S’il est un pays qui, au XXIe siècle, a succombé aux tragiques affres de l’« hyperinflation » , c’est bien le Zimbabwe. Une « République de Weimar » des temps modernes ! Mais si l’Allemagne a rapidement retenu les leçons de sa sombre histoire monétaire, le Zimbabwe continue de naviguer en eaux très troubles, au point de se noyer dans une triste fatalité. Avril 2024 était un mois plein d’espérances ; un an plus tard, elles ont pris l’eau...
Retour en arrière pour comprendre les racines du marasme économique ayant frappé ce pays : à compter de la fin des années 1990, le Zimbabwe a succombé à une crise économique d’ampleur. Elle prit sa source à l’occasion de la marche vers l’indépendance dans les années 1970. Alors délesté du tutorat britannique, cet État d’Afrique australe contrôla extrêmement mal ses dépenses publiques. La coûteuse réforme agraire, arbitrairement décidée par Robert Mugabe, ainsi que son « aventurisme militaire », notamment en République démocratique du Congo, sonneront le glas de l’économie du Zimbabwe à compter de la fin des années 1990.
Une double inflation !
Choquée par la politique générale du dirigeant local, la communauté internationale prit des sanctions contre certaines organisations et hommes forts du Zimbabwe, aggravant le sort de ce pays, alors boycotté par les investisseurs étrangers. Conséquence : le déficit public glissa dangereusement. Du fait de la résistance syndicale face à une éventuelle hausse d’impôts, le gouvernement prit la décision de plutôt artificiellement « monétiser la dette ». Il recourut ainsi à l’hyperinflation au sens donné par l’école autrichienne d’économie. Selon cette dernière, l’inflation correspond à une augmentation de la masse monétaire, et non des prix, comme on l’entend généralement dans notre société. D’ailleurs, pour un des représentants les plus contemporains de ce courant de pensée, Murray Rothbard, l’inflation n’est pas nécessairement synonyme de hausse des prix, car elle correspond, en réalité, à une augmentation plus rapide de la masse monétaire que du stock d’or.
Dans le cas présent, hausse de la masse monétaire et des prix sont allés de pair ! Peu après le pic des prix du mois de novembre 2008, le paroxysme fut atteint en janvier 2009. Il fut alors décidé d’émettre un billet de cent mille milliards de dollars zimbabwéens. Soit une valeur de trente dollars états-uniens. Les effets se firent sentir sur la conjoncture sociale, le taux de chômage atteignant alors 94 %.
Le dollar américain
en premier recours
Le choix zimbabwéen d’une inondation monétaire fut naïf. Les autorités du pays pensaient que la création de billets de banque était synonyme de création de richesses, oubliant ainsi les anciennes leçons assénées par le grand économiste landais, Frédéric Bastiat, aux termes de son pamphlet, « Maudit Argent ! ». Le Zimbabwe fut alors obligé de tirer les conséquences de ces mauvais choix et fit, de facto, disparaître le dollar zimbabwéen de la circulation. Cette décision fut opportune : dès 2009, la croissance fit un retour en force au sein du pays. Et à partir de 2015, seul le dollar états-unien était encore utilisé.
En juin 2019, le nouveau président de la République, Emmerson Mnangagwa, prit toutefois la décision de réintroduire le dollar zimbabwéen, désormais dénommé dollar RTGS. Ce choix fut regrettable : le pays fit de nouveau face à une hausse vertigineuse des prix seulement quelques jours après ce « retour ». La pandémie de Covid-19 puis la guerre en Ukraine replacèrent le Zimbabwe face à ses vieux démons. En juillet 2020, la hausse des prix atteignait... 737 %. La masse monétaire était alors totalement hors de contrôle, avec un volume multiplié par plus de 4 000 en quatre ans et neuf mois...
Le ZiG, entre étalon or
et currency board
À la suite de ce nouvel échec, le pays décida de prendre une mesure radicale et prometteuse : l’adoption d’un système monétaire fort et stable, tranchant avec ses prédécesseurs. Le 5 avril 2024, une nouvelle et unique monnaie fut adoptée : le ZiG. Ce dernier remplace le dollar RTGS. Cette unité est indexée sur l’or, d’autres métaux précieux et d’autres monnaies étrangères. Difficile d’en dire plus, car peu de détails furent donnés sur la composition exacte des unités fondant le ZiG. Cela constitua probablement une des erreurs originelles en la matière...
Avec ce système, supposé révolutionnaire, le Zimbabwe attira ainsi l’attention des partisans de l’étalon-or et des analystes des currency boards. Problème : si cette monnaie était théoriquement adossée à l’or, l’indice de référence était le dollar états-unien. Malgré les promesses du premier vice-président de la république zimbabwéenne, Constantino Chiwenga, le Zimbabwe démontra, dès les premiers jours du mois d’avril 2024, que ses tourments monétaires le possédaient encore. À l’origine, il était prévu que le taux de conversion soit de 2,5 ZiG pour un dollar US. Mais, à son « lancement officiel », le 8 avril 2024, il fut finalement de... 13,56 ZiG pour un dollar US. Cette dévaluation ne fut, hélas, que la première d’une longue série.
Une monnaie mal née
Malheureusement habitués à ce type de scénarios, les ménages zimbabwéens se sont rués dès le début de l’automne dans les magasins pour échanger, à la hâte, leurs billets contre des denrées alimentaires. Un tel comportement est parfaitement rationnel : lorsque les ménages anticipent une hausse vertigineuse des prix, ils préfèrent se délester d’un argent dont la valeur diminue évidemment beaucoup plus vite que celle des produits de première nécessité. Les lois de l’économie sont universelles et intemporelles : cent ans plus tôt, les Allemands étaient confrontés à une situation similaire au point que les enfants jouaient avec les billets de banque tandis que les salariés dépensaient hâtivement leurs revenus dès qu’ils étaient perçus pour éviter d’avoir à payer leurs produits à un prix beaucoup plus élevé à l’avenir.
La population zimbabwéenne s’est aussi rapidement détournée de cette nouvelle unité monétaire au profit du dollar états-unien. Une nouvelle preuve que le cours forcé a ses limites et qu’un gouvernement, même autoritaire, ne saurait forcer ses assujettis à adopter une monnaie en laquelle ces derniers n’ont pas confiance. Et pourtant, au Zimbabwe, les entreprises refusant les paiements en ZiG sont « traquées » par la Financial Intelligence Unit !
Les leçons à... ne pas tirer
de l’aventure
Les pourfendeurs du système de l’étalon-or ne manqueront pas de railler l’expérience zimbabwéenne. Elle sonnerait le glas des espoirs des tenants de la réintroduction, au sein du système monétaire international, de ce que Keynes appelait une « relique barbare ». Une conclusion bien hâtive. Dès l’origine et, en dépit des espoirs qu’il pouvait susciter, le ZiG n’était, en aucun cas, une version contemporaine de l’étalon-or : cette monnaie n’était pas convertible en or, la Banque de réserve du Zimbabwe détenant un stock de métal précieux beaucoup trop faible. À ce sujet, la « tricherie » des autorités zimbabwéennes est plus que palpable : le système de l’étalon-or, comme tout autre système monétaire, est basé sur la confiance. Comment les Zimbabwéens peuvent-ils faire confiance au ZiG s’ils savent pertinemment qu’ils ne pourront pas échanger cette monnaie contre de l’or ? Les promesses, en la matière, du gouverneur de la Banque centrale du Zimbabwe, John Mushayavanhu, n’ont évidemment pas rassuré les ménages zimbabwéens, essorés par des décennies de supplice monétaire.
En l’espace de quelques mois seulement, le Zimbabwe a ainsi démontré les failles les plus caricaturales des currency boards : ces derniers ne peuvent fonctionner que si une discipline de fer est respectée par les pouvoirs publics. En l’espèce, tel ne fut pas le cas et, moins d’un an après son introduction, il n’apparaît pas téméraire de parier sur la proche fin du ZiG. En espérant que son remplacement par un nouvel artifice monétaire au Zimbabwe permettra la fin des malheurs économiques.