Votre livre invite à repenser notre vision de l’endettement. Quelle est votre analyse ?
Le poids des dettes monte partout dans le monde et les chiffres peuvent donner le vertige. Ainsi les seules dettes publiques dépassent aujourd’hui le PIB mondial ! Cette dramatisation occulte toutefois une autre réalité : dans nos économies, l’épargne qui s’accumule appelle une accumulation de dettes. Les banquiers savent que ce sont les crédits qui font les dépôts et non l’inverse. Pour que les ménages puissent mettre de l’argent « de côté », il faut que quelqu’un s’endette ! Une grande part de l’épargne des ménages a des dettes comme contrepartie. Bien sûr, on pourrait s’attendre à ce que cette épargne finance l’investissement des entreprises.
Toutefois, depuis le début du siècle, les entreprises, prises toutes ensemble au moins, n’émettent qu’assez peu de dettes. En revanche, les ménages, eux, mettent toujours plus d’argent de côté. Sans une montée continue de l’endettement public, ils n’auraient pas pu le faire. Cet endettement a été, jusqu’ici au moins, nécessaire à l’équilibre macroéconomique : il a évité une asphyxie de l’activité. Et la « globalisation » a donné à cet équilibre une dimension mondiale. Les dettes émises dans un pays ont pu servir de contrepartie à l’épargne dégagée dans un autre.
Justement, les États-Unis ont longtemps été l’« emprunteur en dernier ressort » de la planète. Quels sont les risques liés au tournant protectionniste américain ?
Depuis près d’un quart de siècle, les dettes émises à jet continu par les États-Unis ont en effet fourni une contrepartie à une part importante de l’épargne mondiale, celle dégagée en Asie et plus récemment en Europe. Donald Trump voudrait que cela cesse : en protégeant son marché intérieur, il tente de réduire le déficit extérieur américain et donc de fournir moins de dettes au reste du monde. Mais il ne pourra pas y parvenir, dans la mesure où il ne fait rien pour réduire le déficit budgétaire des États-Unis.
En outre, depuis quelque temps, les entreprises américaines tendent à emprunter davantage. Dans le même temps, en déstabilisant l’ordre mondial, le président américain a poussé le reste du monde à dépenser plus, pour sa défense en particulier. Si les États-Unis ne s’endettent pas moins et qu’ailleurs on dépense plus, on risque de basculer dans un autre monde : hier on manquait d’emprunteurs, demain ils vont être en concurrence. Cette concurrence va faire monter les taux d’intérêt.
La France est régulièrement pointée du doigt pour son niveau d’endettement. La menace d’une faillite est-elle réelle ?
Le poids de notre dette publique approche 120 % du PIB. Ne pas s’en préoccuper serait irresponsable, mais dire qu’on est au bord de la faillite parce que le poids de notre dette monte est absurde. C’est oublier que cette hausse a été, pour une part au moins, nécessaire au maintien de l’activité économique. Elle a permis au patrimoine financier de nos ménages de s’accroître tandis qu’une partie des dettes que nous émettons a fourni une contrepartie à l’épargne étrangère ! Certes, il faut réduire notre déficit public, mais en évitant de freiner notre activité. Nous avons d’ailleurs encore un peu de temps pour le faire. Rapportée au PIB, notre charge d’intérêt est en hausse, mais elle reste inférieure à ce qu’elle était au début du siècle. Il ne s’agit donc pas aujourd’hui de couper aveuglément dans les dépenses publiques, mais de redonner sens à notre politique budgétaire.
Au fil des décennies, une gestion au jour le jour a rendu le projet de société qui sous-tend notre budget de moins en moins lisible. La qualité de nos services publics et notre cohésion sociale se sont dangereusement dégradées. Il faut enrayer cette dégradation. Si nous voulons garder la confiance de ceux qui nous prêtent, il faut les convaincre que nous sommes capables de réorienter vers cet objectif les ressources que l’État mobilise. Le vrai défi n’est pas comptable mais politique.
Clarisse Normand