Rencontre avec... Jenny Tang, vice-présidente et économiste de la Réserve fédérale de Boston

« Les facteurs externes
pourraient expliquer
la persistance d’une inflation élevée »

Créé le

16.02.2023

-

Mis à jour le

22.02.2023

Vice-présidente et économiste de la Réserve fédérale
de Boston, Jenny Tang y dirige le groupe Macroéconomie internationale. Elle a publié en 2022 une recherche
sur l’inflation, Inflation Levels and (In)Attention,
en collaboration avec Anat Bracha, professeure associée
de finance à la Hebrew University Business School.

Comment expliquer la persistance de l’inflation aux États-Unis et cette inflation sous-jacente bien supérieure à l’objectif de 2 % de la Réserve fédérale américaine ?

Notre recherche montre que, lorsque l’inflation est élevée, les personnes deviennent plus conscientes de ce phénomène et cela peut inclure les facteurs qui l’alimentent. Ainsi, lorsque l’inflation est élevée, les anticipations liées à celle-ci peuvent alors augmenter davantage en réponse à ces facteurs externes. À l’heure actuelle, les facteurs externes à l’œuvre, comme par exemple les problèmes de la chaîne d’approvisionnement, pourraient expliquer la persistance de l’inflation à un haut niveau. Les attentes des consommateurs en général deviennent plus sensibles à ce type de facteurs. Cela pourrait conduire à une nouvelle accélération de la chaîne de l’inflation.

S’agissant des entreprises, elles prennent potentiellement davantage conscience de ces facteurs sous-jacents et s’attendent, elles aussi, à une inflation plus élevée à l’avenir. Cela peut influencer leurs décisions d’achat ou de tarification aujourd’hui et, in fine, renchérir les prix. L’enquête de la Réserve fédérale d’Atlanta sur les attentes d’inflation des entreprises montre que celles concernant leurs propres coûts pour l’année à venir ont augmenté. En janvier, 31 % d’entre elles s’attendent à une hausse très significative de ces derniers. Lorsque les problèmes de chaîne d’approvisionnement étaient encore plus pressants, ces attentes avaient beaucoup augmenté, allant jusqu’à atteindre 49 % en juin 202, contre 18 % un an plus tôt. Il est logique de penser que cela a pu causer davantage d’inflation aujourd’hui.

En raison du fait que les gens accordent plus d’attention à l’inflation, nous constatons une réponse plus importante de l’inflation à ces facteurs sous-jacents tels que les contraintes d’offre et, peut-être, un effet plus prolongé.

Inflation réelle et inflation attendue par les entreprises (en %)

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Les consommateurs américains s’attendent-ils à ce que les prix continuent d’augmenter à court, moyen et long termes ?

Oui, mais leurs attentes actuelles en matière d’inflation commencent à baisser légèrement à court et à moyen termes, plus qu’à long terme. Comme le montrent les tout derniers résultats de l’enquête mensuelle de l’Université du Michigan, les consommateurs prévoient pour l’année prochaine une inflation à 4,2 % en janvier, contre 5,4 % en mars 2022. Les anticipations à long terme, elles, sont stabilisées. Pour le troisième mois consécutif, les consommateurs s’attendent à ce que l’inflation augmente de 2,9 % au cours des cinq à dix prochaines années.

Dans les premiers stades de l’augmentation de l’inflation que nous avons constatée dans la seconde moitié de 2020 jusqu’en 2021, ces attentes plus importantes ont augmenté très rapidement, à une vitesse jamais vue depuis le début des années 1980, ce qui était préoccupant. Mais les anticipations d’inflation à long terme se sont depuis stabilisées même si elles n’ont pas encore commencé à baisser comme les anticipations à court et moyen termes.

Tout cela va dans la bonne direction. Les consommateurs s’attendent à ce que les prix continuent d’augmenter, mais – au moins pour les attentes à court terme – ils s’attendent à ce qu’ils augmentent plus lentement qu’ils ne le prévoyaient auparavant.

Inflation réelle et inflation attendue par les consommateurs (en %)

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Pourquoi est-il important, pour la banque centrale américaine, de comparer l’inflation actuelle à l’inflation anticipée ?

En général, les attentes en matière d’inflation sont très importantes, car elles fournissent des indications sur la trajectoire potentielle de celle-ci, et elles peuvent aussi devenir autoréalisatrices et entraîner une hausse des prix. Elles indiquent notamment ce que les consommateurs vont faire en termes de dépenses personnelles, s’ils sont décidés à prendre un nouvel emploi, le salaire et, potentiellement, l’augmentation de salaire qu’ils demandent, parce que cela pourrait conduire à plus d’inflation. Si les consommateurs s’attendent à une inflation très élevée, ils vont demander des augmentations de salaire, ce qui va se répercuter sur les coûts des entreprises et de la main-d’œuvre et renforcer encore plus l’inflation. Il est donc important de surveiller non seulement l’inflation réelle, mais aussi les attentes : elles orientent les décisions que les consommateurs et les entreprises prennent aujourd’hui.

Comment la perception de l’inflation influe-t-elle sur le comportement des consommateurs ?

Dans notre recherche, nous nous sommes aussi intéressés aux intentions. Nous avons utilisé l’enquête de l’Université du Michigan sur la confiance des consommateurs pour étudier spécifiquement les perceptions des consommateurs de ce qu’est l’inflation en ce moment ou dans un passé récent. Nous pensons que cette différence entre l’inflation perçue et l’inflation réelle est importante. Elle est liée au fait que la perception des consommateurs au sujet de l’inflation actuelle nous donne un examen plus approfondi de l’attention qu’ils y accordent. En prenant les informations dont il dispose actuellement et en essayant de former un jugement sur ce que sera l’inflation future, le consommateur exprime une perception. Il se peut qu’il y prête beaucoup d’attention, mais, pour de nombreuses raisons, qu’il ne soit pas en mesure de dire ce que cela signifie pour l’inflation future. C’est ainsi que nous avons essayé de penser la perception.

Dans votre étude, vous avez constaté que les consommateurs accordent plus d’attention à l’inflation lorsqu’elle est élevée. Comment cela affecte-t-il l’inflation américaine aujourd’hui ?

Notre principale conclusion est en effet que les consommateurs accordent plus d’attention à l’inflation lorsqu’elle est élevée. Nous avons donné plusieurs raisons à ce phénomène : lorsque l’inflation est élevée, il est plus facile pour eux de la remarquer. En effet, les prix changent rapidement et les consommateurs remarquent les fluctuations quand ils font leurs courses ou le plein de leur véhicule. Ils sont aussi influencés par leurs contraintes budgétaires. Historiquement, lorsque l’inflation est élevée, les personnes à faible revenu ont davantage tendance à suivre l’inflation et les consommateurs sont amenés à supprimer leurs achats excessifs et à accorder plus d’attention à leurs finances.

En utilisant l’enquête de l’université du Michigan, qui collecte des données depuis le début des années 1980, nous trouvons une corrélation forte et robuste entre les mesures indirectes de l’attention à l’inflation et le niveau d’inflation de cette date à aujourd’hui.

Cela nous aide à comprendre pourquoi les anticipations d’inflation ont commencé à augmenter si rapidement lorsque l’inflation a augmenté en 2021 et pourquoi elles ne baissent pas très rapidement aujourd’hui. Ceci suggère aussi que si l’inflation effective reste élevée, il existe bien un risque d’accélération de la hausse des anticipations d’inflation.

Il est toutefois rassurant de voir que les anticipations d’inflation à court et moyen terme commencent à baisser à mesure que l’inflation diminue ou se ralentit. En général, cela aidera l’inflation à baisser davantage au fil du temps ou, à tout le moins, cela nous libérera de cette inquiétude que les anticipations d’inflation pourraient être ancrées et devenir une spirale incontrôlable, comme nous l’avons vu dans les années 1980. Cette inquiétude est un peu moins pressante maintenant qu’elle ne l’était il y a un an.

À retrouver dans la revue
Revue Banque Nº878