qui dégrade le manteau neigeux et augmente la dépendance des stations à la neige artificielle. Celle-ci requiert de grandes quantités d’eau et d’énergie et se révèle coûteuse à exploiter. La réglementation environnementale peut limiter le recours à cette solution technologique. Le dégel du permafrost (pergélisol) provoque l’instabilité des infrastructures et augmente les risques d’effondrement, donc génère un coût de réparation élevé. Ces sinistres résultent d’une évolution progressive du terrain d’assiette et n’entreraient donc ni dans les garanties traditionnelles (dommages aux biens), ni dans les garanties de catastrophes naturelles.

Les insuffisances d’enneigement provoquent des pertes d’exploitation, sans dommage, du fait de la baisse de fréquentation des stations, mais qui affectent les revenus commerciaux et les emplois saisonniers, ce qui fait dire à la Cour des comptes que le modèle économique des stations est « à bout de souffle », notamment pour les stations les plus vulnérables des Alpes du Sud. Car les stations doivent financer des charges incompressibles d’entretien d’infrastructures, de personnel et de sécurité. Or, les garanties Pertes d’exploitation sont très liées (sauf pour les contrats « Dommages immatériels non consécutifs ») à l’interruption de l’activité et à des dommages matériels. La non-utilisation d’infrastructures intactes, pour manque de neige et de fréquentation, n’est donc pas couverte par la garantie « Pertes d’exploitation ». La seule solution est sans doute l’assurance paramétrique (automatisme de l’indemnisation en cas d’atteinte d’un seuil météorologique défini au contrat), mais cette garantie est coûteuse et nécessite une modélisation fine des risques.

L’attitude des assureurs consiste à relever les taux de prime, accroître les franchises, voire à restreindre leur offre ou à se retirer du marché. Les capacités de réassurance tendent également à diminuer et les primes seraient orientées à la hausse (selon Diot-Siaci. 2015. Livre Blanc).

Les outils assurantiels actuels intègrent insuffisamment la prévention et les investissements dans l’adaptation (enneigeurs, diversification touristique) et la gestion proactive des risques. Les dispositifs « bonus-malus », présents dans certains contrats industriels, sont quasi inexistants pour les stations de ski. L’assurance ne joue donc qu’un rôle d’indemnisateur et non d’incitation à la gestion du risque. Il est donc nécessaire de faire évoluer la gestion du risque climatique par les assureurs.

II. Le système assurantiel
peut évoluer pour accompagner la transformation inévitable
des stations
1. Les solutions du marché
de l’assurance

L’assurance paramétrique répond aux besoins de rapidité et de simplicité de traitement du « sinistre » de défaut d’enneigement. Le déclenchement de la garantie est fondé sur des paramètres tels que le niveau d’enneigement local, la température moyenne sur une période donnée et/ou le nombre de jours d’ouverture des pistes, avec des données objectives mesurées par les stations météorologiques, l’exploitation du Big Data et les images satellites. Les principes d’automaticité, de transparence et de rapidité permettent d’éviter les délais d’expertise et le débat sur les facteurs de sinistres couverts (ou non), en particulier les pertes d’exploitation indirectes (ou non consécutives). Ces principes réduisent les risques de conflits et litiges et donnent, à l’exploitant, une bonne visibilité financière. Une Assurtech américaine Arbol propose une couverture « low snow » aux entreprises de déneigements, stations de ski, installations de sport d’hiver, collectivités locales et aux entreprises dont l’activité est liée au tourisme.

L’assurance paramétrique n’en connaît pas moins des limites : représentativité des indicateurs paramétriques quant aux pertes réelles des exploitants (décalage entre les indices et les pertes réelles), inadaptation aux événements récurrents ou surtout prolongés. Elle reste une garantie d’événements ponctuels, faute de pouvoir assurer une perte globale d’exploitation liée au caractère inéluctable du réchauffement climatique. On pourrait imaginer des couvertures paramétriques internationales (États-Unis, Japon, France, Europe) permettant une meilleure mutualisation et/ou diversification du risque de faible enneigement, qui assureraient la transition climatique dans de nombreux domaines, mais nous en sommes encore loin.

La création d’une captive virtuelle est une solution étudiée par certaines stations de ski. Les captives sont des outils de gestion interne du risque d’une entreprise, permettant de maîtriser les coûts de garantie, d’optimiser la couverture et d’améliorer la gestion (et la rétention) des risques. Certaines sont des captives de réassurance qui peuvent optimiser les conditions de couverture auprès des assureurs traditionnels Elles bénéficient d’un cadre réglementaire et fiscal, souvent très favorable. L’obstacle principal est évidemment leur coût, notamment en capital (Solvency II). C’est pourquoi, on lui préfère la création d’une captive virtuelle, conçue pour répliquer le fonctionnement d’une captive classique, tout en transférant l’administration et le bilan à un assureur agréé qui finance l’apport en capital. L’intérêt est d’offrir une mutualisation dans le temps (plusieurs années) des risques de sous-enneigement, avec un système de bonus-malus annuel. Elles assurent une réduction significative des coûts d’assurance et offrent la possibilité de gérer les risques (conservation plus ou moins élevée de ceux-ci). Elles permettent un lissage des coûts d’assurance sur plusieurs années et un accès simplifié par rapport aux captives traditionnelles. C’est donc une option viable pour des stations de ski de taille moyenne. Les inconvénients sont symétriques des avantages : le contrat pluriannuel est peu flexible, ce qui pose problème en cas d’évolution négative sur le plan climatique ou économique. Les pertes récurrentes donnent lieu à des surprimes et posent le problème à l’assureur du risque de contrepartie sur la station de ski. Enfin, l’assureur gérant peut inciter à exclure certains risques.

Concevoir une assurance groupée à l’échelle d’une station de montagne pour tous les acteurs économiques d’une station : un fonds commun, alimenté par les membres, souscrit une assurance Pertes d’exploitation liées à des aléas climatiques identifiés, suivant une logique d’assurance paramétrique. La mutualisation permettrait de créer une masse critique en matière de primes, en assurant une répartition plus juste des risques entre les parties prenantes (commerçants, remontées mécaniques, hébergement, restauration).

On peut aussi imaginer de faire payer une surprime aux utilisateurs de la station, leur transférant une partie du risque en l’intégrant au forfait de ski (cf. le système « Carré neige »). Cela pourrait convaincre une clientèle désormais plus sensible aux enjeux climatiques.

2. Le soutien apporté par des moyens de protection et de prévention optimaux

Le dispositif Nivalliance, créé en 2001 par Domaines Skiables de France, mutualise les risques entre les exploitants de stations, avec une contribution ajustée en fonction du chiffre d’affaires des stations de sport d’hiver, organisant ainsi une solidarité intra-sectorielle, par ailleurs unique au monde. Les indemnisations représentent en moyenne 10 % du chiffre d’affaires annuel des exploitants, soit 5,15 millions d’euros à 82 sociétés de remontées mécaniques, dont un quart aux sociétés des Vosges et du Massif central. Cela étant, le dispositif ne permet pas, à des stations qui seraient dans une spirale de déclin, de s’en sortir malgré tout (L. Reynaud, délégué général de DSF, octobre 2021). Nivalliance ne s’inscrit pas dans une logique d’investissement pour l’adaptation à long terme, elle permet « d’acheter » du temps pour préparer la transition des stations.

Les stations tendent à constituer des provisions comptables pour anticiper les pertes probables qui seraient liées à des aléas climatiques. Cette provision contribue à la sécurisation de la trésorerie et permet une optimisation fiscale. Cela étant, ces provisions sont nécessairement liées à l’incertitude sur l’évaluation des risques et peuvent conduire à un provisionnement excessif, limitant les possibilités d’investissement de la station et imposant une grande rigueur dans leur justification et leur suivi. Il s’agit en fait d’un outil complémentaire à l’utilisation de l’assurance qui permet de couvrir les franchises ou exclusions du contrat d’assurance.

De nouvelles technologies viennent également soutenir l’effort de lutte contre la baisse de l’enneigement. Il s’agit de la « culture de neige » (production et stockage de neige en amont de la période hivernale), du transport de neige pour pallier un déficit temporaire (coût environnemental et financier élevé) et les « canons à neige », désormais capables de fonctionner sous des températures positives, ce qui est crucial pour les stations en basse et moyenne altitude. Ces solutions, toujours temporaires, sont compromises en partie par leur coût élevé. Par ailleurs, elles n’offrent pas de solution à la situation des stations régulièrement sinistrées.

Les Insurance Linked Securities (ILS) sont des instruments financiers qui apportent des solutions de financement par titres à revenus fixes à la couverture d’événements extrêmes (obligations catastrophes). Le capital est totalement ou partiellement perdu par l’investisseur en cas de survenance de l’événement couvert, tandis que celui-ci reçoit, en l’absence de sinistre, un rendement attractif pour son investissement. Les ILS pourraient apporter des solutions de couverture d’un déficit grave et prolongé d’enneigement. Un « Cat bond » mutualisé pourrait ainsi couvrir les conséquences d’un déficit d’enneigement élevé pour les stations des Alpes du Sud. Des stratégies de couverture complémentaire (hedging) via des contrats dérivés climatiques (options sur les précipitations ou futures sur les températures), pourraient compléter la souscription d’ILS. Ces stratégies permettent de diversifier les sources de financement et de protection, et réduisent la dépendance aux assureurs traditionnels, en offrant plus de flexibilité. Mais leur coût peut être très élevé et leur conclusion exige un niveau important de qualité des données météorologiques et climatiques utilisées pour éviter la construction d’un « risque de base » ou insuffisance structurelle de couverture.

Il serait irréaliste d’imaginer que le ski alpin puisse perdurer sans transformation majeure dans les 30 années à venir. La transition doit être organisée en mettant à profit cette période. Dans ce contexte, l’assurance et les modalités de couverture et prévention des risques d’insuffisance d’enneigement doivent être considérées comme un outil de protection financière, mais aussi comme un instrument d’accompagnement de mutation sectorielle sur le long terme. La multiplication des moyens et outils de garantie montre que l’assurance s’adapte à la nécessité d’offrir le temps nécessaire pour l’adaptation de l’ensemble de ce secteur industriel majeur du tourisme français.

À retrouver dans la revue
Revue Banque HS-Stratégie-Nº16
Bibliographie
Allianz (2021), « Virtual captives: the best of both worlds », novembre : https://commercial.allianz.com/news-and-insights/expert-risk-articles/virtual-captives.html
Arbol Insurance Services (s.d.), « Low Snowfall » : https://insurance.arbol.io/product/low-snowfall
Argus de l’assurance (2021), « L’assurance paramétrique, mode d’emploi », 7 avril : https://www.argusdelassurance.com/juriscope/l-assurance-parametrique-mode-d-emploi.180669
Cour des comptes (2024), « Les stations de montagne face au changement climatique », 6 février : https://www.ccomptes.fr/fr/publications/les-stations-de-montagne-face-au-changement-climatique
Diot Siaci (2025), Livre Blanc : https://www.diot-siaci.com/fr/livre-blanc-2024-2025/
Genin É. (2025), « Gestion des risques d’un domaine skiable »,
8 janvier, interview par J. Perchet.
Musselwhite B. (2024), « Poll Reveals Lack of Data and Education Hinder Parametric Insurance Adoption », Reinsurance News, 15 août : https://www.reinsurancene.ws/poll-reveals-lack-of-data-and-education-hinder-parametric-insurance-adoption/
Sileo E. (2012), « Managing Risk of Ski Resorts with Snow Options », Almatourism – Journal of Tourism, Culture and Territorial Development, 3(6), 50-67 : https://doi.org/10.6092/issn.2036-5195/3723
Tang C.-H. et Jang S.-C. (2011), « Weather Risk Management in Ski Resorts: Financial Hedging and Geographical Diversification », International Journal of Hospitality Management, volume 30, n°2, pp. 301-311 : https://doi.org/10.1016/j.ijhm.2010.09.012.
Wu J., Millan L. et Warren H. (2023), « Ski Resorts Are Surviving Climate Change With More Money and Less Snow », Bloomberg, 24 février : https://www.bloomberg.com/graphics/2023-ski-area-resorts-climate-change/