Assurance

Le dilemme des assureurs
face à l’augmentation du coût
des sinistres

Créé le

08.12.2023

-

Mis à jour le

21.12.2023

Face à l’explosion du coût des sinistres, les assureurs n’ont-ils que l’option de l’augmentation des primes pour maintenir leur solvabilité ? Il n’est pas certain que l’opération soit judicieuse, tant vis-à-vis de leurs clients que de la puissance publique.

La remarque est bien connue : nos assurances nous coûtent toujours trop cher et les assureurs ne se gênent pas pour augmenter régulièrement les primes. Mais force est de constater que les sinistres et les coûts de réparation augmentent plus vite que les primes ! Selon France Assureurs, entre juin 2022 et juin 2023, ces dernières ont augmenté en moyenne de 3 % pour les contrats auto et de 3,8 % pour les contrats en habitation. Sur l’ensemble de l’année 2022, l’indice Insee des prix de l’assurance a augmenté de +1,6 %, alors que l’inflation des prix à la consommation a progressé de +5,2 %.

Dans le même temps, le coût moyen des réparations auto a bondi de 8 % selon l’association Sécurité et Réparation automobile. Au total, l’inflation des coûts de réparation automobile est de 13,80 % entre 2021 et 2023 et même de plus de 25 % depuis le 1er semestre 2019. En multirisques habitation (MRH), selon les chiffres annuels de France Assureurs, le coût des sinistres s’est accru de 6,4 % en 2022. Le coût moyen des sinistres a bondi de plus de 20 % sur les quatre dernières années.

L’explosion des coûts globaux de la sinistralité est d’abord conjoncturelle : à nombre de sinistres constant, l’inflation s’est immédiatement répercutée sur les indemnisations. Mais le facteur conjoncturel n’explique pas tout.

L’augmentation exceptionnelle du nombre et de la gravité des sinistres dommages à indemniser est à prendre en compte. La hausse générale de la sinistralité se traduit, dans les dernières données clés de France Assureurs, par une hausse de +9,4 % en 2022 par rapport à 2021. En automobile, le nombre de sinistres dommages est revenu sur les niveaux de 2018. Les sinistres en habitation ont augmenté de 10,1 % en 2022. Les sinistres sur les biens des professionnels ont bondi de 27,3 % avec les épisodes de grêle, les inondations et les attaques cyber.

Le prix de la modernisation

L’autre type d’explication est la sophistication croissante des risques assurés. Le prix des véhicules, à catégorie équivalente, a augmenté de 25 % depuis la crise Covid. Côté habitation, l’indice Insee du coût de la construction ICC augmente au rythme d’environ 8 % par an en 2022 et 2023, et l’indice Insee des prix des travaux d’entretien-amélioration des bâtiments augmente de 6,2 % sur un an.

Selon les termes mêmes de l’Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR), qui vient de le mesurer par un stress test dédié, « la dérive des coûts est non seulement conjoncturelle mais structurelle : par exemple en dommage, on voit se matérialiser le risque climatique ».

Côté recettes, la situation pourrait en revanche paraître plus confortable pour les assureurs. Les actifs placés bénéficient bien évidemment de la hausse des taux d’intérêt très profitables. En revanche, cette même hausse des taux d’intérêt favorise aussi les arbitrages des clients particuliers et entreprises, qui en viennent à racheter les produits en unités de compte pour les affecter à des produits plus rémunérateurs ou d’autres priorités, au détriment des compagnies d’assurances.

Les assureurs font donc face à un effet de ciseaux : des coûts qui explosent et des revenus moins dynamiques que la situation le laisserait présager. Les organismes assureurs n’auraient donc qu’une solution : l’augmentation des primes, toujours difficilement tenable vis-à-vis de la clientèle.

Or, le sujet du relèvement des cotisations relance déjà les débats sur la couverture effective du risque, la confiance de la clientèle, les frais imputés en assurance vie, voire sur la réallocation de certaines provisions. Ainsi, lors de la conférence annuelle de l’ACPR du 17 novembre dernier, son vice-président, Jean-Paul Faugère, a prévenu : « Le projecteur doit être mis sur les frais non pas seulement en assurance vie mais aussi en dommages et même en santé. » Les assureurs sont donc prévenus.

Des solutions pour desserrer l’étau

Pour sortir de cette situation, certains organismes d’assurance lorgnent déjà sur les économies, qui restent à démontrer, mais que pourrait générer l’intelligence artificielle (IA) dans de nombreux cas d’usage. D’autres actions auront sans doute plus d’impact à court terme.

Les assureurs peuvent ainsi facilement reprendre l’initiative en informant les assurés du coût potentiel de réparation d’un bien (auto, habitation, activité...), pourquoi pas avec une « vignette réparabilité ». Les assureurs disposent déjà des données nécessaires pour calculer un tel indice avec l’historique des indemnisations. Le devoir de conseil réglementaire intégrerait ainsi les préoccupations environnementales pour constituer un atout dans la lutte contre le gaspillage.

La prévention doit aussi prendre le pas sur la réparation : des solutions existent pour guider les assurés vers les comportements les plus vertueux. Les systèmes d’alerte par SMS, cartes de vigilance, réseaux sociaux ou applications mobiles peuvent encore s’améliorer, par exemple en tenant compte du contexte, ou de la situation exacte de l’assuré. En matière d’indemnisation ou de réparation, la détection de la fraude reste un des leviers essentiels pour réduire le coût global des sinistres à très court terme. Pourtant, nos études montrent que les contrôles sur les flux de données de gestion, d’indemnisation ou de prestations restent encore limités.

La gestion des sinistres, elle-même, est encore très manuelle et nécessite toujours de nombreuses interventions coûteuses par téléphone, mail ou par courrier. Ces parcours peuvent être fluidifiés et améliorés très rapidement, grâce notamment aux techniques d’analyse de parcours, ou à l’application des techniques dites événementielles sur le modèle de nos suivis de commandes en ligne. Ou encore, la « dématérialisation par conception » permet de s’appuyer sur des solutions modernes, dynamiques et déployables rapidement (animations ou vidéos, notifications, assistants virtuels, IA génératives...) pour délivrer les informations de manière à la fois plus personnelle, pédagogique et fiable.

Des réparations raisonnées

Dans un autre registre, l’approvisionnement vertueux permet de mieux faire jouer la concurrence sur les pièces, les équipements ou les matériaux utilisés lors des réparations. Il est aussi intéressant de revoir dans le détail l’application de certaines couvertures : sur un véhicule, la caméra remplaçant le rétroviseur doit-elle être couverte par la garantie bris de glace ? Une meilleure isolation du logement réparé ne permet-elle pas de réduire le coût du système de chauffage à remplacer ?

De même, il est encore largement possible de progresser dans l’usage des pièces et matériaux de réemploi, qui plafonnent à moins de 10 % et parfois même à moins de 3 %, dans les factures de réparation. Des efforts d’acculturation des équipes favorisant l’émergence de réflexes de « réparation raisonnée » peuvent rapidement être conduits.

Alors, c’est vrai, comme le clamait récemment le responsable d’un grand assureur européen, « il n’y a pas de solution miracle ». Mais les pistes que nous venons d’évoquer pour réduire ce coût global des sinistres en ces temps d’inflation et d’incertitude existent bien. Ne pas les explorer conduirait les organismes assureurs à perdre la confiance de leurs clients, ou à remettre leur destin entre les mains de la puissance publique, elle-même à la recherche de marges de manœuvre pour redistribuer du pouvoir d’achat.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº887-888