Fin mars, vous avez réuni les médias pour votre traditionnelle conférence de presse annuelle. Quels sont, pour le secteur, les faits marquants de 2024 ?
D’abord, la dégradation de la situation géopolitique dans le monde avec une reconfiguration des blocs de puissance entre les États-Unis, la Chine et la Russie. L’Europe pourrait être la grande perdante de cette nouvelle donne. Elle se fragmente toujours davantage et compte toujours plus d’eurosceptiques au sein du Parlement européen. La fragmentation est aussi à l’œuvre en France où notre Assemblée nationale ne compte pas moins de onze groupes parlementaires.
Deuxième fait marquant : la situation économique. L’Europe affiche une croissance de 0,9 %. Un chiffre très inférieur aux performances des États-Unis et de la Chine. Les économies européennes sont dans une situation budgétaire dégradée, tout particulièrement la France qui souffre aussi d’une forte instabilité politique. Cela a entraîné une chute des marchés (le CAC 40 a chuté de -2,2 %) et le taux d’emprunt français à dix ans s’est dangereusement rapproché de celui de la Grèce...
Enfin, troisième fait marquant : les événements naturels. En 2024, ils ont généré 310 milliards de pertes économiques dans le monde, dont 135 milliards de dollars pour les dommages assurés. Ces pertes augmentent chaque année de 5 à 7 % par an, depuis dix ans maintenant.
Faisons un tour d’horizon des différentes branches du secteur de l’assurance, pour regarder leurs résultats et leurs problématiques. Quid des catastrophes naturelles ?
Le coût des catastrophes naturelles s’est établi à 5 milliards d’euros en 2024. C’est moins que les 10,6 milliards d’euros de 2022 ou les 6,5 milliards de 2023. Néanmoins, il faut toujours garder en tête l’historique. Dans les années 80, c’est-à-dire la date de création du régime des catastrophes naturelles, le coût des événements naturels, c’était 1,5 milliard d’euros en moyenne chaque année ! Sur la décennie en cours, nous sommes à une moyenne de 5,6 milliards. En 2024, trois cyclones ont balayé les îles françaises de l’océan Indien sur une période de treize mois. 3 695 communes ont été concernées par des arrêtés « Catastrophes Naturelles ». Et 374 communes ont été touchées plusieurs fois dans l’année !
Cette montée en puissance des sinistres a des conséquences sur les résultats. Une hausse de la surprime « Cat Nat » a eu lieu début 2025. Faut-il consolider ce système coûte que coûte ?
Nos concitoyens bénéficient de ce régime des catastrophes naturelles dès l’instant où ils souscrivent une garantie dommage dans leur contrat d’assurance. Ce système est un véritable trésor national pour les Français. Ceux qui subissent ces événements naturels exceptionnels en ont bien conscience. Je pense par exemple aux habitants du Nord-Pas-de-Calais qui ont été indemnisés l’année dernière après avoir connu des situations extrêmement difficiles à cause d’inondations à répétition.
Associé au fonds Barnier, ce régime fournit une solution pour les indemniser, et éventuellement les exproprier dans de bonnes conditions du point de vue financier. Cela leur permet, s’ils le souhaitent, de se réinstaller ailleurs, dans un lieu moins exposé aux inondations. Aucun autre pays au monde ne dispose de ce système. Par conséquent, ma réponse est positive, il faut évidemment pérenniser ce régime.
Sans aller jusqu’aux catastrophes naturelles, il a beaucoup plu en 2024...
Effectivement, 2024 a été l’année la plus pluvieuse depuis vingt ans. Avec deux conséquences très concrètes. D’abord, entre pluviométrie excédentaire et faible ensoleillement, les cultures ont connu une sinistralité record. Avec 794 millions d’euros de prestations en assurance agricole. La seconde conséquence concerne l’assurance habitation : les dégâts des eaux sont devenus le premier poste de sinistres pour les assureurs. Dans le même temps, nous assistons à une baisse de la fréquence des incendies et des vols. Au total, la sinistralité en habitation a plutôt tendance à baisser.
La baisse de la sinistralité se constate-t-elle aussi sur les professionnels et les entreprises ?
Pas du tout ! La sinistralité des entreprises est en hausse de 9 % en 2024. Cette progression est directement liée à l’inflation des sinistres graves, c’est-à-dire ceux qui dépassent deux millions d’euros. Pour la deuxième année consécutive, la profession a fait face en 2024 à une forte croissance de ces sinistres graves, avec à la clé 1,2 milliard d’euros d’indemnisations. Historiquement, ce seuil n’avait jamais été atteint, sauf en 2019 avec le sinistre exceptionnel de Lubrizol à Rouen.
L’autre élément majeur, ce sont les violences urbaines. Il y a eu les émeutes de juin 2023 et la Nouvelle-Calédonie en 2024. Je voudrais poser quelques constats sur le sujet. Premièrement, le montant des dommages explose, y compris pour des événements très courts. En juin 2023, c’était huit jours d’émeutes pour 800 millions d’indemnisations. En 2024, on a atteint un milliard d’euros d’indemnisations en Nouvelle-Calédonie ! Deuxièmement, plus aucun territoire n’est épargné, quelles que soient sa taille ou sa localisation. Troisièmement, le risque change de nature. Les émeutes de 2005, par exemple, furent très spectaculaires, mais les dommages se composaient essentiellement de voitures brûlées. Désormais, les entreprises et les collectivités territoriales sont les plus touchées.
Le Roquelaure de l’assurabilité des territoires vient de se tenir. Quelle est votre position pour permettre une meilleure assurabilité de ces risques, sachant que nombre de communes se plaignent de difficultés ?
Les émeutes sont un risque tout à fait particulier, qu’il faut mettre à part. Il est en train de changer de nature. Par ailleurs, le niveau des dommages est directement lié à la politique de maintien de l’ordre. Aujourd’hui, les grands réassureurs mondiaux se détournent du risque d’émeute dans notre pays parce qu’ils considèrent que les conditions d’assurabilité ne sont plus réunies. Nous discutons avec les pouvoirs publics sur ce sujet.
Par ailleurs, plusieurs rapports se sont récemment penchés sur la question des difficultés d’assurance des collectivités territoriales. Il faut, selon nous, s’inspirer du mode de souscription de l’assurance qui prévaut actuellement pour les entreprises et l’adapter aux collectivités territoriales. Aujourd’hui, le Code des marchés publics qui s’applique aux collectivités territoriales les conduit à procéder par appel d’offres pour souscrire un contrat d’assurance. En pratique, un consultant rédige un contrat d’assurance, puis le met à disposition des assureurs pour consultation, charge à eux de décider s’ils veulent proposer un devis. Impossible de changer une ligne du cahier des charges ! Dans l’immense majorité des cas, les assureurs ne peuvent même pas visiter les installations qu’on leur demande d’assurer. Impossible de constater l’état du bâtiment concerné ou de savoir si l’électricité a été refaite récemment, contrairement à ce qui se passe pour les entreprises. Avec elles, nous pouvons par exemple discuter de l’impact sur la prime d’éventuelles mesures de prévention, etc.
Ensuite, il faut promouvoir la connaissance des risques au sein des collectivités territoriales. Aujourd’hui, 40 % des communes qui devraient avoir un plan communal de sauvegarde n’en ont pas. Selon un rapport du Sénat, 18 % des communes n’ont aucun document relatif à la prévention des risques. Dans la même veine, nous avons une troisième préconisation, qui consiste à mieux former les élus à la connaissance des risques, afin qu’ils soient en mesure de prendre les bonnes décisions au niveau local.
Revenons à notre tour d’horizon des différentes activités. Sur l’auto, c’est toujours la hausse de coûts des sinistres ?
Sur les sinistres matériels, le coût moyen a augmenté de 31 % sur cinq ans. Et si on regarde seulement l’optique de phare, il a progressé de 70 % en quatre ans. Saviez-vous qu’une optique de phare peut représenter sur un véhicule de moyenne gamme jusqu’à 20 % du prix total du véhicule ? Or, cette « signature visuelle », comme disent les constructeurs, est composée d’éléments extrêmement vulnérables aux chocs. Il y a aussi une dimension environnementale : changer toutes ces pièces n’est pas bon pour la planète. Cela a aussi des conséquences très concrètes en matière de coût de la réparation et, par ricochet, de coût de l’assurance. D’autant qu’il y a en France un monopole des constructeurs automobiles sur les pièces visibles. Cela signifie que, pendant les dix premières années du véhicule, nous sommes obligés de remplacer les pièces visibles par des pièces constructeur. Leur prix est 40 % plus cher en moyenne qu’en Allemagne, où ce monopole n’existe pas et où il est donc possible d’acheter des pièces en marque blanche.
Vous nous avez parlé des sinistres matériels. Quid des corporels ?
Les sinistres corporels correspondent à 2 % des sinistres et 35 % des indemnisations. Leur coût a triplé sur les vingt dernières années. C’est l’occasion de saluer le rôle précurseur de la loi Badinter, promulguée il y a 40 ans. Ce texte a encadré par un barème l’indemnisation des victimes corporelles d’accidents de la route. Mais ce barème n’a jamais été revu. 40 ans plus tard, il est obsolète et ne peut donc plus être utilisé. Ce qui veut dire que les niveaux d’indemnisation varient beaucoup d’une juridiction à une autre, avec une tendance inflationniste très marquée. Cette situation a des conséquences directes, par exemple en matière d’assurance des transports publics de voyageurs, car les assureurs ne peuvent prévoir le montant de l’indemnisation. Ils doivent pourtant être au rendez-vous pour continuer d’assurer ces activités. Il faut donc travailler à un barème réglementé de capitalisation afin d’harmoniser les niveaux d’indemnisation pour les victimes et ainsi de désengorger les tribunaux.
Vous faites référence à des demandes aux pouvoirs publics. L’Europe prévoit de mettre fin aux véhicules thermiques d’ici 2035. Quel va être l’impact pour le monde de l’assurance ?
Nous sommes en train de mener une grande étude sur l’impact du développement du parc de véhicules électriques dans notre pays et, en particulier, son impact sur l’assurance auto. En 2050, les véhicules électriques pourraient représenter à peu près 30 % du parc automobile. En termes d’assurance, il y a plusieurs sujets. D’abord, les batteries ne se réparent pas, elles se jettent et se remplacent, avec évidemment un coût très important. Actuellement, la fréquence des véhicules économiquement irréparables est plus élevée pour les véhicules électriques que pour les véhicules thermiques.
Ensuite, il y a le sujet de l’incendie des batteries. France Assureurs s’est penchée dès 2024 sur ce thème. Les vélos électriques, les trottinettes et les voitures électriques sont équipées de batteries lithium-ion. À titre d’exemple, en 2023, à New York, il y a eu 268 incendies de batteries de vélos ou de trottinettes qui ont tué 18 personnes et qui en ont blessé 150. J’en profite pour faire passer un message : généralement, on recharge les batteries la nuit, par exemple, dans l’entrée de l’appartement. En cas d’emballement de la batterie, c’est-à-dire si la batterie prend feu, il peut y avoir des conséquences absolument dramatiques. Donc ne laissez pas vos batteries en charge la nuit !
De notre côté, nous avons financé en 2024 des essais feux sur des batteries de vélo au Centre national de prévention et de protection, à Vernon (Eure). Des batteries avaient été stockées dans un hangar pour analyser la propagation du feu : si l’une d’entre elles prend feu, combien de temps faut-il pour que l’incendie se propage ? Comment éteindre ce type d’incendie, sachant qu’arroser le feu avec de l’eau ne fonctionne pas ? Il y a beaucoup de questions en termes de prévention, de gestion de l’incendie...
Quels sont les résultats techniques de cette branche, si l’on revient à 2024 ?
Au total, en assurance de biens et de responsabilité, les cotisations se sont élevées à 75 milliards d’euros et les prestations à 53 milliards d’euros. Le ratio combiné s’établit à 99,1 %, en hausse de 0,3 point. Ce qui veut dire que, compte tenu de l’augmentation des risques et de la pression concurrentielle à la baisse sur les tarifs, on parvient globalement tout juste à l’équilibre technique pour l’assurance de biens et de responsabilité.
Le ratio combiné est un indicateur de performance de votre profession où l’on rapporte les primes encaissées aux sommes décaissées, c’est-à-dire les sinistres et les charges diverses. L’autorité européenne de l’assurance (EIOPA) met de plus en plus en avant le simple ratio sinistres/primes. Qu’en pensez-vous ?
Le ratio combiné inclut le ratio sinistre/prime ! On ne peut pas ignorer toutes les charges de gestion et d’acquisition des contrats. Tout ce qui relève de la réglementation, de la conformité en particulier, a un coût. Gérer de l’assurance, mettre en œuvre le devoir de conseil, le prodiguer à chacun de nos assurés, conserver la trace de toutes les questions posées – et de toutes les réponses apportées par les assurés –, tout cela a un coût, à la fois humain et en termes de système d’information. Il y a des frais de gestion incontournables dans le domaine de l’assurance. Et je rappelle que la France est le marché le plus concurrentiel d’Europe, et de loin.
Nous n’avons pas encore parlé de la santé !
Félicitons-nous d’abord que le reste à charge pour nos concitoyens soit parmi les plus faibles de tous les pays de l’OCDE. Mais l’autre fait marquant, c’est la nouvelle dérive, cette année, de l’Ondam, l’objectif national des dépenses maladie. Cela se produit tous les ans, depuis cinq ans. Sur cette période, nos prestations ont augmenté en moyenne de 6 % par an. Le ministère de la Santé le confirme : en 2021 et 2022, les complémentaires santé étaient tout juste à l’équilibre technique. Et en 2023, elles ont perdu de l’argent.
Si on ne fait rien, cette explosion des dépenses va se poursuivre, notamment car la population française vieillit. La maîtrise des dépenses de santé est un enjeu pour la Sécurité Sociale et pour les complémentaires, mais surtout pour les Français. Et que nous propose-t-on ? Une nouvelle taxe sur les complémentaires ! C’est un non-sens absolu. 96 % des Français ont une complémentaire santé. Et on veut les taxer plus encore, alors que les taxes sont déjà honteusement élevées dans notre pays. En Europe, l’Allemagne ne taxe pas les contrats santé ; l’Espagne leur applique un taux de 0,15 %, l’Italie de 2,5 %. Et la France ?
Quand on est dans le cadre du contrat dit responsable, c’est-à-dire dont les garanties sont rédigées par le ministère de la Santé, on est déjà taxé à 14 %. Quand je dis « on », c’est le consommateur ! Et hors contrat responsable, la taxation est de 20 %. Nous vivons dans un pays où l’on est plus taxé quand on souscrit à une complémentaire santé que quand on va manger un hamburger dans un fast-food en bas de chez soi.
Quid de l’éventuelle réaction des Français qui, face à la hausse des prix, pourraient être tentés de ne pas s’assurer quand ce n’est pas obligatoire. Déjà que l’on sait que nombre de voitures ne sont pas assurées...
Chaque année, nous faisons des études avec un institut de sondage sur ce sujet. En sortie de Covid, on était sur un sentiment de résilience. Nous avions collectivement surmonté cette pandémie mondiale, absolument tragique. Cinq ans plus tard, le sentiment qui domine – et je dirai qui domine de plus en plus –, c’est la vulnérabilité. Les Français sont inquiets du risque cyber, du risque économique, du risque de guerre... Face à cette situation, ils sont en demande de protection, en particulier de la part des assureurs. Le point positif, c’est que, dans ce sondage réalisé par Elabe, 88 % d’entre eux disent qu’être assuré est utile.
Restons sur la santé. « Mieux vaut prévenir que guérir ! » : n’y a-t-il pas là une piste d’économies ?
Bien entendu, comme sur tous les risques, la prévention est capitale. Mais parlons aussi de la lutte contre la fraude. Notre association de lutte contre la fraude est méritante : elle a permis de déjouer 180 millions d’euros de fraude en santé en 2024. Quand on évalue la fraude à 3 à 5 % des prestations en santé, ça fait une addition de 2,7 milliards d’euros. Je ne comprends pas pourquoi on nous empêche d’avoir accès à un minimum de données pour se battre efficacement contre les fraudeurs. Aujourd’hui, des réseaux organisés depuis l’étranger profitent en particulier des dispositifs de tiers payant dans le cadre du 100 % santé.
Il faut aussi revoir le socle du contrat responsable : il est aujourd’hui beaucoup trop large. Il rassemble trop de garanties diverses et variées, ce qui explique qu’il soit trop cher pour certains de nos concitoyens. Par ailleurs, il faudrait autoriser les complémentaires à encourager les comportements vertueux en bonifiant les remboursements pour les assurés inscrits dans des parcours de prévention, comme le recommande la Haute Autorité de Santé.
Le contrat responsable, où le cahier des charges des garanties est fixé par l’État, n’est-ce pas la négation de la concurrence ?
C’est une bonne question. À mon sens, cet encadrement n’a pas lieu d’être dans la mesure où nous avons déjà un socle commun : la Sécurité Sociale. Du côté des complémentaires, nos contrats doivent répondre aux besoins réels des souscripteurs. En assurance collective par exemple, les besoins en couverture santé ou prévoyance des salariés du bâtiment ne sont pas les mêmes que ceux des salariés d’une banque. Idem pour les seniors en assurance individuelle. Aujourd’hui, tout le monde reconnaît qu’il y a un problème d’accès aux complémentaires santé pour certaines populations seniors fragiles. Elles n’ont pas besoin de toutes les garanties du contrat responsable et demandent des contrats beaucoup plus ciblés, par exemple sur l’hospitalisation, et donc plus abordables. Mais ces contrats sont taxés à 20 % ! Il faut absolument laisser plus de place, dans nos contrats, à la personnalisation et à l’adaptation aux besoins.
Nous venons de parler des risques en 2024. Que donne votre cartographie des risques en 2025 ?
Chaque année, depuis neuf ans, France Assureurs interroge plus de 200 directeurs généraux et spécialistes des risques pour analyser 24 ou 25 risques à un horizon de cinq ans. L’idée est simple : leur demander leur vision de la magnitude de ces risques à un horizon de cinq ans. L’étude est donc annuelle, mais on se projette à chaque fois dans le temps.
Chaque année, le risque cyber arrive en première position. En 2025, une grande nouveauté : le risque climatique arrive ex æquo avec le risque cyber. Tout juste derrière, on trouve le risque lié à la dégradation de l’environnement économique et enfin, une autre nouveauté cette année, le risque politique a gagné huit places pour se classer en quatrième position. Dernier fait marquant : 22 des 24 risques étudiés augmentent en fréquence (c’est-à-dire en probabilité de survenance) ou en intensité (c’est-à-dire en ampleur de dégâts), ou les deux !
Certains risques, comme le risque cyber, posent question sur leur assurabilité. Cela nous amène aux réassureurs. Face à la montée des risques globaux (mondialisation, digitalisation, climat), sont-ils aujourd’hui de plus en plus importants ? Vous nous avez tout à l’heure indiqué leur retrait du marché sur les émeutes urbaines...
Je ne sais pas si je dirais que les réassureurs sont de plus en plus importants : dans notre métier, ils l’ont toujours été ! En revanche, il faut tirer des leçons de la situation. Les pouvoirs publics et les politiques ont parfois la tentation de vouloir trouver des solutions franco-françaises. C’est impossible en matière d’assurance. Les compagnies sont toutes réassurées et, en général, par des grands réassureurs mondiaux. Ces acteurs vont mutualiser les risques à l’échelle de la planète. Si les réassureurs refusent de couvrir certaines garanties de vos contrats, ce n’est pas parce que vous décidez que, en France, vous voulez absolument couvrir ce type de risques, qu’ils vont changer d’avis.
L’évolution des risques pose la question de la réassurance privée, mais aussi de la réassurance publique. Dans le régime des catastrophes naturelles, le rôle de la garantie donnée par la Caisse centrale de réassurance (CCR), elle-même garantie par l’État, est crucial. Pour le risque cyber, si nous voulons atteindre des couvertures très élevées, il faut se poser la question d’un éventuel schéma de partenariat de public privé. Tout simplement parce qu’une attaque cyber de grande ampleur pourrait mettre notre pays à l’arrêt pendant plusieurs semaines. Et même si nos fonds propres sont bien au-delà des minimums réglementaires, ils ne peuvent pas être exposés ainsi.
Parlons de l’Europe. Notre dossier du mois montre que DSP2 a ouvert des portes à certains acteurs sur le thème des paiements. Les assureurs sont actuellement concernés par les débats européens par l’ouverture des données prévues par FIDA. Toujours vent debout contre texte ?
Les évolutions géopolitiques récentes ne font que renforcer nos arguments : accepter FIDA, c’est risquer d’apporter sur un plateau les données des consommateurs européens aux GAFAM. Après, il y a la realpolitik de la négociation européenne. Il faut tenir compte des avis des autres pays. Notre souhait, c’est évidemment le retrait. Mais si tel n’est pas le cas, il nous faut travailler à retirer les dispositions les plus gênantes. Rappelons-le encore une fois : parmi les dix champions mondiaux de l’assurance et de la réassurance, cinq d’entre eux sont des acteurs européens, ce qui n’est pas le cas pour la banque ou la gestion d’actifs. L’assurance est un atout pour l’Europe. Dans la foulée des rapports Draghi et Letta, il serait opportun de protéger nos champions et leur business model, c’est-à-dire de penser la réglementation européenne à l’aune de la compétitivité...
Je n’ose vous poser de question sur la Retail Investment Strategy, autre texte qui vous concerne, notamment sur la partie assurance vie...
En France, le marché de l’assurance vie fonctionne très bien. Nous n’avons pas eu de grands scandales, contrairement aux Pays-Bas. C’est cet évènement qui les a amenés à interdire le système de commissionnement. D’où la même question que précédemment : est-ce bien utile d’attaquer des business models qui ont fait leurs preuves ? D’autant que la conséquence pourrait être la disparition du devoir de conseil systématique pour l’ensemble des assurés. Il est quand même contre intuitif de vouloir protéger le consommateur européen tout en produisant des textes qui vont finalement aboutir à lui enlever l’atout d’être conseillé par son assureur...
Je vais me faire le porte-parole de l’Europe. L’ambition, c’est de mieux financer l’économie. On manque de capitaux pour la défense, pour les petites et moyennes entreprises (PME). Au passage, faut-il revoir Solvabilité 2 ?
Juste quelques chiffres. Les assureurs européens gèrent plus de 8 000 milliards d’euros d’actifs, investis à plus de 80 % en Europe. Les assureurs français représentent 2 600 milliards d’euros d’actifs, placés à 51 % en France. 24 % sont investis en actions, contre 19 % il y a cinq ans et 63 % dans les entreprises, contre 51 % il y a vingt ans. La croissance de la part des PME, en coté ou en non-coté, est à deux chiffres depuis cinq ans. Pour résumer, nous jouons pleinement la carte de la souveraineté européenne, de la souveraineté française et des entreprises. Nous serons aussi au rendez-vous pour financer le secteur de la défense dans lequel nous avons déjà investi 20 milliards. Mais pour revenir à votre question, la révision de Solvabilité 2 sur la pondération en fonds propres doit nous aider à aller encore plus loin.
Il y a un sujet qui fait débat dans le monde bancaire, c’est la fermeture des agences. L’assurance sera-t-elle demain l’acteur du secteur financier le plus proche des territoires ?
Les Français nous font confiance et ils attendent beaucoup de nous. Aujourd’hui, l’assurance au sens très large, y compris les intermédiaires, ce sont 300 000 personnes à pied d’œuvre, tous les jours et dans tous les territoires. Nos entreprises recrutent, avec des effectifs en hausse de 9 %, au cours des cinq dernières années, soit une croissance deux fois supérieure à la moyenne du secteur privé.
L’assurance a un lien très fort avec les territoires et leur tissu économique. Nous y contribuons, via la réparation des sinistres : réparer une voiture, un bâtiment, une toiture nécessite d’avoir recours à des artisans professionnels, c’est-à-dire des entreprises implantées localement. Pour vous donner un ordre de grandeur, nous gérons 36 000 nouveaux sinistres tous les jours.
Sur ce sujet des territoires, êtes-vous servi par un triple réseau de distribution : salariés, agents généraux et courtiers ?
Quand je suis arrivée dans le monde de l’assurance, on questionnait déjà cette forme de distribution, avec un maillage extrêmement fin sur l’ensemble du territoire. Trente ans plus tard, nos intermédiaires sont toujours là. Je suis convaincue que ce qui fait la force de l’assurance, c’est sa proximité. Parce que notre métier, c’est le conseil. Pour mémoire, le devoir de conseil n’est pas facultatif en assurance, il est obligatoire. Et pour bien conseiller les gens, il faut être à leurs côtés, au plus près de leurs besoins, pour bien les comprendre.
Si le besoin de proximité n’a pas changé, il faut aussi de l’omnicanal. Aujourd’hui, les assurés veulent à la fois de la proximité et de la réactivité : une réponse immédiate, 24 heures sur 24, 365 jours par an ! Il y a donc un appétit pour cette relation omnicanal avec beaucoup de présence physique.
Le full digital peut-il être l’avenir de l’assurance ?
J’ai déjà connu l’essor de l’assurance directe, il y a quelques années. De nouveaux schémas de distribution se développent en permanence. Les membres de France Assureurs mènent chacun leur stratégie commerciale et la présidente de la fédération n’a pas vocation à les commenter. Mais l’assurance, ce sont parfois des sinistres, qui sont par définition anxiogènes. Je pense par exemple aux grandes inondations de l’année dernière dans le nord de la France. Dans ces cas-là, le fait d’avoir affaire à un être humain, que ce soit en présentiel ou au moins au téléphone, contribue à rassurer les assurés.
Au début de ma carrière, je vous ai connu à l’ACAM, l’Autorité de contrôle des assurances et des mutuelles, bref l’ancêtre de l’actuelle Autorité de contrôle prudentiel et de résolution (ACPR). Par la suite, je vous ai retrouvée à la Banque Postale. Puis il y a six ans, vous avez été désigné à la présidence de cette fédération professionnelle. Vous êtes à la fin de votre second mandat. Pourquoi souhaitez-vous rempiler ?
Parce que l’assurance est un métier absolument passionnant, parce que nous avons encore de très belles choses à faire collectivement avec l’ensemble des assureurs, avec mes vice-présidents en particulier, et avec l’ensemble des collaborateurs de la fédération. Tout à l’heure, lors d’une réunion interne, on pouvait ressentir un réel enthousiasme, très communicatif, à propos de notre volonté de faire mieux comprendre notre métier et d’apparaître comme des apporteurs de solutions. Ce positionnement commence à être perçu comme tel. Pour preuve, nous rencontrons plus facilement qu’avant les ministres. Éric Lombard sur des sujets retraite, Agnès Pannier Runacher sur le développement durable, François Rebsamen sur les collectivités territoriales... Avec nos outils et notre connaissance des risques, nous pouvons aider à trouver des solutions. Et il y a encore du travail, tant au niveau européen que dans les territoires !