1er janvier 1999. Six ans après le traité de Maastricht, onze des quinze pays de l’Union européenne (UE) s’engagent dans la disparition de leur propre monnaie au profit d’une monnaie commune. Depuis son origine, l’euro s’est comporté comme un paradoxe permanent. Alors que l’Union monétaire était censée créer un ensemble coopératif de discipline et d’efficacité, c’est tout le contraire que l’on a observé...
Mis en place en 1997, un an avant la création de la Banque Centrale Européenne (BCE), le Pacte de stabilité et de croissance impose une discipline budgétaire. Ce sont les fameux critères d’un déficit budgétaire inférieur à 3 % du Produit intérieur brut (PIB) et d’un endettement public inférieur à 60 % du PIB. Force est de constater que, depuis la mise en route de l’Union, la règle a été systématiquement détournée. Il s’ensuivit une grave distorsion structurelle dans la zone.
Des distorsions économiques amplifiées
Les pays attachés à leurs devoirs (Allemagne, Autriche, pays scandinaves...) ont suivi les règles européennes et se sont démarqués ; les pays « du Sud » (Italie, Espagne, Portugal, Grèce...), à l’inverse, ont stimulé budgétairement à l’excès leur demande intérieure. De ce fait, ils ont connu une inflation plus élevée que celle du « Nord », alors que leurs déficits se creusaient.
Le problème né de ces hétérogénéités économiques croissantes est que la monnaie unique ne peut que renforcer ces disparités. Par définition, avec l’euro, la monnaie et les taux sont uniques : ils se comportent donc comme des moyennes au niveau de l’Union. Les taux directeurs sont donc inévitablement trop bas pour les pays à plus forte inflation et sans doute trop élevés pour les pays à forte compétitivité. Il en résulte que si les pays du Sud sont peut-être « protégés » par un euro plus fort que ne le serait leur monnaie livrée à elle-même, ils ont tendance à continuer, et même à intensifier leurs comportements inflationnistes. Logique : les taux d’intérêt de l’Union restent relativement faibles pour eux, voire certainement trop faibles !
Conseil et Commission au banc des accusés
Le problème de cette hétérogénéité ? Conjoncturelle au départ, elle est devenue structurelle. Au Sud est la primauté à la consommation, au Nord la rigueur et le succès à l’exportation. On peut que se demander : comment cette disparité économique a-t-elle pu être tolérée pendant 25 ans ? Comment le Pacte de stabilité budgétaire a-t-il pu être violé, année après année, alors que les États membres ont tous ratifié le Pacte qui est donc devenu la loi commune ? Il y a deux explications à cette lourde inconséquence.
La première tient aux États membres. Certains d’entre eux ont vu en l’Union une protection contre la dépréciation du change, et non un ensemble coopératif où les règles communes doivent être respectées. La seconde explication tient à la faiblesse des institutions européennes. Y a-t-il jamais eu à Bruxelles de sanctions crédibles pour lutter contre les déviations budgétaires les plus spectaculaires ? La réponse est négative. Le Conseil n’a pas agi, il a même « renvoyé l’ascenseur » ! Quant à la Commission, elle a couvert. Ce qu’elle fait, du reste, aujourd’hui, alors que les règles ont été réécrites... sans être mieux appliquées.
L’euro est-il vraiment une « monnaie » ?
On me dira peut-être que la construction monétaire européenne a été un grand succès. L’euro fut, en effet, lancé impeccablement. Et il est devenu la deuxième monnaie mondiale après le dollar. Certes, mais il n’en reste pas moins que cette nouvelle monnaie n’a pas les fondements et les caractéristiques d’une véritable monnaie. Une monnaie nationale est en quelque sorte la synthèse du pays lui-même. La politique monétaire exprime la volonté nationale. On souhaite relancer et on stimule ; on souhaite contenir ou réduire l’inflation qui menace et l’on resserre la politique monétaire.
Dans le cas de la BCE, il s’agit d’une institution créée par un traité et dont le soubassement budgétaire est violé systématiquement par un nombre important de pays membres. Certains ont par ailleurs du mal à adhérer à une politique permettant à la Banque Centrale de racheter massivement la dette publique émise par des États membres dispendieux. Ces contradictions créent peut-être un sentiment de gêne chez certains, comme en témoignent les positions de la Cour constitutionnelle de Karlsruhe en Allemagne, et d’indifférence chez d’autres.
Un urgent besoin d’équilibre
Il n’en reste pas moins que loin de disposer d’une monnaie souveraine, l’UE doit créer à tout instant des conditions de l’unanimité ou d’une forte majorité de son Conseil. Cette fragilité accroît les disparités économiques. Plus on tergiverse avant de lutter contre l’inflation comme au début 2021, plus celle-ci se déchaînera.
Soyons clairs. Si les hétérogénéités continuent de fleurir, le risque est d’accuser les contradictions inhérentes au système : les taux faibles de la monnaie commune favorisent les comportements « consommateur » les plus laxistes. Il faudrait donc que les politiques économiques s’équilibrent, soient adaptées à chacun, que les tentations inflationnistes des pays dispendieux se réduisent et que les questions de « resserrer ou détendre » la politique monétaire n’ouvrent pas à chaque fois un débat de doctrine. Il faudra que les 27 politiques économiques sous une monnaie deviennent plus cohérentes et que des instruments macroéconomiques adaptés à chacun soient mis en œuvre.
Le triste exemple français
Pour envisager cette hypothèse, il convient de comprendre le timing des errements passés. De quand date l’hétérogénéité croissante des politiques économiques dans l’Union ? De la mise en œuvre de l’Union en 1999 ! Au lieu d’avoir favorisé la mise en œuvre de disciplines communes, le système a laissé les disparités s’intensifier. Le cas actuel de la France en est une aberrante illustration. Le système de l’Union monétaire a permis à notre pays de s’écarter de toutes les règles communes, pourtant ratifiées par le Parlement français mais négligées chaque année.
La France est-elle plus compétitive et plus prospère après ces 15 ans d’inaction ? La réponse est négative : nous avons perdu un tiers de notre industrie manufacturière, les finances publiques sont hors contrôle, notre balance des paiements est en déficit permanent...
Il faut changer de paradigme
Cet article n’est pas une charge contre l’euro. Il sonne un avertissement : prendre parti systématiquement contre le travail, et pour la consommation intérieure, contre la formation et la recherche, au détriment des jeunes, plonger les finances publiques jusqu’au point où, surtaxées, nos entreprises ne peuvent plus lutter sur les marchés... Toutes ces fautes sont le résultat d’aberrations et d’incompétence. Et pourtant, nous aurions dû être « tenus » par l’appareil de sagesse monétaire...
Il faut donc changer de paradigme, si l’on veut bénéficier des avantages potentiels de l’euro : une forte monnaie, une discipline et des politiques économiques qui améliorent le niveau de vie de tous les membres. C’est encore jouable, mais cela demande, à la fois aux États et à la Commission, force, ténacité et vision.