Le changement climatique n’est plus un risque lointain, mais une réalité immédiate qui oblige à repenser en profondeur nos modèles économiques et industriels. Accélérer la transition vers une économie bas carbone n’est plus une option, mais une nécessité.
C’est dans cette optique que l’Union européenne (UE) a lancé, en décembre 2019, l’European Green Deal, prolongeant les engagements pris lors des Accords de Paris en 2015. L’objectif est clair : faire de l’UE la première économie neutre en carbone d’ici 20501. Une étape clé est fixée à 2030, avec une réduction d’au moins 55 % des émissions nettes de gaz à effet de serre par rapport aux niveaux de 19902.
Mais la guerre en Ukraine est venue souligner la fragilité énergétique de l’Europe, encore très dépendante des importations d’énergies fossiles. En 2020, près de 35 % du gaz naturel consommé dans l’Union provenait de Russie. Le déclenchement du conflit a provoqué une envolée brutale des prix du pétrole, du charbon et du gaz, alimentant une forte inflation, notamment sur les marchés de l’électricité3.
Face à cette prise de conscience, l’Union a accéléré sa stratégie de souveraineté énergétique avec le plan REPowerEU, lancé en mai 2022. Celui-ci vise à réduire rapidement la dépendance aux combustibles fossiles russes tout en accélérant le développement des énergies renouvelables4. Cette dynamique s’est renforcée en février 2023 avec le Green Deal Industrial Plan, destiné à soutenir l’industrie bas carbone européenne. Deux volets majeurs structurent ce plan : le Net-Zero Industry Act, et le Critical Raw Materials Act (CRMA), conçu pour sécuriser l’accès aux métaux critiques essentiels à la transition5.
Les métaux critiques au cœur
de la transition
Ainsi, le Critical Raw Materials Act met en évidence une réalité incontournable : il n’y aura pas de transition sans métaux. Ces derniers sont au cœur des technologies bas carbone, bien plus encore que dans les systèmes fondés sur les énergies fossiles. Un véhicule électrique, par exemple, nécessite en moyenne six fois plus de métaux qu’un modèle thermique6.
Parmi les matériaux clés figure le cuivre, indispensable à l’ensemble des technologies bas carbone – et au-delà – en raison de ses excellentes propriétés de conductivité thermique et électrique. Le cobalt, le graphite, le lithium, le nickel et le manganèse sont, quant à eux, essentiels à la production des batteries. Certains éléments de terres rares, comme le néodyme, le dysprosium, sont utilisés dans les aimants permanents des turbines éoliennes. D’autres matériaux comme le gallium, le germanium ou le silicium jouent un rôle central dans la fabrication des panneaux photovoltaïques7.
Ces matériaux sont ainsi qualifiés de « critiques ». Si la notion de criticité varie selon les pays et les approches, la Commission européenne les définit comme des matériaux à la fois essentiels à l’économie et exposés à un risque élevé de rupture d’approvisionnement. L’évolution de la liste européenne des matières critiques illustre la prise de conscience croissante de ces enjeux : elle est passée de 14 métaux en 2011 à 34 en 20238.
Cette dynamique reflète un risque de fond : celui de remplacer une dépendance – aux énergies fossiles – par une autre, aux métaux, exposant l’Union à de nouvelles vulnérabilités économiques et géopolitiques.
Des chaînes d’approvisionnement
sous forte influence étrangère
Ce risque de dépendance est d’autant plus tangible que les chaînes d’approvisionnement en métaux critiques sont fortement concentrées. L’UE reste largement tributaire de pays tiers pour ses importations. À l’étape de l’extraction, par exemple, 99 % du borate et 63 % de l’antimoine consommés dans l’UE proviennent de Turquie. La Chine, quant à elle, fournit 40 % des terres rares et du graphite utilisés sur le territoire européen9.
Le constat est similaire en matière de raffinage. Si certains pays européens apportent une contribution notable – le Royaume-Uni pour le scandium (85 % de la demande de l’UE), la France pour l’hafnium (76 %), ou encore la Finlande pour le cobalt (62 %) –, la dépendance à la Chine reste prépondérante. Pékin assure, à lui seul, 97 % du raffinage du magnésium, 88 % du germanium, 70 % du gallium, ainsi que 100 % des terres rares lourdes et 85 % des terres rares légères consommées dans l’UE10.
CRMA : une stratégie européenne
de sécurisation
Face à ces vulnérabilités, le Critical Raw Materials Act (CRMA) propose un ensemble de mesures destinées à renforcer les capacités européennes tout au long de la chaîne de valeur, tout en développant des partenariats stratégiques avec des pays alliés. Des objectifs précis ont été fixés à l’horizon 2030 : l’Union devra couvrir au moins 10 % de sa demande en métaux critiques par l’extraction, 40 % par le raffinage et 25 % par le recyclage. Parallèlement, elle devra limiter la part d’un même métal provenant d’un seul pays à un maximum de 65 %11.
Pour atteindre ces cibles, le texte repose sur quatre piliers :
– renforcer les capacités industrielles européennes, en soutenant l’exploration, l’extraction et le raffinage, tout en simplifiant les procédures administratives et l’accès aux financements ;
– encourager le recyclage et le développement d’un marché secondaire, en intégrant des exigences de durabilité ;
– développer la recherche, l’innovation et les compétences ;
– améliorer la résilience des chaînes d’approvisionnement, à travers la constitution de stocks stratégiques, la réalisation de tests de résistance (stress tests) et la signature d’accords avec des pays stratégiques et alliés12.
Des métaux sous tension, une transition
en sursis ?
Cette stratégie d’ensemble est d’autant plus cruciale que la dépendance aux métaux menace directement la capacité de l’UE à mener à bien sa transition énergétique. L’essor des technologies bas carbone entraîne une hausse rapide de la demande en métaux, faisant peser un risque de goulot d’étranglement.
Selon Carrara et al. (2023)13, la demande européenne en métaux pour les technologies liées aux énergies renouvelables pourrait être multipliée par 26 d’ici 2050 – avec des augmentations spectaculaires pour certains matériaux critiques, comme le lithium (+150) ou le cobalt (+80). En parallèle, les perspectives d’offre restent bien plus limitées. Le développement de nouvelles mines prend de plus en plus de temps : entre 2000 et 2023, il fallait en moyenne 18 ans entre la découverte d’un gisement et sa mise en exploitation, contre 13 ans au début des années 200014.
Ce déséquilibre croissant entre l’offre et la demande risque de provoquer une envolée des prix des métaux, renchérissant le coût des technologies bas carbone et freinant leur diffusion15. Au-delà du secteur énergétique, cette pression pourrait également ralentir la consommation de biens intensifs en métaux – comme les équipements numériques –, peser sur l’investissement industriel et affaiblir la compétitivité européenne.
Si ces tensions sur les prix s’accompagnent de restrictions commerciales (embargos, droits de douane), l’incertitude sur les marchés pourrait s’aggraver, affectant les anticipations des investisseurs et fragilisant la stabilité financière. La combinaison de ces effets – hausse des coûts, ralentissement de la demande, volatilité accrue – risquerait de peser sur la croissance et de compromettre le double objectif de souveraineté et de transition écologique de l’UE.
Le CRMI : mesurer l’instabilité
des marchés critiques
Pour anticiper les tensions sur les métaux critiques – et répondre à l’une des recommandations phares du Critical Raw Materials Act, à savoir la réalisation de tests de résistance des chaînes de valeur –, il est essentiel de disposer d’un benchmark robuste des prix des matériaux nécessaires à la transition énergétique.
Or aucun indice de référence ne couvrait de manière exhaustive ces métaux stratégiques. C’est pourquoi nous avons développé, avec Jean-Baptiste Hasse, chercheur à l’AMSE, le Critical Raw Materials Index (CRMI) : un indice hebdomadaire des prix spot de 28 métaux essentiels aux technologies bas carbone sur la période 2012-202516. Il inclut également des sous-indices sectoriels (éolien, solaire, véhicules électriques, stockage, réseaux, hydrogène), permettant une lecture fine par usage industriel. Le CRMI est accessible librement via la plateforme PLADIFES17 (voir encadré).
La transition énergétique européenne ne pourra se faire sans un accès sécurisé aux métaux critiques. Face aux tensions géopolitiques et à la concentration des chaînes d’approvisionnement, le Critical Raw Materials Act marque une étape importante. Mais pour éclairer les décisions politiques et industrielles, encore faut-il disposer d’outils de suivi adaptés. C’est dans cette perspective que s’inscrit le CRMI, en offrant une lecture fine des dynamiques de prix sur les marchés des métaux pour la transition. Car sans données solides, il ne peut y avoir de stratégie efficace.