I. Les assureurs face aux défis de la décarbonation maritime
Aujourd’hui, plus de 100 000 navires voguent à travers les mers et océans du globe. 99 % de cette flotte est propulsée par des moteurs puissants. Fonctionnant à l’aide de carburants conventionnels, ils représentent à eux seuls environ 7 % de la consommation mondiale de pétrole. Le secteur maritime, responsable de près de 3 % des émissions mondiales de gaz à effet de serre (GES), est à un moment charnière. La pression exercée par l’Organisation maritime internationale (OMI) pour répondre aux enjeux environnementaux impose de nouveaux objectifs pour atteindre un transport maritime net-zéro. Cet objectif net zéro émissions a été décidé suite à l’Accord de Paris : il vise à réduire au maximum les émissions de GES afin de maintenir une augmentation des températures en dessous de 1,5 °C pour 2050.
Pour l’assurance maritime, les compagnies d’assurances maritimes peuvent se référer aux « principes de Poséidon ». Cette initiative vise à promouvoir la durabilité environnementale dans le secteur maritime, ainsi que la transition vers un trafic maritime à faible émission de carbone. Ces principes impliquent une évaluation régulière de la performance environnementale des navires assurés, avec des ajustements de primes d’assurances incitatifs fondés sur ces évaluations. Grâce à des technologies plus propres et à des pratiques de navigations plus respectueuses de l’environnement, ces principes permettent de réduire les émissions de GES. En outre, les assureurs s’engagent à communiquer de manière transparente sur leurs critères environnementaux de souscription. Les « principes de Poséidon » constituent une forte incitation à une économie maritime plus verte.
II. La décarbonation impose aux transporteurs un virage écologique
La transition vers des navires décarbonés nécessite d’importants investissements. L’Organisation des Nations Unies (ONU) estime qu’entre 8 et 28 milliards de dollars seront nécessaires chaque année d’ici 2050 pour décarboner les navires, en plus des investissements requis pour développer les infrastructures permettant d’utiliser des carburants 100 % neutres. Afin de répondre à ces nombreux défis, les assureurs assistent depuis quelques années à l’émergence de prototypes de navires plus vertueux, utilisant de nouvelles solutions de propulsion. Ces prototypes sont développés pour diverses activités maritimes, telles que le transport de marchandises ou bien de passagers.
1. L’émergence de nouveaux carburants
Tout d’abord, afin de remplacer les carburants conventionnels, des motorisations alternatives sont envisagées. Premièrement, le Gaz naturel liquéfié (GNL) offre une réduction des émissions de CO2, mais les fuites de méthane représentent un défi écologique majeur. L’ammoniac est un deuxième carburant potentiel, en raison de sa faible teneur en CO2. Il est déjà beaucoup utilisé dans l’industrie chimique, signifiant que des infrastructures de production et de stockage bien établies existent déjà. Cependant, l’ammoniac est toxique et présente de nombreux défis liés à sa manipulation et à son stockage, qui nécessitent des avancées en termes de sécurité et de gestion des risques au sein des navires.
Enfin, l’hydrogène est le carburant le plus prometteur en raison de sa propriété intrinsèque. En effet, son utilisation dans des piles à combustible permet de ne produire que de l’eau comme sous-produit. Il présente donc une option attractive pour répondre à la problématique du « net zéro ».
Malgré ses avantages, l’hydrogène présente de nombreux défis avant de permettre son adoption à grande échelle dans le transport maritime. En effet, la production de grandes quantités d’hydrogène à partir de sources d’énergies renouvelables pour avoir de l’hydrogène vert n’est pas encore développée. Sans oublier que le stockage sécurisé de l’hydrogène à bord des navires reste très difficile à mettre en place et que des solutions de développement d’infrastructures de stockage adaptées devront être trouvées pour que l’hydrogène puisse être envisagé comme carburant d’avenir.
Ces trois alternatives aux carburants actuels sont donc des solutions prometteuses, du fait de leurs avantages environnementaux potentiels. Il ne faut toutefois pas négliger les différents défis et problématiques techniques, économiques ou logistiques qui empêchent aujourd’hui leur déploiement rapide à l’échelle du transport maritime global.
2. La propulsion vélique : l’avenir des navires écologiques
Les navires propulsés par le vent sont un concept ancien, désormais redécouvert, avec des perspectives très intéressantes. Les navires à voile sont une solution, vieille de plus de 7 000 ans, mais réinventée pour la décarbonation du transport maritime. Les cargos à voile peuvent être équipés de gréements classiques, comme la plupart des voiliers, permettant d’envisager une navigation entière à la voile quand les conditions météorologiques le permettent. Ces navires peuvent être équipés de différentes configurations de voiles, allant des voiles classiques aux ailes rigides, tournantes ou gonflables, conçues pour maximiser l’efficacité énergétique.
Par ailleurs, le développement, l’amélioration et l’optimisation en matière de routages météorologiques et de prévisions météorologiques combinés à des systèmes de propulsions véliques modernes ont permis d’augmenter fortement l’efficacité des traversées. Ces routes présélectionnées puis ajustées en temps réel en fonction du vent, des courants marins, de l’état de la mer ou bien des intempéries permettent d’optimiser la navigation par rapport aux performances de l’ancienne marine à voile.
Certains navires à voile, comme ceux développés par le groupe Michelin sous le nom de « Wisamo » (Wing Sail Mobility), intègrent des ailes gonflables qui peuvent réduire la consommation de carburant de 15 à 30 %. De même, des projets tels que SolidSail, en cours de développement avec les chantiers de l’Atlantique, explorent des solutions de gréement rotatif pour les grands navires. Dès lors, en prenant l’exemple du voilier cargo de l’entreprise Grain de Sails, pionnier des cargos à voile dans le monde, on peut constater l’efficacité de ces cargos : ils peuvent être plus rapides que les cargos actuels.
Ces navires à propulsion vélique représentent une avancée significative vers un transport maritime plus durable, offrant des avantages environnementaux importants en réduisant les émissions de GES et la dépendance aux combustibles fossiles et polluants. Néanmoins, un déploiement à grande échelle est limité par les questions financières, car le coût initial de ces navires est plus élevé que celui des navires conventionnels. De plus, les problèmes liés à la dépendance aux conditions météorologiques sont à prendre en compte pour une propulsion efficace. Cela signifie que les performances des cargos à voile peuvent être variables et qu’il est nécessaire de prévoir des systèmes de propulsion de secours pour pouvoir naviguer efficacement dans des conditions de vent faible ou contraire. Pour finir, les navires à voile nécessitent une intégration efficace avec les infrastructures portuaires existantes.
Malgré ces difficultés, la propulsion vélique attire de plus en plus l’attention des armateurs, des investisseurs et des autorités réglementaires en tant que solution viable pour la décarbonation du transport maritime. Leur potentiel à contribuer à la réduction des émissions de carbone et à la préservation des écosystèmes marins en fait une composante importante du paysage futur du transport maritime durable.
III. Nouveaux risques : une mer d’incertitudes pour les assureurs
La mise en service de ces nouveaux navires modifie l’appréciation du risque par les assureurs. En effet, l’introduction de nouvelles technologies pour la décarbonation apporte une part significative d’incertitudes et de risques et oblige les assureurs à suivre de près les évolutions technologiques du secteur maritime. Une collaboration entre les différents acteurs de l’industrie, alliant les constructeurs, les armateurs et les régulateurs est essentielle pour relever ces défis. Enfin, la mise en œuvre de ces nouvelles technologies pourrait également altérer la fréquence et la nature des sinistres, incitant les assureurs à réévaluer leurs stratégies de gestion des risques et de couverture.
1. Les risques concernant les carburants alternatifs
Les premiers risques techniques identifiés dans la décarbonation du secteur maritime concernent l’introduction de carburants alternatifs. Les assureurs devront couvrir une gamme de risques associés, parmi lesquels on doit citer en priorité les risques liés à la santé et à la sécurité des équipages. En effet, les carburants alternatifs peuvent présenter des risques pour ces deux points, en raison de leur toxicité ou de leur inflammabilité. S’y ajoutent les risques environnementaux : en cas de fuite ou de déversement de carburants alternatifs, il existe un risque d’impact sur l’environnement marin, notamment la pollution des eaux et des écosystèmes. Les assureurs devront couvrir les coûts de nettoyage et les dommages environnementaux résultant de tels incidents. Les risques de responsabilité, en cas d’accidents ou d’incidents impliquant des navires utilisant des carburants alternatifs, vont également émerger ; il s’agit des réclamations de tiers pour dommages matériels, blessures corporelles ou pertes économiques. Les assureurs devront couvrir, en outre, les coûts de défense juridique et les indemnités résultant de telles réclamations.
2. Les risques concernant les engins véliques
Suite à l’essor des navires à propulsion vélique, de nouveaux risques vont apparaître, car les navires à voile sont plus sensibles aux conditions météorologiques et aux variations du vent, en raison de leur conception. Cela peut entraîner des difficultés et risques opérationnels tels que des retards dans les itinéraires, des pertes de cargaison ou des pannes techniques. Les assureurs devront couvrir les pertes financières résultant de ces incidents, y compris les coûts de réparation des navires et les pertes de revenus dues à l’immobilisation des navires.
La conception des navires à voile peut générer des risques quant à leur stabilité dans certaines conditions de navigation, notamment par vent fort ou par mer agitée. Les assureurs devront évaluer les risques de basculement ou de perte de contrôle et proposer des solutions d’assurance adaptées pour couvrir ces éventualités.
Les navires à propulsion à voile peuvent présenter des profils de navigation différents des navires traditionnels, ce qui peut augmenter les risques de collision avec d’autres navires ou avec des obstacles en mer. Les assureurs devront couvrir les dommages matériels résultant de telles collisions, ainsi que les pertes économiques associées à l’interruption des opérations maritimes.
Lorsque les navires à voile sont exposés à des vents forts ou changeants, ils peuvent être plus difficiles à manœuvrer en raison de la grande surface de voilure exposée. Cela peut entraîner des difficultés et des risques de manœuvrabilité pour maintenir le cap souhaité, à virer ou à accoster en toute sécurité. Pour atténuer le risque de manœuvrabilité en navigation et dans les ports, les assureurs devront évaluer les caractéristiques de conception et de performance des navires à voile.
3. Les nouveaux risques exogènes
De même, il existe des risques nouveaux, exogènes à la décarbonation, que les assureurs vont devoir maîtriser. En effet, le changement climatique provoque une hausse de fréquence de phénomènes météorologiques de puissance exceptionnelle. Les assureurs devront donc adopter une approche proactive et holistique pour gérer les risques de pertes dans le secteur maritime (corps et/ou facultés) liés à des phénomènes météorologiques de plus en plus sérieux.
IV. Une prévention à revoir
En résumé, les risques de la décarbonation maritime sont multiples et d’importants défis technologiques sont à relever. Les assureurs ont un rôle important à jouer pour élaborer des solutions adaptées pour couvrir ces risques. Cela implique une évaluation minutieuse de ces derniers et la mise en place de mesures de prévention et de protection adéquates pour assurer la sécurité des opérations maritimes tout en minimisant les impacts financiers en cas d’incidents. La décarbonation des navires peut potentiellement engendrer des sinistres de manière plus fréquente et plus complexe à gérer. Les ajustements à venir dans les processus de gestion des sinistres et la formation d’experts seront décisifs de la capacité de réponse aux besoins des assurés.
En outre, la prévention de ces nouveaux risques implique des essais rigoureux et des évaluations régulières des navires afin de s’assurer de leur conformité aux normes et régulations. Cela inclut des tests de résistance et de durabilité permettant de vérifier la résistance des navires aux diverses conditions maritimes et aux contraintes opérationnelles. Ainsi, la simulation de scénarios d’urgence devient un élément clé de la prévention, évaluant l’efficacité des procédures de sécurité et d’intervention en cas de sinistre. Enfin, des audits et inspections régulières doivent être menés pour identifier les éventuels défauts et dégradations dans les équipements et systèmes, pour intervenir en amont de la survenue de problèmes majeurs.
L’application d’un plan de prévention rigoureux lors de la souscription d’une assurance maritime est cruciale pour une évaluation précise du risque. Ce processus permet à la fois de vérifier l’état du navire et de ses équipements ainsi que d’identifier de potentiels problèmes techniques pouvant augmenter la probabilité d’accidents. Une compréhension des risques associés à chaque navire permet aux assureurs de proposer des polices adaptées, équilibrant le coût de l’assurance avec le niveau de risque pris.
V. Les bénéfices de la décarbonation
L’arrivée progressive de navires décarbonés sur le marché crée la demande pour des couvertures d’assurance adaptées. Actuellement, la flotte mondiale est seulement constituée de quelques navires décarbonés, donc une très faible proportion des milliers de navires voguant à travers les océans et mers du monde. Cette flotte mondiale, constituée d’environ 100 000 navires, devrait effectuer une transition vers la décarbonation d’ici 2050, afin de respecter les engagements du Net Zéro. Cependant, selon certains experts, la probabilité d’atteindre cet objectif est relativement faible. Bien que cet objectif soit probablement trop ambitieux, il constitue tout de même une opportunité commerciale majeure pour les assureurs maritimes.
De plus, l’arrivée de ces bateaux décarbonés va se faire en deux phases, la première en 2030 et la suivante en 2050, permettant ainsi aux assureurs d’ajuster leurs politiques de prise de risques et de développer des offres adaptées et spécifiques.
Pour conclure, nous retiendrons que les compagnies d’assurances maritimes peuvent tirer parti du besoin croissant et nouveau de couverture lié à la révolution technologique « verte » dans le transport maritime, en développant des produits d’assurances spécifiques pour les navires décarbonés. C’est donc une réelle opportunité pour les assureurs qui leur permettra d’attirer de nouveaux clients et d’augmenter la solidité et l’équilibre de leurs portefeuilles.