Malgré sa légère baisse au troisième trimestre 2025 de 18,7 % du revenu brut disponible des ménages à 18,4 %, le taux d’épargne des ménages français reste bien supérieur à sa moyenne d’avant Covid (14,5 %). Pour autant, le taux de placements financiers des ménages est faible. Pire, il est en baisse, à 6,6 % seulement du revenu disponible. Moins connu, cet indicateur est somme des collectes nettes et intérêts capitalisés sur l’ensemble des produits d’épargne mesurés par la Banque de France, rapportée au revenu disponible des ménages.
Comment comprendre ce phénomène contre-intuitif, déjà constaté historiquement ? L’épargne au sens macroéconomique diffère de son utilisation dans le langage courant. Elle est définie comme la part non consommée des revenus du secteur ménages nets des prélèvements directs et cotisations sociales. Au passage, notons qu’en comptabilité nationale, les revenus n’intègrent pas les plus-values réalisées sur les ventes de patrimoine !
La consommation n’est pas la seule variable
Cette part non consommée des revenus vient augmenter le patrimoine net du secteur ménages par ses trois usages potentiels : l’investissement immobilier dans le neuf et les travaux, les placements financiers et les remboursements en capital des crédits. On comprend déjà que taux d’épargne élevé ne veut pas forcément dire placements financiers élevés. Exemple caricatural : lorsque l’investissement dans le neuf est dynamique, l’épargne n’est plus disponible pour être investi dans des placements financiers. Mais cela n’est pas l’explication actuelle, tant l’investissement dans le neuf est déprimé...
En fait quand on parle de taux d’épargne, on omet que la poche du secteur ménages peut être modifié par l’injection de ressources additionnelles via le crédit. Notamment le crédit habitat, qui joue un rôle clé. Il permet, via les ventes d’ancien, de transformer du patrimoine immobilier des ménages en patrimoine financier des ménages. Et vient donc de doper les flux de placements financiers. Ainsi, les flux de placements financiers ne sont pas donc uniquement déterminés par les arbitrages consommation-épargne sur les revenus !
Quand l’immobilier réduit l’épargne
En pratique, le crédit habitat s’est effondré depuis trois ans. La variation d’encours de crédit habitat est passée de 81 milliards d’euros en 2021 à -10,3 milliards en 2024 et 2 milliards en 2025, selon les estimations des Cahiers de l’épargne. Cela correspond à une baisse de ressources du secteur ménages massive entre 2021 et 2025 : l’équivalent de moins qautre points de revenu disponible des ménages en valeur 2025 ! Les ventes d’ancien se sont effondrées et leur reprise 2025 est poussive. Du coup, les crédits anémiés ne font plus les dépôts et le taux de placements financiers baisse, malgré un taux d’épargne historiquement élevé. Voici donc l’information contre-intuitive expliquée.
Si l’on se projette un peu, le souci pourrait perdurer avec la tension haussière sur les taux longs souverains mondiaux. Et en particulier pour la France et ses déboires budgétaires publics actuels qui se traduisent par un taux de l’OAT 10 ans à 3,61 %. Bien qu’elles compriment leurs marges sur le crédit habitat car il reste un produit d’appel pour capter de nouveaux clients, les banques vont devoir relever leurs taux de crédit habitat, freinant la timide reprise en cours de ce dernier. Alors qu’elle se relevait timidement, la production de crédit habitat devrait donc se tasser légèrement en 2026. Alors que les remboursements en capital des générations de crédits des années fastes de taux nuls montent en puissance. La conséquence est claire, les variations d’encours de crédit habitat resteraient anémiés en 2026. Or, avec des variations d’encours de crédit habitat très faibles, pas de perspectives de remontée des flux de placements financiers des ménages en 2026...
Le PEL est forte chute
Ce n’est pas pour autant que rien ne bouge dans le monde de l’épargne. En effet, la baisse des taux de court terme rend l’épargne de court terme, dite épargne bilantielle, moins attractive. Les livrets règlementés sont en souffrance et une nouvelle baisse de taux du livret A à 1,4 % se profile début 2026. Véritables stars de la collecte 2023, les comptes à terme décollectent à grand rythme. Et les plans d’épargne logement (PEL) s’effondrent avec une baisse d’encours de l’ordre de 33 milliards attendus en 2026. En cause, les fermetures automatiques des PEL vieux de quinze ans ouverts à compter de 2011. Tout cela profite à l’épargne dite longue - même si dix ans, c’est court comparé à un fonds de pension ! Tel est tout particulièrement le cas de l’assurance vie : sa collecte nette retrouve des altitudes qu’elle n’avait plus connu depuis le milieu des années 2000 !
Il faut dire que le rendement des fonds en euros a rebondi et les contraintes de versements sur les supports euros appliquées par les assureurs se sont dissipées. De plus, alors qu’elles pourraient freiner dans un contexte de concurrence accrue du fonds en euros et de fortes inquiétudes boursières, les unités de compte bénéficient à la fois d’une offre de supports d’investissements qui s’est significativement diversifiée depuis 2008 (fonds obligataires, fonds structurés, fonds thématiques etc...), mais aussi de la dynamique des Plans d’épargne retraite assurantiels. Sur le marché, il convient de noter des flux importants vers les assurances-vie luxembourgeoises. Cela peut surprendre, car le traitement fiscal reste identique. Pour un résident français, c’est la fiscalité hexagonale qui s’applique. L’argument des épargnants est alors plus à chercher du côté de la confiance.
L’argument stratégique du financement de l’Etat
Ce mouvement de réallocations des stocks de patrimoine financier de l’épargne bilantielle vers l’assurance vie perdurerait en 2026. Le rendement du fonds en euros servi aux épargnants se stabiliserait autour de 2,6 % malgré, rappelons-le, un taux du livret A promis à une nouvelle baisse à 1,4 % en février 2025. Mais le rendement du portefeuille d’actifs des fonds euros se redresse : il atteindrait 2,7 % cette année. Du coup, maintenir un rendement à 2,6 % n’impliquerait pas, cette fois, de consommation de provision pour participation aux bénéfices par les assureurs pour le doper. Ensuite, le rendement du fonds en euros est la tête de pont commerciale pour attirer des épargnants. La concurrence est vive sur le segment, avec l’apparition de nouveaux fonds en euros s’appuyant sur le niveau élevé actuel des taux d’intérêt longs. Enfin, ont été proposé à l’Assemblée nationale ou dans les rapports de la Cour des comptes au cours des mois récents certaines « menaces » fiscales : emprunt forcé, taxe Zucman, impôt sur la fortune improductive, réforme de la taxation des héritages et des abattements successoraux de l’assurance vie, etc. Stratégiquement, il nous semble important pour les compagnies d’assurance de maintenir une collecte nette importante des fonds en euros afin de conforter le rôle de l’assurance vie en tant que canal clé du financement de la dette publique hexagonale. N’oublions pas que ce rôle a été au cœur de la politique de l’épargne lors de de la création des avantages fiscaux de l’assurance vie.