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La démographie naît au XVIIe siècle sous la plume d’astronomes distingués qui établissent les premières tables de mortalité, dont sortiront l’actuariat puis l’étude scientifique des populations. Cette ancienneté ne la protège pas des idées reçues. Plusieurs représentations tenaces s’y attachent, qui déforment la lecture des faits et, plus grave encore, orientent les décisions dans de mauvaises directions. Trois d’entre elles méritent examen : la simplicité supposée de la discipline, sa prétendue prévisibilité et l’assimilation constante des évolutions démographiques à un déclin.
Une simplicité de surface
Le premier mythe tient à l’apparente simplicité de la démographie, laquelle repose sur des éléments bien réels. La discipline est dépourvue de jargon, à l’inverse de la finance. La natalité, la mortalité, l’immigration appartiennent au langage courant et chacun en saisit le sens. Elle est, en outre, économe en variables. Ainsi, l’équation qui décrit la dynamique d’une population fait intervenir quatre grandeurs seulement, les taux de natalité, de mortalité, d’immigration et d’émigration. Aucune autre discipline scientifique ne peut exposer son équation fondamentale devant un auditoire non spécialisé et être comprise en quelques minutes. Les données sont elles aussi accessibles et relativement fiables, même si elles ne sont pas exemptées de choix méthodologiques et de problèmes de collecte.
Cette accessibilité a son revers. La simplicité du vocabulaire fait croire à celle des phénomènes, alors que ceux-ci comptent parmi les plus difficiles à modéliser. L’équation qui détermine le nombre de naissances féminines à une date t, noté B(t), le montre bien. Il faut dénombrer les femmes en vie cette année-là, soit l’ensemble des naissances féminines des dates passées, B(s), pondéré par leur probabilité de survie, P(t-s), puis par celle d’avoir une fille à la date considérée, f(t-s). La formule paraît élémentaire :
Elle ne se ramène pourtant pas à une équation différentielle ordinaire, et son équation caractéristique, de nature transcendantale, admet une infinité de racines, dont Alfred Lotka proposa une première caractérisation au début des années 1930. Il en résulte une dynamique des naissances structurellement fluctuante, à rebours de l’image de stabilité que l’on associe volontiers aux populations. La grande majorité des démographes ne maîtrisant plus ces fondements mathématiques, la discipline paraît aujourd’hui avoir perdu son cœur, l’analyse de la dynamique des populations.
La baisse des naissances offre un second exemple. Les explications avancées dans le débat public, aussi nombreuses que rapides, se heurtent à un paradoxe. À mesure que les sociétés s’enrichissent, leurs membres désirent davantage de tout, qu’il s’agisse de consommation, de loisirs, d’espace habitable, de revenu. Mais sur le point précis des enfants, dont chacun s’accorde à dire qu’ils constituent une source de bonheur sans équivalent, le désir diminue. Expliquer cette exception suppose une modestie et une prudence que le commentaire courant ne s’accorde que rarement.
L’illusion de la prévisibilité
Le lieu commun veut que la démographie présente au moins l’avantage d’annoncer l’avenir avec certitude. L’histoire des prévisions établit l’inverse. La longévité a été sous-estimée de façon durable et systématique, avec des conséquences directes sur la tarification des contrats d’assurance et sur l’évaluation des engagements de retraite.
Un article paru en 1920 dans les Proceedings of the National Academy of Sciences en donne une illustration. Son auteur, Raymond Pearl, figure de premier plan de la démographie mondiale, ajustait une fonction logistique sur les quelques données dont il disposait et en déduisait un maximum atteignable par la population des États-Unis, annonçant au plus un doublement par rapport au niveau de 1920. À l’horizon considéré, cette population avait en réalité plus que triplé.
Raisonner en acceptant l’ignorance du futur est plus exigeant, mais telle est la condition ordinaire de la décision, familière aux professionnels des marchés financiers. La démographie présente ici une difficulté supplémentaire. Parce que son évolution est présentée comme inéluctable, elle se prête à l’instrumentalisation, un futur donné pour certain constituant un moyen commode de peser sur les arbitrages du présent.
Le dernier exercice de projection de l’Insee, rendu public au printemps 2026, le montre bien. Le travail de l’institut est remarquable et obéit à des normes établies, mais il s’agit d’une projection et non d’une prévision, un jeu d’hypothèses dont on déduit mécaniquement une trajectoire. L’exercice précédent datait de 2021 et retenait, dans son scénario central, une population française croissant quelques années avant de décliner. Cinq ans plus tard, le niveau effectivement atteint dépasse déjà nettement celui qui avait été projeté, l’écart approchant le million de personnes. Ce qui mérite l’attention n’est pas cette révision, nécessaire et bien conduite, mais l’usage qui a été fait de ses résultats. Le débat s’est aussitôt porté sur l’année 2070, sur le déclin annoncé de la population et sur ses conséquences supposées pour les retraites, jusqu’à en tirer des conclusions immédiates quant à l’opportunité de la capitalisation. Cette discussion sur un horizon de quarante-cinq ans s’est tenue en négligeant que l’erreur sur cinq ans était déjà si forte qu’il avait été nécessaire de reprendre l’exercice de projection.
La tentation du déclin
La démographie est une discipline sobre installée au milieu d’un débat inflammable. Les naissances, le mariage, longtemps étudié comme le seuil d’entrée dans la vie féconde, et surtout l’immigration échauffent aisément l’opinion. La dramatisation est presque inscrite dans le vocabulaire. Le mot population s’impose au XVIIIe siècle lors d’une controverse entre Hume et Montesquieu, où le terme employé d’abord était celui de dépopulation, dérivé du latin depopulari, qui désigne le désastre.
Cette dramatisation prend, selon les époques, des formes opposées. Les années 1960 redoutaient l’explosion démographique et parlaient de bombe. Les décennies suivantes ont redouté l’insuffisance des naissances et parlé d’effondrement. Certains territoires déplorent l’arrivée d’immigrés, d’autres, que leurs habitants quittent, déplorent le départ des émigrés. Tout et son contraire suscitent l’inquiétude, comme si la stabilité constituait le seul état rassurant, alors que rien dans la dynamique des populations n’y conduit.
Un ouvrage publié au sortir de la guerre par Robert Debré et Alfred Sauvy, Des Français pour la France, en offre un témoignage instructif. Les auteurs y déploraient l’insuffisance des naissances, et Sauvy prit ensuite la tête de l’Ined avec, entre autres objectifs, celui d’encourager la natalité. Pour justifier son combat, le livre comporte un chapitre intitulé « L’invasion des vieillards ». Dès 1946, la dramatisation d’un excès de personnes âgées était donc exprimée.
La peur appelle le bouc émissaire, aujourd’hui identifié sans détour. L’on entend déplorer, y compris dans des conversations policées, qu’il y ait trop de « vieux » en France. Demander à l’interlocuteur qui, précisément, se trouve en trop, son père ou sa mère, ramène la discussion à de plus justes proportions. Une rhétorique s’est pourtant développée selon laquelle les personnes âgées entraveraient le développement économique et absorberaient par leur coût les ressources destinées à l’avenir. Une forme renouvelée d’âgisme se dissimule derrière un argument d’apparence économique.
La capacité d’adaptation des sociétés
L’enjeu que recouvre cette rhétorique est pourtant bien réel. La modification de la structure par âge concerne un système de protection sociale qui représente près de l’équivalent de 60 % de la dépense publique et dont les prestations sont, par construction, majoritairement dirigées vers les âges élevés. À structure de prélèvements et de dépenses inchangée, la seule évolution démographique rendrait ce système insoutenable.
Le raisonnement mérite néanmoins d’être retourné. En appliquant à la période récente la structure des recettes et des dépenses en vigueur au début des années 1980, puis en y faisant jouer la démographie observée depuis, on obtiendrait un déséquilibre de l’ordre de six pour cent, sans commune mesure avec le déficit effectivement constaté. Dans mon livre intitulé Économie des âges de la vie, je montre que les sociétés savent s’adapter à la transformation de leur structure par âge, et elles l’ont fait au cours des quarante dernières années par une succession d’ajustements des règles, des taux et des périmètres.
Ce constat n’invite ni à l’insouciance ni à la dramatisation. Alerter demeure nécessaire, dramatiser reste contre-productif. La notion de guerre des générations illustre la seconde attitude et ne possède aucune consistance, car une génération n’est pas un groupe stable auquel on appartiendrait durablement. Une personne âgée a été jeune, une personne jeune sera âgée dans le meilleur des cas. Un conflit ainsi construit revient à s’opposer à soi-même, et il ne résout rien. La transformation démographique engage l’ensemble du corps social, et c’est à ce niveau qu’il convient de chercher les moyens de l’adaptation.
H. d’Albis (2026), Économie des âges de la vie. En finir avec la guerre des générations, Odile Jacob, Paris.
R. Debré et A. Sauvy (1946), Des Français pour la France : le problème de la population, Gallimard, Paris.
A. Lotka (1934), Théorie analytique des Associations biologiques, Hermann et Cie, Paris.
R. Pearl et L. J. Reed (1920), On the Rate of Growth of the Population of the United States since 1790 and Its Mathematical Representation », Proceedings of the National Academy of Sciences n° 6, Washington.